#2874

Aimable rue Malbec qui, branlicotant des parages de la gare jusqu’à l’estuaire de la place Nansouty, laisse couler un macadam sans histoire, se cherche un centre sans jamais se stabiliser et incarne l’exemple tranquille de l’ordinaire bordelais, blond et provincial, excentrique sans avoir l’air. Les gueilles pendent devant les portes, comme il se doit, et alternent échoppes, maisons basses de plein-pieds, traditionnelles, et « échoppes doubles », alors assorties d’un simple étage. Le ciel semble plus haut dans ce sud de Bordeaux qu’au-dessus de la plupart des villes, même lorsque comme ces jours-ci il se vêt d’une grise houppelande. De loin en loin s’ouvrent des places si modestes que la municipalité ne semble pas s’être donnée la peine de les nommer, en tout cas nulle plaque ne l’indique, mais c’est chaque fois un petit événement urbain, le triangle d’une autre artère laissant respirer la chaussée, une boîte à livres ici, une boutique là, ou en tout cas le souvenir d’un commerce disparu inscrit en lettres râpées sur un fronton de bois ou bien à même la pierre. Des porches étroits, des cours discrètes, les pavés de la rue de Beautiran, les cannelures carthaginoises d’une façade épaisse de pas même une pièce et d’ailleurs condamnée, les arbres devinés derrière les murs, forment les galets de cette rivière tranquille. Le meilleur sans doute, la note la plus insolite, étant cette haute maisonnette en retrait derrière sa grille, dont la dentelle de bois compliquée qui en orne l’étage incarne un genre balnéaire encore renforcé par le palmier élèvant son tronc rugueux, intrusion du maritime au sein du citadin. L’infini se découvre partout, au fond d’un jardin, au bout d’une rue, et certains moments rue Malbec la fumée d’une mer bleutée paraît trembler là-bas, devant, mais l’on n’arrive qu’à la confluence du cours de l’Yser, quand ces deux courants rejoignent la mare de pierres grises, étale, de Nansouty, conçue récemment par une mairie ne comprenant toujours pas qu’il faudrait végétaliser plutôt que minéraliser.

 

#2865

Retenu par un ouvrier qui faisait quelques travaux chez moi, le samedi, je n’ai pas eu l’occasion de mettre les pieds dehors, je piaffais ; alors le lendemain dimanche apportant encore un brin de soleil, je sors marcher. Le vent ne cesse d’ouvrir des déchirures bleues dans la couverture des nuages, puis de les recoudre. Ayant pris le 26 jusqu’à l’arche formidable du stade, un moment j’admire l’affrontement des orgueils de deux époques : à l’alignement de trois façades de style éclectique, avec décorations orientalisantes, frontons gothiques, volutes grises et briques d’émail cuit d’un vert de marais, répond depuis quelques années leur voisin immédiat, bloc de métal noir et sous-bassement brossé et perforé, sans concession. Les deux sont remarquables, leur proximité presque brutale.

Rue Manon Cormier je traverse la chaussée de manière à tourner le regard vers les maisons traditionnelles, échoppes et échoppes doubles, et ainsi échapper à la médiocrité d’une « résidence », mouvement constant de ce type de balade, les promoteurs mitant le paysage chaque fois qu’ils le peuvent de ces immeubles rentables où l’on entasse quatre étages sous des plafonds bas et avec une hauteur pas beaucoup plus élevée que les maisons de pierre des alentours, une compression de petites gens pour existences aux normes. La médiocrité et la cupidité des constructeurs se lisent dans ces pâles bâtisses, heureusement pas trop fréquentes à Bordeaux. Je repense à la remarque d’un ami lyonnais, me demandant si l’on ne se perdait pas dans ces rues blondes « toutes pareilles », mais j’aimerai que ce soit plus le cas, j’adorerai me perdre : on découvre mieux encore en s’égarant.

Il me faudrait tourner sur la droite pour commencer à pénétrer le quartier en direction du mien, mais je suis dans un sillon bas, peut-être un souvenir du ruisseau Le Peugue, et la velléité ascendante des rues de Madrid et du Portugal buttent sur une haute muraille en briques, celle de la façade latérale d’un caserne, il n’y a de plus bloquant que les militaires, d’autant que pour mieux asseoir leur supériorité ils ont bâtit sur une arrête. Dans cette ville plate, la moindre dénivellation fait figure de colline — on dit d’ailleurs que la place Gambetta se nommait autrefois le « mont Judaïque ».

