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Londres décembre 2011, digressions – 1

Hier j’ai reçu et lu le fanzine psychogéogaphique d’un jeune dessinateur, Colville Petipont. Il est allé faire une « dérive » l’autre dimanche dans Paris, sur la base d’indications qu’on lui envoyait par SMS. Le tout forme une sorte de bande dessinée fort intéressante, qui m’a d’autant plus interpelé que je me demandais justement si j’allais faire un « journal » de mon récent séjour à Londres. Le plus souvent, lorsqu’en déplacement (non : écrire « voyage », « déplacement » c’est un terme inventé par les tenants de l’esprit corporate, une manière de rabaisser l’acte noble de voyager à une sorte de fonction de l’idéologie du travail — et ne parlons même pas de ceux qui parlent d’être « en déplacement sur », comme si l’on se trouvait sur un lieu et non dans un endroit), en voyage donc, j’aime à tenir un carnet, un récit de mes faits et gestes. Il m’est même arrivé de parler dans un dictaphone tout en faisant tel ou tel trajet. J’envisageais d’ailleurs de procéder ainsi cette fois, en profitant de la fonction dictaphone de l’iPhone. Mais finalement, je n’ai rien dicté et même pas écrit, à part quelques notes en vue de la rédaction, non pas d’un journal, mais des promenades guidées que j’espère insérer dans le Bibliothèque rouge sur Londres que je dois coordonner l’an prochain.

Cinq jours à Londres et pas une ligne, mais que m’arrive-t-il ? Enfin si tout de même, quelques phrases jetées sur Facebook afin de faire rire les copains, et quelques MMS expédiés à Axel et Xavier, mais rien de plus, à peine des traces, au lieu de mon flot coutumier de descriptions et de narrations psychogéo. Et puis, alors que je me trouve encore dans l’épuisement consécutif à ces journées de marche intensive, lassitude et torticolis, me parvient le fanzine de Colville. Et notamment ces lignes : « La fatigue aidant — et de surcroit, dans mon cas, le froid —, usant les pauvres nerfs du dériveur, tout devient très étrange. Et, même passant dans les endroits connus, ceux-ci se transforment et ne se ressemblent plus. Comme si, quelque part, ces lieux n’existaient pas vraiment, et que les faisait avoir et être lieu une fiction que je me raconte et qui semble avoir sens. En dehors de cette fiction, tout devient vacillant. » Mon sentiment, exactement. (Et oui : la phrase qui précède est un anglicisme, fait exprès.) La fatigue, le froid, les nerfs, le sentiment d’« estrangement » (un terme anglais, pour le coup, provenant du français où il n’existe curieusement plus), ce sont bien moi aussi des composantes centrales de mon expérience de dériveur. De même que je me retrouve dans l’évocation que fait Colville de certaines de ses sources (L’Homme qui marche de Taniguchi, bien sûr — en ai-je offert autour de moi, des exemplaires de ce manga !) comme dans son rapport à un réel qu’il nous faut forcément enchanter : « […] je ne vis la ville, et le monde autour de moi, qu’à travers un prisme fictionnel. D’une certaine façon, je me fiche bien du « monde réel » (si tant est qu’il y en ait un) et je me réfugie volontiers dans des univers projectifs. » So true: de préférence, pour dériver dans un environnement urbain, je préfère l’appui d’un tissu de fictions — il m’est bien entendu possible de m’en passer, ce fut le cas à Venise ou à Lisbonne, mais combien est plus confortable, un surcroit de séduction, de se donner l’impression de marcher sur les pas d’écrivains, d’artistes ou de héros de l’imaginaire. Et lorsque je ne bénéficie pas de cet appui fictionnel, à Venise où je connais peu de repères littéraires ou à Lisbonne où je n’en connais aucun, une fiction tend malgré tout à naître : d’une certaine manière je me raconte des histoires, j’imagine vaguement la vie des lieux, j’ébauche des récits… L’écriture de mes nouvelles uchronico-policières (Bodichiev) procédait de cette fonction, j’ancrais ainsi ma propre fiction à Amsterdam, Bordeaux ou Bruxelles (certes je n’ai jamais rédigée cette dernière, mais l’avais ébauchée en notes). Sans doute est-ce pour cela, d’ailleurs, que cette fois encore une très vieille ébauche de Bodichiev autour de l’hôpital de Middlesex (maintenant fermé) m’est-elle revenue avec force. Je me remémore fort bien dans quels lieux (un wagon de métro, une ruelle) j’avais brodé tout cela, je me raconte de nouveau tant les lieux que l’histoire qui y naquit (et que je doute de jamais porter sur le papier, en fait).

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