#1260

Deux lectures violentes. Je ne lis pas trop de livres noirs, durs, la plupart du temps. Je suis très fleur bleue, pour cela. Mais cette fois le hasard a réuni sur les deux mêmes jours deux ouvrages inspirés en partie par le tsunami thaïlandais, et c’est bouleversant: La Colère dans l’eau de David de Thuin, dernier opus en date de ce dessinateur auto-publié dont j’ai souvent parlé ici, et La Mémoire du vautour, récent roman de Fabrice Colin paru au Diable vauvert.

En peu de pages, de DDT est une série de coup bas, psychologiquement parlant, un véritable cauchemar — avec pourtant cette patte légère, ces dessins faussement simples et gentils, qui frappent d’autant plus. Traumatisant. Le Colin n’est pas très long et, comme dans la première partie de Dreamericana ou dans Kathleen, un rythme saisit tout de suite le lecteur, une scansion colinienne bien particulière qui sait étonnament rendre dans une belle langue française à la fois un lyrisme à la Fitzgerald et une tension à la beat generation. Mais cette fois, la comparaison qui me viendra le plus à l’esprit, ce sera David Lynch. J’avais déjà songé à « Mulholand Drive » pour la longue nouvelle (dramatique radio, en fait) que j’ai poublié dans le tome 5 de Fiction, et cette fois encore la logique lynchéenne semble imprégner ce roman où les personnages disparaissent brutalement l’un après l’autre, tandis que dans l’intrigue s’ouvrent continuellement ce que l’auteur a nommé des « portes de sortie », par lequel s’engouffre chaque fois un mystère supplémentaire (la salle de bain!). Que raconte ce roman? Du diable (vauvert) si je le sais. Je me suis laissé porter, guettant le point d’ancrage où fixer mon compréhension, comment faire sens, et rien n’est venu que des images, des images, des images, en une suite d’effacements. Visiblement agencée, devant certainement « dire » quelque chose, mais l’auteur a tellement gommé toute piste (à mes yeux, en tout cas) que j’en suis ressorti secoué, frissonnant, mais pas éclairé.

« There’s no such thing as an easy ride », chantait Marillion au moment où je finissais de lire La Mémoire du vautour. Colin préfère Radiohead. Pour moi c’est un peu préférer la copie à l’orginal, et un chanteur très médiocre à une pure voix, mais au-delà de cette différence d’appréciation sur laquelle il m’amuse de taquiner Fabrice, se niche une même ambiance, un même goût pour des morceaux vibrant de tristesse. C’est tout ce que j’ai réellement compris dans ce roman: une lecture purement émotionnelle. Et beaucoup de passages frappants. Est-ce assez? Pas pour l’auteur, apparemment, que se dit déçu de l’incompréhension générale. Pour moi c’est déjà pas mal: combien de livres apprécie-t-on avec la même frémissante attention non verbale qu’une musique?

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