#987

Epinal. Au bout de la Moselle, posée sur l’herbe d’une plage d’eau douce, tumultueuse, pleine d’écume, on dirait un torrent: les deux tentes du festival. La grande, d’un blanc grisâtre de glaçon en cours de fonte, aligne les piles de bouquins sur de longues tables, derrière lesquelles tous ceux qui alignent des mots sur du papier sont conviés à attendre le chaland. La petite, dodue et multicolore, propose son plancher grinçant et l’on y grimpe sur le podium afin d’y aligner des mots dans l’air. Des copains, des amis, des connaissances, des indifférents, des fous, des idiots, des gosses, des geeks, des goths, des dandies, de vraies plumes et des hésitantes, des guides des « Plantes des Vosges » et des tas de séries-avec-une-carte-au-début, des éditeurs fringants et un autre aux allures de Landru, des gens de droite qui pérorent abrasifs, des gens de gauche qui sourient finalement, des qui picolent et des qui signent. Ça papote, ça dédicace, ça se la joue, ça s’ennuie, ça boit, ça rigole. Lipton Yellow dans des gobelets en plastique: je sens déjà le trou se former dans mon estomac. Je devrais apporter mes propres sachets et demander de l’eau chaude, ça ferait un peu pépé mais un artiste se doit d’être excentrique. Trop de bouffe, je vais encore prendre du ventre, après je mets des jours et des jours à plus ou moins le perdre. Dans l’ « espace cours » immaculé, lieu de débats en dur, j’écoute Stéphane Marsan faire la preuve habituelle de sa brillance intellectuelle, de sa finesse d’analyse — suis entièrement d’accord avec lui, comme d’habitude. Mais j’en tire des conclusions diamétralement opposées, comme d’habitude aussi.

Samedi matin, voyage pour rejoindre le confort feutré des studios de Radio Bleue, enregistrer un « Mauvais genres ». Quelque part à Nancy, je ne sais plus qui était René Cassin dont il y a une rue, il y a des noms comme ça qui ne sont plus que ceux de rues. Deux arches étranges érigent une arrogance passée, effritée, au bout du boulevard. Emission toujours impeccablement maîtrisée, Angelier m’impressionne chaque fois par sa précision, son aisance, sa culture, le tout bonhomme, un rire au fond de l’oeil. Le marchand d’armes pour sa part me fatigue grave, au retour je me tais.

J’ai à l’hôtel la même chambre que l’année précédente. Je n’aime pas ces lits étroits, manque d’en tomber une nuit. Plutôt que le dîner de gala, soirée avec certains que j’aime vraiment — et qui ne sont pas invités. Dernier soir, je m’éclipse encore, cette fois pour me rendre chez d’autres amis: aux mondanités, pour agréables qu’elles soient, préférer la chaleur de ceux que l’on aime. Lundi matin, matin vide, un fou à la table à côté prend son petit-déj’ en alignant devant des briquets multicolores, il vocalise ses pensées, les garçons lui disent Salut, ça va? il répond aimablement puis vocalise son mépris des salutations creuses, non il ne va pas, il ne va jamais mais fait aller. Je ne l’écoute que d’une oreille, surprend des vocalisations sur le thème des Alliés, non, pas les Américains, ils sont peu nombreux mais viennent de l’espace, ils sont peu nombreux mais viennent de l’espace, ils sont surpuissants. En route vers la gare, je me dis que lui est un acteur de SF, il la vit. Pause vitraux à Notre-Dame, début de lecture du nouveau Colin, Le Syndrome Godzilla, sur le quai. Deux étudiants de musique attendent le train de Nancy en jouant de la guitare, je reconnais avec un plaisir un peu surpris un morceau d’André Minvielle. Le voyage va être long mais j’ai des bouquins…

Une réflexion sur « #987 »

  1. J’ai eu un grand plaisir à écouter Mauvais Genres, que je ne connaissais pas du tout (vive le différé par Internet).
    Ca m’a donné envie de m’abonner à toutes sortes de revues… que je n’ai pas le temps de lire.
    Bon, je vais y réfléchir…

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