#2197

Ce matin je me suis promené de rues en rues. C’est curieux comme rien ne me réconforte mieux, en toutes circonstances, qu’une simple promenade urbaine. Profitant du net redoux, j’ai donc filé sous le ciel gris dans des directions qui me sont pourtant très connues: mais il est toujours possible de découvrir de petites choses nouvelles rien qu’en faisant, littéralement, un pas de côté. Cette fois j’ai emprunté la piste cyclable qui contourne mon quartier en une grand courbe, le long des rails du tramway. Des tramways, même, pluriel, puisque passent là tant la ligne ordinaire (longs wagons blancs) que celle de l’aéroport (hauts wagons rouges). Je n’étais pas seul à marcher ainsi, ce qui est somme toute logique puisque rien n’est plus prévu pour les piétons sur ce tronçon. Alors, pour une fois, ce sont les marcheurs qui usurpent l’espace des vélo et non l’inverse. Et se faisant l’on découvre la façade du dernier « immeuble jaune » encore debout — je nomme ainsi ce qui était un bouquet de vilaines résidences années 30, dont ne survit plus qu’une petite barre. Derrière elle, la silhouette étrangement alvéolée du bâtiment EDF, seventies en diable avec son canevas marron et son habillage de coques blanches. Que fait-on là-dedans, c’est tout fermé, aucun fenêtre visible, y tient-on enfermées des équipes de pédaleurs en batterie, chargées de shadokement produire de l’énergie?

À la place du bidonville des Roms, entre tram et haut talus des trains, la terre remuée et éventrée laisse peu à peu surgir de nouveaux immeubles de bureaux. Encore des bureaux. Je connais assez le quartier pour avoir en tête, comme une impression fantôme, le bâtiment bas tout en brique rouge de l’ancienne gare qui, il y a peu, se tenait encore près du carrefour. Actuellement des boîtes grises sont posées là, du genre rangements pour ouvriers du bâtiment. Était-il bien nécessaire d’abattre cette petite gare? et la minuscule maison de garde-barrière, de l’autre côté de la rue? Je ne pense pas pouvoir être accusé d’un fort passéisme urbanistique, quand on connaît ma passion pour la belle architecture contemporaine, mais du passé doit-on tout le temps faire table rase, ne pouvait-on conserver quelques témoignages de l’antan ferroviaire des lieux?

Toute cette zone était industrielle, autrefois. Je n’ai jamais connu ces entrepôts que fermés, et m’y suis introduit, une fois, avec un vague pote photographe. J’en garde le souvenir de vaste halles vides, au sol de ciment usé et maculé, criss-crossé de rails. Et là-haut, sous les verrières si belles, d’immenses lampes au long cou torve, très art nouveau. J’imagine qu’elles ont été détruites, broyées lors de la destruction des usines. On élève maintenant des immeubles de bureaux, toujours des bureaux, et l’on trace le prolongement d’une rue. De nouveaux rails sont posés, aussi, pour une ligne supplémentaire de tram. J’ai lu l’autre jour que Lyon était, de très loin, la ville française avec le réseau ferré le plus étendu.

Passage sous le chemin de fer, et au carrefour suivant encore de nouveaux immeubles en train de naître. Face à la façade si noire et si fermée le jour, et si clignotante la nuit, du Pôle Emploi, s’élevait il y a peu encore un garage merveilleusement sixties. Un grand mat courbe comme dans les photos de highways américaines, du béton qui avait dû être blanc, des boomerangs sur les portes, ce garage m’enchantait comme exemple parfait de tout ce que j’aime dans l’archi 50-60. Il n’est plus. Bien entendu, on ne peut pas tout garder — dommage cependant qu’à la place, on érige de ces murs médiocres d’immeubles sans style, sans grâce, sans pensée urbaine.

