#1963

Telle une vieille dame voulant cacher ses rides, Lisbonne s’est faite pudique ce matin, sous des voiles de brume marine. Descendre ses pentes populaires depuis Gomes Freire jusqu’au quadrillage relativement riche du Baixa permet malgré tout de se familiariser avec la beauté craquelée et menacée de la ville. Le contraste avec la précédente capitale dont j’avais feuilleté les pages ne saurait être plus complet: Vienne est toute d’opulence et d’aparat, de pompes et de monumentalité. Lisbonne vit, elle a la simplicité du peuple, sa pauvreté aussi. J’ai pense souvent au Bordeaux que j’ai connu dans les années 80: la décrépitude touchante d’une ville magnifique, les plantes surgissant d’une facade qui fut belle, la balafre sombre d’une goutière poissant tout un mur…

Mais qu’importe la brume, qu’importe la beauté fanée, je suis conquis. Ceux qui auront lu mes deux romans de science-fiction savent combien j’aime les villes en pente, les effets de dénivelé, les cités sur plusieurs niveaux… Lisbonne me comble forcément. Et donc, Baixa, descente jusqu’au Tage dont seules les dernières vagues contre le quai pouvaient se voir, cri rauque de la corne de brume; puis une petite portion de l’Alfama, avant de grimper dans Bairro Alto. Ravissement d’une petite place entourée de librairies, puis d’une esplanade sur ce qui pouvait se discerner de la ville. Nous poussâmes jusqu’au jardin botanique, espace de quiétude sous les hautes silhouettes d’arbres ô combien exotiques – caoutchoucs géants, pins poilus, palmiers de toute sorte. Dans la luxuriance énigmatique des lieux, je m’attendais presque à voir surgir un ptérodactyle.

Tristesse en sortant de cet endroit enchanteur: une affichette écolo appelant à sauver le jardin botanique, menacé d’être rasé (!) pour construire un complexe d’immeubles. Crime impensable. Déception, sinon: la fameuse Confeitaria Nacional s’avère assez surfaite: on y mange sur une nappe en papier de gras gâteaux trop sucres à l’anglaise et le thé n’est qu’un infâme Lipton Yellow – insulte suprême à tout buveur de thé, et breuvage que je soupçonne de longue date d’être composé de déchets radioactifs. On est loin du salon de thé très chic que j’imaginais. Pour finir la journée: le quartier neuf et somme toute anonyme de
Saldanha (on pourrait se trouver à Paris), pour une amusante cafétéria très Seventies. Étonnant comme la vieille dame peut présenter de visages différents.

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