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« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le mercredi 31 mars:

Denoël, souvenir d’un digne bâtiment aux fastes typiquement parisiens, immense escalier & grands bureaux au sol de plancher grinçant. Ce n’est plus vraiment le cas: désormais, la maison Denoël loge dans l’une de ses ravissantes cours étroites, que bordent d’anciens ateliers, pimpants mais terriblement bas, tout petits, fenêtres noires sur façades blanches & beaucoup de verdure; au débouché du long porche, tel un tunnel sous poutres apparentes, s’alignent des arbres aux dimensions des lieux: nains, proprement taillés dans leurs petits pots. Les locaux eux-mêmes semblent bonsaïs, hallucinants d’exiguité, tout juste si je ne touche pas le plafond. Claustrophobes s’abstenir, d’autant qu’il n’y a aucune fenêtre dans le bureau au fond duquel se trouve Dumay. À droite de l’accueil, le visiteur se heurte d’abord à un petit vieux, cheveux blancs penchés sur un clavier d’ordinateur, puis quatre ou cinq tables ou bureaux couverts de paperasses & bouquins, un siège pivotant en skaï noir: le trône du chef Gilou.

Déjeuner non loin de la statue de Don Quichote, dans un resto indien. Sont-ce de véritables éléphants qui ont fourni leurs défenses pour la déco?

Quelques nams plus tard, je sors des entrailles lutéciennes à la Motte-Piquet-Grenelle; ça c’est Paris! Les arches de métal vert du métro aérien, les hautes façades couvertes de coquillages géants & de motifs en brique, les bulbes d’une église en Art Déco byzantin & au centre du square Dupleix, un kiosque en bois blanc, qui ne voit certainement plus de musiciens depuis fort longtemps. Le long cou de la vieille dame de fer domine le quartier. Oh, ce coin est presque « trop », on se croirait dans un tableau de Dufy. Et c’est étonnant comme venant pourtant dans cette ville de manière régulière et depuis fort longtemps (j’ai passé mon adolescence en région parisienne, après tout) je ne m’y sens toujours pas vraiment en terrain familier. Pire même, chaque fois que je vais à Paris, je ne peux m’empêcher de me dire, vaguement, grommellement mental, que flûte, pourquoi venir là alors que je pourrais me rendre à Londres? Je sais bien que ce n’est pas vraiment comparable, que je ne fais assurément pas les mêmes choses dans ces deux cités — & qu’hélas, cent fois hélas, je n’ai à Londres ni nombreux copains ni personne pouvant m’héberger… Enfin, Paris donc. Et les frères facétieux Calvo & Colin. Tous deux de noir vêtus, mais le Dave venu de son Marseille est légèrement basané, tandis que le Fab parisien est toujours de cette pâleur qui sied si bien à ses fictions romantiques & exhaltées. Il plaisante durant notre promenade, regrettant que les maladies pulmonaires d’antan soient passées de mode… Mais une phtisie ne l’empêcherait-elle pas d’écrire?

Promenade, ou plutôt, ce terme très parisien il me semble: flânerie.

Fab voulait nous emmener voir une architecture de Frank O. Gerhy, finalement ce fut Dave qui nous conduisit à un immeuble Art Nouveau signé Jules Lavirotte, une splendeur excentrique toute en boucles, nids d’abeilles, encorbellements fleuris, têtes de fougères & entrelacs cramés dans la céramique. Institut pour les dérangés mentaux? Forcément, les deux ânes sonnent — & on leur ouvre. Montant & descendant le chef d’oeuvre en péril (les fresques murales ne seront bientôt plus qu’un souvenir tant elles sont estompées & l’ascenseur n’est définitivement pas d’époque), nous trouvons à nous extasier sur les moulures de chibres jaillissant — belle ardeur décorative. À comparaison de ce palais du style nouille, les bâtiments voisins paraissent bien compassés, ternes, même cet immeuble de 1898 (le Lavirotte date de 1901) décoré d’étranges sortes d’amibes ou scolopendres…

Un grand cri, extase calvesque: le Dave part au trot dans la courbe d’une voie sans issue, & se dévoile à nos yeux ébahis d’autres courbes, celles d’un bâtiment non moins Art Nouveau que le précédent: la Société Théosophique de France (Salle Ardya). À peine Fab & moi avons-nous le temps d’esquisser un étonnement amusé à cette trouvaille, un véritable château érigé autrefois à la gloire des théories de cette très chère madame Blavatski, que notre Calvo favori a poursuivit toujours au trot, pour s’engouffrer dans la librairie, une discrète devanture presque cachée par la grande barrière en volutes forgées qui marque l’arrière du Lavirotte. Non, tout de même, ne nous dites pas que ce fou de Dave s’est pris d’une passion pour la théosophie? En bien si, bien entendu, ce cher frénétique sudiste, que nous retrouvons à compulser un énorme Isis révélé entre deux rayonnages de Krishnamurti & d’Annie Besant. Documentation professionnelle, bien sûr: son prochain roman chez J’ai Lu, La Nuit des labyrinthes, parle moultement des théosophes marseillais…

Après un peu d’alcool dans un très chic bistrot (dans le XVIe, forcément, qu’est-ce qui ne serait pas chic?), bises-bises, il est temps que je remonte dans le nord, pour mon rendez-vous avec mon tonton logeur.

À la station Pyramides, un voyageur consulte un guide des tarifs pour se rendre en Égypte. Soirée en resto japonais + pub irlandais. Plaisir d’une Longbow (cidre à la pression): au moins un petit goût de Londres. Dérive Paris by night, la cour carrée se sculpte dans la réglisse & le pain d’épice, la tour Eiffel scintille de nouveau, les ponts brillent sur le fleuve doux.

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