#901

Lorsque l’on évoque le domaine de la « Big Commercial Fantasy », la fantasy épique dérivée du succès de Tolkien et des jeux de rôle, on évoque forcément la carte placée de manière quasi obligatoire en début de volume ; la multiplicité du nombre de tomes (trois étant la quantité canonique) ; les patronymes aux sonorités sinon exotiques, du moins étrangères (où les Derlavai et autres Kuusamo répondent aux extraterrestres sans voyelle de la vieille SF) ; la narration hachée en divers points de vue se succédant de manière à ménager le suspense ; et, peut-être l’aspect le plus important de cette nouvelle forme de littérature populaire : un moteur d’intrigue de type « roman de guerre ».

En tout cela, Into the Darkness de Harry Turtledove, écrivain nord-américian ayant battit sa réputation sur des uchronies guerrières, est absolument exemplaire. Rien n’y manque, en fait, de tous les clichés, de tous les artifices, de tous les apparats de la BCF. L’auteur trouve même moyen d’y ajouter une stupéfiante liste de noms de protagonistes, longue de sept pages. Cette dernière est symptomatique de cette oeuvre : Turtledove a même pris soin de nous indiquer par une astérisque lesquels de ces personnages sont des « viewpoint characters » — des voix s’exprimant dans le cours du roman selon les chapitres. Et un tel procédé illustre impeccablement l’état d’esprit qui semble avoir présidé à la confection de cette saga : moins que de littérature, c’est de mécanique de précision qu’il s’agit. En fait, je crois n’avoir que rarement lu un ouvrage de fiction qui soit aussi peu littéraire. L’absence absolue de style de Turtledove, dont l’écriture est réduite à la plus simple juxtaposition verbe-sujet-complément qui soit possible, ferait presque passer un tâcheron tel que Raymond Feist pour un grand écrivain. On a déjà lu pire : au moins Turtledove fait-il quelques efforts pour narrer son histoire, plutôt que de simplement présenter des lignes de dialogue comme le faisait autrefois Alain Paris (série « La Terre creuse ») ou plus récemment Scott Westerfield dans son space opera militariste The Rise of Empire. Pour autant, on ne saurait dire que Turtledove brille particulièrement dans l’art du décor : bien au contraire, on jurerait qu’il a établit, en même temps que l’interminable liste de ses personnages, une sorte d’index des clichés pseudo-médiévaux et pseudo-exotiques, de manière à aligner mécaniquement tabourets et brocards, tapis et tables, donjons et créneaux, terrasses et minarets. Quelqu’un se serait occupé à remplir un ordinateur de l’intégrale des oeuvres de Feist, Eddings, Williams, Hobb et autres Martin que le résultat n’aurait pas été mieux : Turtledove a appuyé sur un bouton de sa machine et aussitôt l’imprimante a commencé à sortir feuillet après feuillet, brassant péripéties convenues, situations habituelles, lieux communs de gabarit « le Moyen Âge considéré par les Américains », dialogues plats et batailles galvaudées. Il est impossible de distinguer un « viewpoint character » d’un autre, tant leur narration demeure égale, toujours selon les mêmes schémas narratifs. De même, l’intrigue n’avance-t-elle que par l’abus du découpage serré, du cliffhanger de fin de chapitre, du kaléidoscope de complots et de batailles.

Reste que Turtledove parvient à ce tour de force paradoxal de livrer un récit prédigéré parfaitement… indigeste. Les personnages sont tellement interchangeables, les émotions même archétypales si absentes, que l’on lit sans passion ni entrain, avec la vague impression d’être tombé sur une monumentale blague, le résultat obtenu par un spécialiste de l’OULIPO toqué de BCF. Tout cela a beau être haché menu pour faciliter l’ingestion, rien à faire : on étouffe, on s’ennuie, l’attention s’enfuie. Une seule interrogation demeure : comment quelqu’un peut-il écrire des choses aussi banales, aussi frustres, sans lui-même être bored to death ?

Et ne parlons pas, bien entendu, de l’absolue absence de merveilleux… dans un roman de fantasy?! C’est là un des tristes paradoxes habituels de la BCF.

Il est très intéressant de lire Fire Logic de Laurie J. Marks dans la foulée de ce pensum : ce roman a en effet été conçu dans une optique radicalement inverse de celle de Turtledove, à l’aide d’un appareillage narratif également typique de la BCF poussé dans un autre retranchement, non moins néfaste mais très différent.

