#2513

Quitté Bruxelles. Cependant que défilent de fugitifs paysages brumeux, quels souvenirs de ce séjour? Des gouts : le thé noir du matin versé par Sara ; la fumée de la tisane de sarrasin grillé ; le miel du thé de Damien, à la frangipane ; la sombre douceur des « vieilles brunes » ; le crémeux du tandoori au vin rouge de Pierre ; l’épice parfumé du dîner éthiopien… Des images : un gratte-ciel comme dessiné par Chaland ; un théâtre entre pagode et église de pierre aux teintes alternées ; les moutons du petit parc d’Yser ; les voutes de brique et d’acier comme le cul d’un Nautilus ; les chaudes vibrations des Rik Wouters ; les reflets sur le canal ; la pénombre orangée des tunnels du métro comme une sombre cité souterraine avant la gare du Midi… Des sons : les ronronnements de Naïs ; les rires de Nathanaelle ; la grosse voix de Stefan ; le wouch-wouch de l’éventail de Juan-Lorenzo ; les lourds corbeaux matinaux… Et hélas les longues heures d’ennui à attendre l’hypothétique lecteur, les jambes raides, les pieds douloureux, les yeux qui piquent…

#2404

Le soleil déclinant transforme le ciel en un vaste bol de cuivre. Quelques pas dans les rues calmes, pour le plaisir de marcher. De l’autre côté des voies passe une motocyclette, pétant, claquant, bullant. Son conducteur s’arrête au carrefour, traverse en poussant à pied son vieil engin. À ma surprise, il remonte dessus pour descendre vers la gare tout pétant, claquant, bullant, comme dans un film de Tati. Le train qui passe soulève un grand bruit de tempête, un souffle d’océan métallique et sec. De par les rues court le vent, le vrai, qui susurre dans les branches. Un tintement dans le lointain, quelqu’un qui laisserait tomber une petite cuillère sur les pavés. Au carrefour suivant, « Bouge, bouge, mais vite ! » aboie une mégère à son cabot.

#2387

Là-haut, sous le toit, la pluie est ma musique. Piano et percussions. Je lisais l’autre jour, dans un essai sur la pluie, que contrairement à la manière dont il est traditionnel de l’illustrer, les gouttes d’une averse ne tombent pas comme d’un robinet avec un corps lourd et une tête pointue mais à l’inverse, tête arrondie en parachute et corps filant en pointe. Et je me demandais, combien il y a-t-il de noms pour les différents états de la pluie, dans la langue française ? Rincée, ondée, bruine, averse, pissée de chat, drache, abattée, abat d’eau, grain, saucée, berlée, guilée, crachin… Sans oublier le fait de pleuviner et celui de dégoutteler…

#2355

Je lisais hier cet article et suis tout à fait d’accord avec cette déclaration du photographe : « As I got older and became interested in « visual » things, I began to re-evaluate these buildings that my parents generation hated so much and found that there was something I liked about a lot of them. » Bien sûr pour ma part je n’ai pas eu à attendre ce regain d’intérêt pour le modernisme et le brutalisme, étant enfant de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, je me suis toujours senti concerné par l’utopie urbanistique seventies. Devant d’ailleurs séjourner un peu à Paris début juin, pour le boulot, je prévois de refaire un petit pèlerinage à Cergy, véritable musée à ciel ouvert de l’architecture de cette époque. Quand ils sont issus du travail d’excellents architectes, modernisme et brutalisme ne sont pas cette pesante et ordinaire laideur qui ont tant conduit à leur rejet, mais une forme fascinante d’art. Et la semaine dernière à Londres, j’ai introduit Julien au magistral d’un Brunswick Centre, d’un National Theatre et, surtout, de l’incroyable quartier de Barbican — tout comme j’avais séduit Christine avec le quartier de Mériadeck, ici. J’adore cela, le beau brutalisme.

#2352

Considérations londonesques…

D’ordinaire, les personnes avec lesquelles je me rends à Londres me retiennent un peu, mais cette fois…. Las : mon excellent camarade Julien est un pousse au crime, nous marchâmes huit heures par jour…

Cette ville change considérablement, sous la poussée du grand et gros fric. Le résultat dans la City est abominable, le skyline depuis la Tamise ne ressemble plus à rien, le Gerkhin est devenu presque invisible sous la masse des autres gratte-ciel tous embourcagés les uns contre les autres (c’est un très joli verbe, « embourcager »). Ailleurs, le résultat est plus harmonieux : derrière King Cross, par exemple, et l’ouverture du canal du Régent. Ce qui pourtant ne lasse pas de me faire soupirer après « mon » canal à moi, objet de tant de textes sur ce blog au fil des ans, mais pour essayer d’être objectif ces nouveaux développements vont dans le sens d’une ville plus belle, plus saine.

Étrange chose que la mémoire, j’ai réalisé que mes souvenirs avaient un peu tendance à « écraser » les lieux, effectuant des raccourcis et des réaménagements, ou bien au contraire éloignant des objets proches — je voyage tellement dans mes souvenirs, dans le Londres presque onirique de ma documentation, de mes lectures et de mes carnets de voyage, que sur le terrain j’ai parfois quelques surprises : l’église moderne à la flèche si aiguë est pile à côté de la station Warwick Street du métro alors que je l’en pensais séparée par une bonne distance de rue… À l’inverse j’eus quelques hésitations à relier les différents passages de mon propre guide du Londres gauchiste, n’ayant jamais effectué le parcours d’un seul trait…

On mange bien, à Londres : j’ai des kilos en trop, maintenant. Les plats type « pub » genre le fish and chips ; le restau éthiopien ; le restau indien ; et alors, le restau irakien ! Ce fut grand.

Au bord des larmes, soulevé de plaisir : ce fut mon sentiment lors d’un bref passage dans la « Rothko Room » de la Tate Modern. Aucun art ne me procure aussi immédiatement le bouleversement émotionnel, la bourrasque esthétique, que cette pièce savamment conçue pour cela, pour les tableaux de Rothko. Son abstraction est pure émotion. Il y a longtemps, lisant un petit roman que j’adorais, Escalier C d’Elvire Murail, je trouvais que la scène où un personnage demeure figé et bouleversé devant un tableau relevait de la grossière exagération d’auteur… Mais non point, depuis j’ai appris à soulever en moi ce plaisir particulier, devant certaines œuvres. Cette chaleur, presque un orgasme visuel — « pour s’envoyer en l’air le regard », disait autrefois un ami.