#2305

Fils d’architecte, ancien directeur de vélodrome, homme de presse, Tristan Bernard (1866-1947) est surtout un inclassable touche-à-tout, il va se faire connaître en particulier par ses mots d’esprit et par ses pièces de théâtre, légères et amusantes. Écrire pour le théâtre est toujours très bien vu, en ce début du nouveau siècle, fut-ce pour le boulevard, mais la bonne société fronce du nez devant d’autres types d’écriture, ce que l’on nommera plus tard « littérature populaire » ou « littérature de genre » avec un mépris qui n’ira guère en diminuant. Et cet esprit curieux qu’est Tristan Bernard n’a pas été sans remarquer l’avènement de fictions d’une inspiration nouvelle, outre-Manche, dans la foulée du célèbre détective de Conan Doyle. Ainsi, dès 1905 notre auteur livre un recueil de nouvelles policières, Amants et voleurs. Certains de ses confères, « qui sont des esprits d’habitude, et qui, une fois leur choix établi, tiennent à estimer, à admirer un écrivain pour des raisons immuables » lui reprochent aussitôt d’ainsi faire preuve de si peu de goût. « Comment ? Voilà qu’il ‘fait’ maintenant des romans judiciaires ? Voilà qu’il nous raconte des histoires de cadavres enterrés, d’épaules marquées au poignard, de passages souterrains, de déguisements… Mais est-ce que c’est la vie ? » (préface de René Blum) Mais qu’importe ces forts esprits : Tristan Bernard récidive sans vergogne, avec L’Affaire Larcier (1907) et Secrets d’État (1908). Tristan Bernard continue à s’intéresser au « judiciaire » et livre courant 1911, en feuilleton dans Le Journal, le récit d’une affaire policière fort mouvementée, qu’il camoufle curieusement sous le titre sans doute ironique de Mathilde et ses mitaines. Le roman sera réédité l’année suivante chez Albin-Michel.

Dans le Paris des apaches et des concierges, des vieux fiacres moisis et des taxi-autos, dans les ruelles et dans les cours, la rusée Mathilde et le naïf Firmin, secondés de l’inspecteur Gourgeot qui y risquera sa vie, vont mener une enquête. Tombant d’abord sur le cadavre d’une femme blonde, enterré dans la cave d’un ancien magasin de tôles, puis sur un complot qui semble lier un notable de province, à moins qu’il ne s’agisse de son frère ; un comte assez réputé dans les milieux de la finance ; et une femme trop grande. Qu’a-t-on imprimé en cachette ? Où se trouve l’autre repaire des bandits, et pourquoi ne quittent-ils pas Paris maintenant qu’ils se savent découverts ?

Plaisant et bien mené, ce petit polar oublié brosse avec malice des portraits de son époque, traîne dans les rues et se glisse dans des cours d’usine, lance quelques piques aux puissants de la politique… Tristan Bernard ne reviendra hélas pas à l’étonnante carrière du couple Gourgeot mais, en 1919, donnera encore un roman policier : Le Taxi fantôme. Des feuilles désuètes fleurant bon le roman populaire à énigme, dans toute sa fougue.

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