Il n’y a en effet guère que le cliché du jeune-héritier-qui-ne-le-savait-pas-mais-va-découvrir-son-glorieux-destin qui ait été évité par Turtledove, trop préoccupé de livrer un « roman de guerre » générique (avec tanks changés en trolls et avions de chasse en dragons — mon dieu quelle créativité) pour se plonger dans l’aspect « quête » des racines mythologiques de la fantasy. Laurie J. Marks pour sa part n’ignore rien de la grande tradition de la saga de BCF débutant par un très long exposé de l’enfance difficile du héros, de la découverte de son environnement et de son départ pour la constitution d’une compagnie de héros destinés à le seconder dans sa quête. Un « blurb » en couverture signé de Robin Hobb nous indique d’ailleurs clairement le chemin emprunté par cette jeune autrice, dont l’éditrice n’est autre qu’une autre éminente praticienne de la fantasy sophistiquée, Delia Sherman. On n’évite tout de même pas la carte en début de roman, mais celle-ci est si dépouillée, si peu parlante, qu’elle ne sert à rien d’autre qu’honorer une tradition graphique. Un autre « blurb », au dos, nous affirme que cette œuvre est emplie d’une intelligence qui « zings off » de la page. Et le fait est qu’on a bien là de la véritable littérature : le style est travaillé, touffu, esthétisant, la narration charnue, aucun des cinq sens n’est oublié, non plus que les longues plongées dans l’intériorité des personnages et les larges plages contemplatives permettant de savourer cette création. Et cette fois il y a bien un peu de merveilleux — quoique tout cela demeure tout de même d’une poésie bien ordinaire, plus « retour à la terre » que « réenchantons le monde ». Las : si Turtledove pèche par laconisme d’un texte a peine développé hors de son état de synopsis, Marks pèche par l’excès inverse : elle veut tant en faire, se sent si bien dans son univers, qu’elle en explore les subtilités avec une passion maniaque, en peint les paysages dans de vastes tableaux impressionnistes immobiles. Et elle est si soucieuse de ne pas paraître trop « évidente », si préoccupée de n’être ni ordinaire ni brutale, qu’a l’issue des quelques 400 pages en petits caractère je défie quiconque de m’exposer le système de fonctionnement de la magie de ce monde, une magie censée pourtant être au cœur de sa thématique (c’est un déséquilibre dans les éléments de cette magie qui met le monde en péril). A force d’être subtile et contemplative, Marks est parvenue à devenir absconse et terriblement ennuyeuse. Beaucoup de bruit pour rien, comme dirait Will.

Entre Turtledove et Marks, le pire de la BFC est savamment exploré, trituré, développé hors de toutes proportions : ces deux romans sont des sortes de monstres, nés exclusivement de la pression commerciale d’un sous-genre qui tourne à ce point à vide qu’il produit maintenant des sortes de compilations mécaniques, phénoménalement longues et inutiles, même pas plaisantes tant elles semblent, pour l’une, purement cynique et, pour l’autre, simplement vaniteuse. Les détracteurs de la fantasy auront beau jeu, après ça, de crier après l’envahissement d’ouvrages préfabriqués (encore qu’il suffise, hélas, de considérer les livres de Scott Westerfield ou de Peter F. Hamilton, par exemple, pour constater que les mêmes ravages sont en train de se propager au sein du sous-genre space opera de la SF).

4 réflexions sur « #901 »

  1. >Une seule interrogation demeure :
    >comment quelqu’un peut-il écrire des
    >choses aussi banales, aussi frustres,
    >sans lui-même être bored to death ?
    J’ai une suggestion : tous les matins, aller au bureau. Regarder son planning d’écritures (paragraphe 32 à 56 du chapitre 108), faire bien son travail.
    Ne pas oublier de regarder ses mails de temps en temps et de prendre un café toutes les deux heures.
    A la fin, on peut aligner des milliers de lignes, bien travaillées, sans aucune erreur de compilation…
    (ah non, soudain, je me rends compte que je suis en train de parler de programmation informatique)…

    Le problème est que si on considère l’écriture comme job comme un autre, avec ses techniques et ses trucs, ayant vocation à produire de l’argent (je veux dire, si on oublie le reste : l’âme, les tripes, les névroses…). ca donne ce que tu décris.

    A part ça, merci pour ce commentaire intéressant des mécanismes de l’écriture « technique ». Que ca nous serve à tous de leçon !
    J’ignorais que tu prenais le temps de lire de la BCF !

  2. belle analyse andré, même si j’imagine que certains pourraient contre-argumenter. En tout cas, cela me conforte dans mon idée : il ne suffit pas de bien faire, il faut faire des choses authentiques, personnelles, subjectives en diable ; assimiler l’oeuvre des prédécesseurs, car elle joue un rôle tantôt d’identifiant, tantôt de contre-exemple tout à fait utile ; ensuite assimiler les techniques narratives fondamentales, car de leur connaissance vient la possibilité de les dépasser (ceux qui les prennent de haut parviennent rarement à s’en détacher, je me permets de citer au passage serge lehman qui, après avoir passé des années à faire des synopsis extrêmement précis, se lance à présent dans des récits spontanés, dont je suis bien certain que la cohérence n’est en rien « magique » ni étrangère à toute l’expérience qu’il a accumulée) ; bref, écrire lorsqu’on a quelque chose à dire ; être soi-même, après avoir appris des autres. Tu vois, je suis sûr qu’en définitive lire Turtledove ne t’a pas servi uniquement à faire une entrée divertissante de ton blog 😉
    Ecrire est et restera toujours un artisanat : savoir faire un joli pot ne prend de sens que si, tout en le faisant, on remet en cause son originalité, on continue à chercher, à expérimenter, à risquer…
    Je t’embrasse. Ugo.

  3. Tout cela est très intéressant…
    Ca me rend un peu triste d’être d’accord avec vous tous pour retourner faire comme 8H par jour mon Weldom, mon Primagaz, mon Total-Elf, etc. En attendant que le soir, je redevienne un peu « artisant » de ma passion : bricolé quelques images avec du graphisme autour pour Folio SF, les moutons électriques ou d’autres gens sympas…

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