Je poursuis donc jusqu’à la rue Héron, qui croise la rue Lecocq, aimable effet de basse-cour. Parcourir ainsi les rues demande un double effort d’attention — traverser pour aller admirer quelques cabochons plantés en verrue sous une fenêtre à la manière arcachonnaise, retraverser pour une discrète fresque florale aux carreaux en sourcil au-dessus d’un balcon — et de distraction — l’horizon des rues séduit, on croit distinguer là-bas une cathédrale gigantesque, tandis que vers ici la clarté solaire indiquerait plutôt la liberté d’un champ, à moins qu’un soupçon de frondaisons tout au fond d’un cours évoque quelque forêt que l’on pourrait presque atteindre. La toponymie se fait également évocatrice : Jean-Renaud Dandicolle, le pauvre homme avait clairement un destin de rue ; et Chateaudun, hommage d’une province à une autre ? Je songe à ma mère, qui doit avoir de la famille du côté de Châteaudun (je me trompe, je confonds avec Issoudun), et encore en voyant la rue de Patay, n’a-t-elle pas habité rue de Patay à Paris (qui possède également une rue de Châteaudun), dans sa jeunesse ? Rue de Budos c’est un oncle, qui a une maison dans ce petit village proche. S’y mire l’architecture rouge et aérée d’une cité universitaire en Art déco, bel événement propre à s’éveiller au sein des échoppes endormie.

Après le sabre, le goupillon. Tout d’abord le jardin des dames de la foi — ah quel nom ! —, et puis la cyclopéenne muraille de l’école privée Saint-Genès, à l’orgueil râpé bien catholique, certainement les bâtiments les plus hauts et massifs du sud de la ville, dystopie scolaire d’une arrogance presque effrayante. Ne voulant pas filer à droite, je connais trop ce trajet, je prend à gauche, rue Baysselance, où se retrouve une somnolence dominicales encore accentuée par les roucoulements d’un pigeon. Son extrémité s’éclaire d’un curieux béton rose aux volets gris, écœurant comme une pâtisserie industrielle. Quel architecte a pensé que ces teintes seraient de bon aloi ? Heureusement, cette vilaine chose glisse sur le côté d’un des plus bel espace du quartier : la cité universitaire, ancienne école privée qui boudait autrefois derrière sa muraille, présence boudeuse et sombre qui m’intriguait lorsqu’étudiant moi-même je passais par ici en bus. Ouverte et rénovée, elle déploie aujourd’hui son ample façade préfectorale au front clair, son parvis où claquent des skateboards, et, derrière, la grâce steampunk de ses passerelles en fer forgé, sur un square de l’Argonne récemment rénové, où même les petits immeubles sixties sont de nouveau pimpants, en aplats colorés et balustrades translucides.

Distraction : se laisser séduire par le déhanchement d’une rue et une perspective de grand if et de coupole qui bâille par là — ah, les promoteurs viennent de faire des dégâts, une tranche de territoire a disparu, grand vide comme une respiration dont il faut profiter avant que ne poussent quelque nouvelles boîtes à œufs en carton. La végétation, aussi, parle au regard : l’élan sombre d’un marronnier au-dessus d’un garage, un arbuste au feuillage rouge qui se tient songeur au coin d’un porche, le grésillement des bambous dans un jardin, les boucles rugueuses d’un estragon contre les marches d’un perron. Je n’ai pas trop prêté attention au ciel, qui se couvrait, et maintenant court de ce vent gris qui prophétise une averse. Rue Malbec j’aperçois une boîte à livre et c’est un signe : deux bouquins sur le jazz par mon maître à écrire, Jacques Réda, dans les pas duquel je me plaçais justement. Je rentre fourbu, en peu en hâte, mais les gouttes ne se concrétiseront pas et j’aurai l’occasion de m’installer encore un moment au jardin, sur la chaise en fer, pour finir de lire dans la douceur les entretiens avec Lewis Trondheim. Je passe de Bordeaux à Saint-Stephenbourg.

