#2039

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (5)

Conclusion ô combien satisfaisante d’un séjour où je vis tant de personnes que j’aime, qui me sont chères, par un dimanche de farniente d’une ineffable douceur. Un peu de marche le matin, pour visiter les puces de St-Ouen, le moment people inévitable à Paris en croisant Philippe Starck aux dites puces de St-Ouen, puis de la gastronomie et du bon vin… En compagnie de mes compères Jean et Axel (qui faisaient plus ample connaissance avec un plaisir évident et réciproque), ce fut donc un restau éthiopien le midi et re-cantine japonaise le soir (entre les ragoûts éthiopiens et les ramen nippons, force est de constater que j’ai découvert ces dernières années deux nourritures particulièrement « addictives » — la dernière mode parisienne, elle, est aux restaus tibétains: il y en a plein les rues), tandis que le reste de la journée se passait entre ombre et soleil sous les amples feuilles des marronniers du Luxembourg, à siroter verre après verre d’un Chablis bien goûteux. Douce décadence. J’ai souhaité un séjour roboratif et dépaysant, je ne saurais nier que ce fut une réussite. Qui a dit que Paris était stressant, bruyant, fatigant? Je l’ai vécu cette fois dans une exceptionnelle détente.

Dans ma solitude lyonnaise je ressens souvent que j’ai le superflu en abondance mais que je manque de l’essentiel. Temps lent du flâneur et chaleur des autres: c’est cela cet essentiel, retrouvé pour tout juste une semaine parisienne.

#2038

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (4)

Revu mon vieux camarade Bernard Joubert, dont j’avais fait la connaissance lors de mes études bordelaises et que je n’avais plus croisé depuis 1991. S’il y a un avantage à l’âge, c’est celui-là: avoir des copains de longue date, que l’on peut revoir par hasard et avec lesquels on poursuit une conversation comme si jamais on ne s’était quitté. Une familiarité tranquille, naturelle.

Une autre plongée dans l’art plutôt qu’une simple exposition: la soucoupe de Zaha Hadid s’est posée devant l’Institut du monde arabe. S’il y a bien quelques maquettes de bâtiments conçus par la grande architecte anglo-irakienne, le principal est ailleurs: primo dans l’intérieur de l’espace d’exposition, un pavillon tout en courbes blanches et noires, dont les « cloisons » sont ds tissages d’épaisses branches en plastique noir, qui se tordent dans une sorte de réinvention seventies des volutes de l’Art nouveau. Elles supportent de temps en temps des voiles translucides, écrans sur lesquels sont projetés des films. Pas n’importe quels films: des explorations virtuelles de projets ou de réalisations architecturales du cabinet Zaha Hadid Architects, généralement en modélisations 3D. Ces immeubles aux convolutions végétales surgissent sur grand écran, la caméra tourne autour, c’est vertigineux. Cependant… en fait d’expo, il s’agit plutôt d’un showroom — une campagne publicitaire pour Zaha Hadid Architects, dont l’imaginaire semble désormais se concentrer sur des floraisons de groupes de tours. Mais si séduisantes, ces tours.

#2037

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (3)

Longtemps que le rituel n’avait pas été observé : grands bols de ramen à la cantine japonaise Higuma et grandes pintes de bière ou de cidre au pub Kitti O’Shea. Au trio Daylon-André-Jean (ce dernier en forme redoutable) s’ajouta le jeune revuiste Axel. Ma famille, en quelque sorte. Le lendemain soir, une autre famille, celle des Camus, dans la douceur d’une proche banlieue où, paraît-il, loge aussi Moebius, non loin. Il faudra vérifier, en vue d’un collectif que je lance sur le maître.

Lorsqu’avec Olivier nous nous étions lancés, téméraires et curieux, dans la découverte de l’art moderne, nous nous étions amusé de la mode des grandes expositions. Avions alors lancé le pari qu’ayant épuisé les « grands noms », un de ces jours nos musées se verraient bien obligés de redécouvrir deux peintres qui nous semblaient alors injustement négligés, Vlaminck et Van Dongen. C’est maintenant chose faite, et avec un plaisir amusé ai-je donc été visiter au musée de la Ville de Paris l’expo Van Dongen qui s’y tient en ce moment. En vérité je vous le dis : rien ne me plaît plus que les fauves et les mouvances s’en rapprochant. Ah, et à quand une grande expo Raoul Duffy, s’il vous plaît ?

#2036

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (2)

« Enquêtes biologiques », proclame un panneau en grandes lettres. Qu’est-ce donc ? L’image me vient, un peu inquiétante, d’un mélange de polar et de science-fiction hi-tech.

