#2619

Une chose qui me fascine de longue date, ce sont les créations d’univers non publiées, les univers personnels, que des enfants plein d’imagination développent pour leur plaisir, seuls ou avec frères et sœurs ou copains. Ces « univers invisibles », on en parle un peu lorsqu’ils ont été créés par des écrivains, par exemple : ainsi des histoires macabres et fantasques que les jeunes Christopher Isherwood et Edward Upward s’amusèrent à rédiger durant les années 1920, lorsqu’ils étaient étudiants à Cambridge. Christopher Isherwood (rendu plus tard célèbre pour Adieu à Berlin et A Single Man) et son ami d’enfance Edward Upward (connu en Grande-Bretagne pour sa longue suite autobiographique) engagèrent alors sur le papier une lutte contre le système académique et le snobisme — en créant le monde de Mortmere, un village habité par des personnages modelés sur leurs profs, amis et relations. En partie détruite, ces fictions juvéniles furent retrouvées, partiellement reconstituées par Upward, des fragments collectés, dans un volume finalement paru en 1994. Passablement plus célèbres sont la Cité-État de Glasstown, le royaume de Gondal et le territoire d’ Angria. Mais si : il s’agissait de l’univers de fiction créé par les enfants Brontë, Charlotte, Anne, Emily et Branwell.

De telles créations existent également sous forme graphique — bande dessinées d’enfance, par exemple, mais j’eus le délice un jour de découvrir qu’un copain bédéaste (que je ne puis nommer ici) réalisait depuis des années carnet après carnet d’une très belle BD chroniquant de manière un peu décalée l’existence intime de sa famille. Un projet purement personnel, non destiné à la publication en dépit de tout l’effort et le talent mis dans sa réalisation. Jean-Christophe Menu pour sa part déploya un univers inspiré de ses lectures — Macherot, Franquin, Tillieux, les petits formats, les reliures de Spirou, les Mickey Parade — depuis son plus jeune âge : les aventures de Lapot. Il en conte la genèse et le développement dans Krollebitches, fort justement sous-titré « Souvenirs même pas en bande dessinée ». Curieuse et attachante autobiographie, au ton grognon et un peu vulgaire qu’affectionne cet auteur, comme toujours brillant et incisif. Disons, une « sorte d’autobiographie » par ce bédéaste et éditeur (il co-créa et dirigea la fameuse Association, bien sûr), sous forme d’évocation des chocs BD de son enfance, de ses débuts, de sa jeunesse. Une lecture qui m’intéresse à plusieurs niveaux, puisque Menu a mon âge, que je le suis depuis toujours — je lui achetais ses fanzines à chaque Angoulême, autrefois : Journal de Lapot, Le Lynx à tifs… — et que tant ses propres œuvres que son parcours me « parlent », bien souvent. Quoique n’ayant jamais eu l’occasion de discuter avec lui, j’ai l’impression d’un peu le connaître, et ses souvenirs / analyses offrent une lecture assez originale. Une vie en livres, en pages, versant « culture populaire », forcément que cela me parle. Et en lisant les quelques albums effectivement publiés de Lapot (un peu d’auto-édition et un volume de la petite collection « X » de Futuropolis) je sentais bien qu’il existait tout un univers derrière ces personnages, que cela prolongeait une longue création de jeunesse. Œuvre invisible, fantôme, dont l’évocation est fascinante.

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