#2861

En cette période où le jour brillant prend des aspects de faux printemps, il m’est bien difficile de résister à l’envie d’aller parcourir la paisible intimité des rues du quartier et, souvent vers les 17h, je m’invente quelque prétexte à sortir un moment. Entre les façades blondes, je lève le nez vers les — ah mais non, on n’a pas vraiment le droit de dire « ciels » au pluriel, en tout cas on n’est pas censé le faire, c’est plutôt d’usage artistique, et cieux est pour sa part un pluriel à usage religieux, ou bien désigne des contrées, comme c’est étrange ; mais alors quels synonymes pour « ciel », bon sang, ces fragments d’espace bleu, ces émois plus ou moins vastes au-dessus des toits et qui, à mon heure de sortie, se teintent d’un rose tranchant et de cette clarté décisive d’avant l’instant indécis où le soleil plongera ?

#2843

Dans son essai L’Invention du quotidien, le philosophe jésuite Michel de Certeau débutait un chapitre psychogéographique par une description du fait de considérer Manhattan depuis le cent-dixième étage du World Trade Center, et la manière dont l’on pense alors pouvoir lire le texte de la ville. Il n’y a rien de cela à Bordeaux, ville plate : certes nous avons bien quelques hautes collines mais elles dominent l’autre rive (emprunter le tram pour monter jusqu’au Rocher de Palmer me fait toujours grand effet, cette impression unique d’obtenir une verticale dans Bordeaux l’horizontale), tandis que sur son territoire historique, principal, Bordeaux ne présente guère ni reliefs (le fameux « mont Judaïque » qu’est la place Gambetta manque singulièrement d’élévation) ni points de vue élevés. L’on peut bien monter jusqu’à la terrasse de la Méca toute neuve, ou sur l’un des clochers, ou bien encore au bar très chic aménagé sur les toits du Grand Hôtel — une fois même, j’eus la témérité de grimper dans la grande roue de l’hivernale Foire aux plaisirs des Quinconces — mais il n’y a pas alors cette exaltation, cette vue dominante et englobante que peut procurer ne serait-ce que le dernier étage d’un grand immeuble à Paris, par exemple. Le morne paysage des toits, ondulations de tuiles romaines et éclats de pans de murs, ne dégage pas grand-chose de l’identité de la ville. Nul Batman n’ira se percher sur une gargouille avant de bondir d’une corniche à une autre ; à Bordeaux il n’est pas possible de considérer la vie de haut, c’est au niveau du sol qu’elle se tisse. Pas de catacombes ni de métro, non plus : Bordeaux reste en surface, et cela suffit à son mystère. Ces courbes le long de l’eau (et non amis hétéro, il n’y a pas que les filles qui ont de belles courbes, les garçons aussi). Ces rues minérales qui cachent en vérité une multitude de jardins de l’autre côté des maisons. Ce fleuve si large qui parfois se met à couler à l’envers, dans ce mouvement qui se nomme le mascaret et qui emplit à rebours même les étroits ruisseaux de Bègles, les esteys. Cette cathédrale dont le clocher à part du corps principal fut à l’origine un phare pour guider les piétons à travers les marais — ces derniers s’étendant encore sous le centre de la ville, Pey-Berland est un lac et Saint-André est planté dans l’eau sur des piliers. Je me faufile dans les rues blondes ou sombres et je ne découvre jamais tout à fait la ville, chacun la construit par ses pas et ses vies, toutes ces lignes d’existence qui se croisent, mais rarement elle se livre et son étendue est telle que je ne peux la connaître tout à fait.

#2840

Chaque voyage constitue une sorte de réserve d’images mentales et ce dernier séjour à Londres ne dérogea pas à la règle, avec notamment cette vision de la BT Tower depuis un square de Finsbury Hill — de l’intérêt de se perdre légèrement : je n’avais jamais observé cela et me tromper d’une rue m’offrit ce nouveau point de vue, la tour émergeant du feu du couchant au-dessus d’un semblant de forêt. Ayant essayé de me perdre délibérément un matin, du côté de Fitzrovia et dans Marylebone, j’y échouais malheureusement, avec le constat que je connais sans doute un peu trop bien cette ville désormais, mais cela me fit passer par un petit jardin, Paddington Street Garden, et réveilla le souvenir d’une idée de nouvelle que j’avais eu il y a longtemps — il faudra que je fouille dans mon blog et mes carnets. À raison d’entre 15 et 20 kilomètres de marche par jour, dans la lumière de l’automne ou dans les soirs fauves et bleus, avec la pluie seulement à une occasion, une fois encore ai-je engrangées images, atmosphères, bribes urbaines et fragments de décors — à distiller durant quelques années, peut-être, dans ces fictions que j’ai recommencé à écrire et qui tremblent en moi comme des poussées de souvenirs.