#2334

« Where do people find the time to read all these mammoth modern (…) tomes? » ai-je lu tout à l’heure sous la plume d’un respectable spécialiste du polar Golden Age. Et force m’est faite de reconnaître qu’une telle interrogation me traverse souvent l’esprit, également. Je vois bien en tant qu’éditeur que l’attrait du lectorat pour les tomes ventrus s’avère assez indéniable, mais en tant que lecteur boulimique moi-même j’ai de plus en plus de difficulté à digérer les briques. Plus souvent qu’à mon tour, je perds en cours de route mon intérêt pour une fiction trop longue et l’abandonne sans trop de remords, afin de passer à autre chose. Dans cette envie de changer de lecture se trouve peut-être mon peu de patience pour l’hyper-logorrhée contemporaine, la mode des méga-romans. Boulimique disais-je, et pour alimenter un tel appétit j’aime à filer d’un livre à l’autre. Ce n’est pas tant une question de… temps, justement, que de curiosité intellectuelle : l’envie assez irrésistible de varier les plaisirs. Et si je désire rester plus longtemps dans un même plaisir, je préfère que cela soit sous la forme sérielle que sous celle du paveton pansu. Ainsi, tout en restant dans les même atmosphères, l’on voit en passant d’un volume à un autre d’une même série évoluer les personnages (hopefully) et l’on change d’intrigues. Je continue donc d’avancer dans les enquêtes de Dave Brandstetter par Joseph Hansen et je croque chaque soir un Fantômette des années 1980, tout en ayant lu le reste de ces derniers jours languissants un certain nombre d’autres romans pas trop longs.

Eh oui, des Fantômette : car si il y a deux ans, en arrivant à Bordeaux, j’avais relu bon nombre de mes Georges Chaulet d’enfance, ceux des années 1970, j’en ai encore un bon paquet à découvrir, ceux qui sont parus plus tard, au cours des années 1980. Et c’est avec un plaisir chaque fois renouvelé, un vrai rire, que je savoure les bêtises de Ficelle, les astuces de Françoise, les clins d’oeil au roman populaire, toute la merveilleuse inventivité d’un Chaulet chaque fois en verve — un grand auteur, mine de rien, sous les couvertures roses et épaisses de cette humble collection pour les ados. Une lecture « fort gaie », comme diraient nos amis belges.

Poursuivant parallèlement mes lectures « fort gay », j’eus la curiosité de relire The Milkman on His Way de David Rees, que j’avais d’antan acheté à la librairie Gay’s the World de Londres, sur leur recommandation et en dépit d’une illustration de couverture passablement ridicule. Il s’agit du roman d’apprentissage d’un jeune homme, découvrant son homosexualité. Paru dans ces années 1980 de « libération gay », j’imagine que ce roman aux scènes sexuelles souvent assez crues a pu choquer, d’autant qu’il s’agit d’un texte « young adult » (une étiquette qui n’a pas attendu les vampires pour midinettes pour être mise en place). Las, j’avoue que je n’ai sans doute plus l’âge et ce roman qui a l’époque m’avait été d’une certaine utilité dans mon affirmation d’identité, aujourd’hui me semble un tantinet pesant dans ses expositions, trop pédago, trop plat. Je ne l’ai pas fini. Alors qu’à l’opposé j’ai dévoré de nouveau le bref et touchant Peter de Kate Walker (1991). Un autre roman d’apprentissage, également sur un garçon de 15 ans, mais le propos est infiniment plus subtil, nuancé, et l’écriture illuminée par de fines notes d’humour. Pas un grand roman : une petite perle agréable.

Question d’identité sexuelle, aussi, dans le tout récent Sous la colline de David Calvo (La Volte). Un beau pavé tiens, presque trop long pour moi, mais je fus fasciné — pas certain de comprendre tout, ou plutôt, certain de ne pas tout comprendre, loin de là, mais me laissant porter par les épiphanies régulières du style et par les énigmes entre architecture et polar de cette étrange histoire, pleine d’ellipses et de glissements. Je n’ai pas la culture grecque de David ni son goût pour le transcendent, et je ne me sens pas du tout concerné par ses questionnements sur le « genre », mais pour autant je demeure attaché à son imaginaire, que je reconnais pour avoir un peu vécu avec lui et en avoir été l’éditeur plusieurs fois. Si Minuscules flocons de neige abordait la bisexualité, notamment, cette fois c’est de trans qu’il s’agit, et non plus d’une forme de SF mais plutôt d’une féerie urbaine. Tout cela m’a séduit autant qu’interloqué et perdu, et si c’est bien une littérature « sur le genre » ce n’est nullement une « littérature de genre » (au sens SF-fantasy), c’est inclassable et esthétisant, un certain vertige.

Suis passé ensuite à deux « romans cultes » personnels, deux petits romans quasi inconnus et auxquels je suis très attaché, qui mêlent mes goûts pour le polar, pour Londres et pour l’identité gay. Si pour le Calvo j’ai été regarder sur le web des photos de l’Unité d’Habitation, afin de mieux saisir le décor, de le concrétiser dans ma tête, concernant Londres je me trouve en territoire connu. Un décor qui me manque un peu, d’ailleurs ; en dépit de mon immodéré amour des rues bordelaises, je n’ai tout de même pas pris de vacances depuis la fin de l’été 2014, ça fait long. Donc : Nothing Gold Can Stay de Casey Nelson (2000), dont le titre fait référence au poème de Robert Frost qui se trouve également au cœur du film Outsiders de Coppola, référence pédé s’il en fut. Premier roman d’un auteur qui visiblement n’en écrivit pas d’autre, à coup sûr inspiré par son propre séjour à une université d’été à la London University. L’un des rares avantages de mon âge avançant c’est, peut-être, parfois, de mieux comprendre certaines choses. La dernière fois que j’avais lu Nothing Gold Can Stay, il y a déjà fort longtemps, je ne pouvais pas viscéralement comprendre le chapitre 4. Après hélas l’expérience des obsèques de Patrice, de Roland, de Yal, le poignant de ce que vivent ces personnages me touche d’autant plus fortement, et je saisi bien mieux ce qu’exprimait l’auteur. L’intelligence et la beauté de ce petit roman m’ont de nouveau parlé. Quant à London Bridges de Jane Stevenson (2000), si attachant, si chaleureux, si astucieux, j’ai découvert qu’il s’agissait d’un sorte d’hommage à Margery Allingham. La dernière fois que j’avais lu London Bridges, il y a déjà fort longtemps, je n’avais pas encore découvert Allingham et ne l’avais pas encore inscrite à mon panthéon personnel. Cette fois, j’ai donc apprécié en plus de l’intrigue et des personnages cette manière toute allinghamesque de faire, cette petite musique très, très particulière. Une musique que je n’arrive toujours pas complètement à analyser et que pourtant certains auteurs, de Jo Walton à Mike Ripley en passant par Jane Stevenson, savent si bien reproduire.

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