#2819

Lorsqu’il sort pour sa promenade vespérale, deux tourterelles surprises s’envolent dans des claquements d’ailes. Elles se posent sur une antenne, tendant leur cou fin pour le regarder passer. Au bout de l’impasse, le soleil le surprend à son tour, encore vif, qui grille l’ouverture du fossé ferroviaire dans un brasier de lumens. Une grande absence l’accueille au tournant du sentier, le surprenant encore : un soir récent, déjà, un grand effondrement de feuillage désignait la catastrophe, l’arbre qui avait été si bien protégé durant les travaux, tranquille maintenant mais succombant sans doute à son âge, s’était fendu, écroulé. Il n’y a plus rien, ce soir, qu’un espace choquant, un manque d’ombre au sol et au-dessus, le vide comme seul souvenir d’un si bel arbre. Cette placette, de toute manière, constitue un mystère : pourquoi n’a-t-elle pas de nom ? Trois rues découpent son triangle, mais c’est tout. Pourtant, sans doute ne manque-il jamais d’obscurs politiciens à visser sur une plaque bleue, se dit-il. Que n’a-t-on trouvé quelque serviteur de l’État parfaitement oubliable dont le patronyme servirait ici de seule trace ? Sous les tilleuls, des bancs attendent l’hypothétique badaud, ce sera lui, il va s’asseoir, mais tâte tout d’abord, prudent, les deux lattes restantes. Granuleuses et sombres, mais elles ne cèdent pas encore. Il s’installe un instant, pour une solitude estivale à trois pas de chez lui. Quand il repart, il remonte jusqu’au boulevard, observe les petites jungles que chacun abrite derrière chez soi, voit une jeune fille qui traverse, les épaules brillant d’or un instant dans le soleil déclinant. Rebroussant chemin, il jette un regard machinal vers un balcon, mais une vision si ravissante ne se répète pas : un jour, il observa là un jeune homme roux, entièrement nu, se pencher à la balustrade de brique. Comme il remonte la rue, le dépasse un vélo, que chevauche un garçon qui fredonne, au chignon haut serré sur la tête. On ne s’étonne plus d’une telle coiffure masculine, d’ailleurs un autre cycliste passe, à chignon lui aussi.

#2794

Qu’il est bruyant, le silence de la ville, même en cette province. Au loin, à la limite de l’audible, des enfants jouent, parfois me parvient un de leurs appels, plus aigüe. Selon le vent, une rumeur du boulevard ou un galop ferroviaire enflent brièvement. La trompe d’un train vient de jeter son cri en deux tons puis montent les carillons de l’église, en un balancement sonore, un va et vient de bronze. Au-dessus de moi se froissent les feuilles du figuier, rêches et hésitantes. Il y a un bourdonnement d’insecte. Presque plus d’oiseaux à cette heure, ce matin je notais les sifflements d’un martinet, les roucoulades d’un pigeon et les trilles d’un merle, ne restent pour le moment que quelques piaille-piaille de moineau, discrets, modestes. Après les cloches, le roulement d’un store, le souffle d’une auto, des bruits de voix indistincts, puis tout se tait et ne subsiste que la respiration urbaine, rien de proche, juste des allusions. Mais voici le merle revenu, qui pousse ses notes claires.

#2757

Hier soir je suis resté un bon moment au bout de ma rue, à bader devant le ciel rose et le soleil de plus en plus rouge comme il s’abaissait sur l’épaule de la voie ferrée, jusqu’à se dissiper dans des tremblements de l’atmosphère. Je suis rentré alors que le ciel s’emplissait encore d’une grande lumière jaune et que, derrière moi, un train faisait sonner sa corne par-dessus son long roulement sourd.

L’image contient peut-être : ciel, nuage, arbre et plein air

#2786

Rimbaud !
Je ne suis pas trop citation, mais là, tant de beauté…

Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bouclés, d’autres descendant en obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymne publics ? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.