Dîner en (proche) banlieue, vilaines barres jaunes sur une hauteur d’Ivry, l’intérieur est coquet, et depuis les fenêtres la nuit se quadrille d’un dense tissu d’étincelles, de lueurs, de carrés lumineux en cohortes serrées, d’éraflures fluo en tout sens. Comme souvent, je voudrais prendre une photo. Je me contente d’une impression visuelle, d’un souvenir.

Dans le poumon d’un extraterrestre. Ou en tout cas, au sein des lobes d’un organe de cet être démesuré, dont les dimensions nous dépassent complètement. La pression intérieure, les lignes de fuite, les distances que l’on ne saurait juger, tout concoure à un vertige tout d’abord un peu oppressant puis rapidement enivrant, on titube légèrement, on s’assoit, les sens déroutés. « Monumenta 2011 » d’Anish Kapoor. Je pensais qu’il s’agirait de l’exposition de certaines de ses pièces immenses, je pensais peut-être revoir la trompette géante ou les boules lisses que j’avais vu dans le temps à la Tate Modern. Non point, petit homme : welcome to another experience. Oui, expérience est le mot : pas un expo mais quelque chose qui se vit. De l’intérieur d’abord, en pénétrant dans l’espace sous pression de cet objet qui nous rend lilliputiens, puis de l’extérieur, en faisant le tour, un peu sonné, de ses rondeurs lisses massivement installées sous les verrières du Grand Palais.

Même journée, après une longue-lente marche depuis les Invalides jusqu’au 13ème arrondissement, expo Gallimard à la BNF. Trop coûteuse pour juste deux pièces de petits papiers et de petites photos ; trop hâtivement préparée, sans doute, si l’on en juge par les fautes de frappe et d’orthographe (dont la première dès le premier paragraphe du texte d’ouverture sur le premier mur) ; touchante et fascinante pourtant, comme témoignages de la grande histoire de cette superlative maison (ils mettent un M majuscule à ce mot). Des lettres d’auteurs, en quantité, des fiches de lecture, des cartes postales, et tous ces noms, incroyable comme Gallimard a su réunir quasiment tout ceux qui comptaient, comptent encore, en littérature française. Le lendemain, ayant RDV à la NRF avec mon camarade Pascal pour déjeuner, j’ai l’occasion de serrer la main d’un petit monsieur au visage rond et doux, à la tignasse grise, que l’on me présente simplement comme Antoine. J’espère avoir fait bonne figure, bien qu’un peu ébahi. Au-delà du perron mythique, la rue Sébastien-Bottin va en juin devenir rue Gaston-Gallimard. Cela ne me semble que justice.

#2035

Notes d’un piéton de province monté à la capitale (1)

Partant de chez lui pour l’appart qu’il me prête, Jean-Paul s’exclame soudain « C’est pas vrai, je suis poursuivi : on vient de croiser Riri, Fifi et Loulou ! ». Viennent effectivement de passer trois ados identiques, certainement des triplés. Jean-Paul traduisant en ce moment l’appareil critique qui accompagnera le quatrième volume de l’intégrale Carl Barks chez Glénat (version française d’une édition italienne), ces trois petits gars bruns à la coupe Jeanne d’Arc indiquent peut-être que j’ai pénétré dans une autre forme de réalité, celle d’un espace de vacances, d’imaginaire en roue libre ?

Essayer, par la marche, de goûter au quotidien parisien, parcourir l’ordinaire à pas léger. On dit pourtant que le Parisien est pressé ? Ce que révèle autour de moi le grand beau temps contredit cette image d’une « quotidienneté affairée » : il ne s’agit pas du rythme parisien du professionnel à cravate mais de celui des jeunes mères de famille surveillant leur marmaille grouillante, du gratteux de guitare assis sur une marche, du beur réparant sa mob sous le regard goguenard d’un grand noir, du trio de mémères commentant l’actualité depuis son banc habituel de Richard-Lenoir. Mon ami le Boy Wonder me fait traverser le cimetière du Père-Lachaise et l’on n’y voit que des flâneurs, puis nous allons papoter assez longuement dans le confort des fauteuils d’un resto branché, tandis que ce n’est alentour qu’autres causeries d’un long après-midi tranquille. Plus tard, j’irai marcher le long du canal, d’abord St-Martin mais surtout celui de l’Ourcq, histoire de découvrir les nouveaux aménagements. De larges perspectives s’ouvrent au ras de l’eau, un Paris presque maritime lorsqu’un coude élargi l’horizon, le ciel semble plus haut et quelques nuages, camouflant un instant le soleil trop chaud, estompent les couleurs pour leur donner des reflets du Nord.