#2196

En 1910, le grand écrivain anglais Arnold Bennett se promenait de nuit dans Paris lorsqu’il observa ce spectacle singulier :

« Walking home, I was attracted, within a few hundred yards of the Opera, by the new building of the Magasins du Printemps. Instead of being lighted up and all its galleries busy with thousands of women in search of adornment, it stood dark and
deserted. But at one of the entrances was a feeble ray. I could not forbear going into the porch and putting my nose against the glass. The head-watchman was seated in the centre of the ground-floor chatting with a colleague. With a lamp andchairs they had constructed a little domesticity for themselves in the middle of that acreage of silks and ribbons and feathers all covered now with pale dust-sheets. They were the centre of a small sphere of illumination, and in the surrounding gloom could be dimly discerned gallery after gallery rising in a slender lacework of iron. » (Paris Nights)

Et un autre extrait amusant:

« It was raining. The boulevard was a mirror. And along the reflecting surface of this mirror cab after cab, hundreds of cabs, rolled swiftly. Dozens and dozens were empty, and had no goal ; but none would stop. They all went ruthlessly by with offensive gestures of disdain. Strangers cannot believe that when a Paris cabman without a fare refuses to stop on a wet night, it is not because he is hoping for a client in richer furs, or because he is going to the stables, or because he has earned enough that night, or because he has an urgent appointment with his enchantress — but simply from malice. Nevertheless this is a psychological fact which any experienced Parisian will confirm. On a wet night the cabman revenges himself upon the bourgeoisie, though the base satisfaction may cost him money. »

#2195

Ces derniers mois, j’ai surtout lu des « vieilleries » — du polar anglais de l’âge d’or, en vue de me remettre dans le bain pour la prochaine écriture de Hercule Poirot, une vie (un seul chapitre de fait pour l’instant, faut que je m’y mettes), et bien sûr pour mon plaisir (Dorothy Sayers, Nicholas Blake, quelques Christie, etc.). Et puis de l’encore plus vieillerie, genre des Léon Groc policiers, ou d’autres auteurs oubliés dont les noms ne vous diront pas grand-chose… Ceci en vue de la construction du catalogue d’une nouvelle collection que je lance aux Moutons électriques l’an prochain, en collaboration avec de gentils camarades tels que Mare, Lehman, Luce ou Mauméjean. Une collection de rééditions de littérature populaire ancienne. Il y aura du cape et d’épée, du roman policier, du roman feuilleton, un peu de vieille SF, de l’humour… Surtout des reprises de livres introuvables, français ou anglo-saxons, avec plusieurs traductions inédites.

Mais je ne peux lire que du « vieux », et puis les tâches à venir de la direction littéraire des Moutons exigent aussi que je lance enfin le tome 2 de Space Opera !, dont Raphaël devait s’occuper mais que je reprends vu qu’il est parti sur d’autres choses. Cela faisait un bon moment que je n’avais pas lu de SF actuelle, de toute manière — en dehors d’uchronies et de steampunkeries, je veux dire. En fait, je ne me suis guère tenu au courant des auteurs et courants anglo-saxons récents, et n’ai lu qu’un peu de Cory Doctorow (mais quelle idéologie: c’est tellement libertarien que ça m’a éjecté de ses oeuvres), de Charles Stross (qui écrit atrocement mal mais a une imagination assez captivante), et quelques bouquins par-ci par-là, genre le premier Daryl Gregory. Donc, puisque je dois renouer avec le space op, j’ai sorti des Ken MacLeod de ma bibliothèque — achetés il y a longtemps et encore pas lus. Miam! voilà qui me plaît: de la SF qui cite Sartre, où Dieu n’existe pas, où l’Europe entière a été envahie par l’URSS, enfin bref une SF résolument de gauche, avec beaucoup de culture et pas mal d’humour. Et avec l’accent écossais. Wow.

#2194

Lors de mon dernier voyage à Londres, je l’avais raconté, j’avais acheté quelques vieilles revues anglaises pour la jeunesse, dont des Mickey Mouse Weekly. Outre les très beaux Mickey et Iga Biva de couverture, en couleurs splendides, on y trouve notamment deux bédés bien anglaises, et même extraordinairement british: les enquêtes du détective Monty Castairs, gentleman à monocle, et celles de l’écolier Billy Brave. En voici quelques extraits…