Le froid encore. L’air est glacé mais non point immobile, puisque souffle par moment un vent brutal, sa giffle siffle sur la façade, fait vibrer la longue chaîne qui pendeloque de la grue. Nous avons passé le solstice d’hiver, l’espoir naît donc que le jour s’allonge un peu, que l’on sorte enfin de cette période où dès trois heures la lumière se fait moins nette, où derrière le rose qui baigne tout, qui enflamme les tuiles, sourde déjà la nuit. Mais sur la neige l’éclat blanc vire lentement au bleu, comme si en hiver le nocturne se levait non pas de l’horizon mais des éléments proches, du dessus des toits, des stalagtites de gel au bord des gouttières, du crêpage neigeux des arrêtes. Retranché derrière la fenêtre de ma cuisine, goûtant la chaleur illusoire de mes murs rouges, je m’étonne de l’épais silence de ce dimanche de Noël. Avec pour seul murmure celui de la chaudière, haletante, cliquetante, mais rien au dehors, juste le vent, la géométrie figée des toits et des façades, les claquements secs du drapeau en haut de la grue. Unique signe de vie: la fumée qui s’échappe d’une cheminée, saisie une instant par la lumière, dans l’échancrure de la place. Le regard opaque de la cabine de grue contemple tout cela sans broncher, les croisillons de son long nez pointés vers le sud. Grondement du vent puis tout redevient silencieux. La ville est absente.
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
#1973
Lectures de fêtes? Eh bien, tout d’abord Chronic City de Jonathan Lethem. Ayant débuté dans le domaine de la science-fiction, cet auteur est maintenant considéré comme l’une des voix les plus intéressantes de la littérature américaine contemporaine (me suis-je laissé dire). Mais cela ne signifie pas qu’il ait abandonné ses premières amours: en fait, ce roman montre comment fonctionne la stratégie de la « contamination » qui est le nouveau stade d’évolution du genre. Car de la science-fiction, il y en a des aspects dans cette Chronic City, située dans un futur proche. Notamment le sort de la petite amie du narrateur, astronaute bloquée à bord d’une station spatiale américano-russe à moitié en panne et bloquée dans un champ de mines spatiales chinoises. Pour le reste, le quotidien hyper-protégé du narrateur ne nous revèle que par bribes des détails du monde… Car il ne sort guère de l’Upper East Side, cet ancien acteur-enfant menant une existence oisive entre cocktails mondains et discussions avec son excentrique copain Fergus. Je ne sais pourquoi, dans mon esprit le narrateur a les traits de Rupert Graves — ce qui n’est pas très gentil pour cet excellent acteur, pas si has been.
Cherchant ce que je pourrais lire, j’ai commencé Chronic City et au bout de quelques pages j’étais déjà accroché. C’est la force de la bonne littérature. Et bon, Lethem l’est sacrément. Je ne sais toujours pas, à mi-parcours, où il va avec ses histoires d’aigles nichant sur la façade d’un gratte-ciel, de tigre géant ravageant l’Upper East Side, de vases inspirant des sentiments mystiques et de collectionneur autiste d’anecdotes sur Marlon Brando… mais c’est infiniment délectable, un portrait amusé d’un certain Manhattan, une balade faussement nonchalante dans New York.
Autre lecture de fête, le premier tome de l’intégrale Carl Barks parue chez Glénat Disney. Je n’ai jamais eu la fortune nécessaire à l’acquisition de l’intégrale américaine, au prix sidérant, et j’apprécie donc cette jolie initiative française, fort soignée. Les traductions sont bonnes (l’ami Jean-Paul Jennequin, toujours sur les meilleurs coups, est crédité de la trad des textes d’intro, mais ceux des histoires ont-elles été revus?), les couleurs refaites, les commentaires érudits, l’objet soigné (format comics, relié en intégra avec tranche-fil) — et le génie de Barks toujours aussi réjouissant. Graphiquement comme narrativement, c’est un bonheur, et je suis chaque fois épaté par la manière dont des auteurs aussi prolifiques que Carl Barks ou Georges Chaulet, par exemple (l’auteur de Fantômette), parviennent à se renouveler en permanence, à explorer des nouvelles idées, alors que leur torrentielle production s’appuie sur des figures aussi fines que la famille de Donald Duck ou une jeune justicière de banlieue… En tout cas, l’éditeur annonce quatre autres tomes déjà en 2011 et le début d’une intégrale des Mickey de Floyd Gottfredson, pourvu que pour une fois la maison Glénat ait de la suite dans les idées…
Enfin, je lis également de l’Edgar Wallace, auteur populaire ô combien british mort en 1932. The Casefiles of Mr J. G. Reeder, de très amusantes nouvelles policières datant de 1925, sur un petit enquêteur anciennement spécialisé dans les affaires bancaires, à l’allure effacée et inoffensive mais à l’esprit tortueux. J’en ai profité pour regarder des épisodes de la deuxième saison de la vieille série noir et blanc qui en constituait l’adaptation — savoureuse, elle aussi, avec le même humour pince-sans-rire que Chapeau melon et bottes de cuir.
#1972
En tout cas, un souvenir typiquement hivernal c’est la vue depuis l’avion, au retour de Lisbonne. Cela fait plusieurs jours que je cherche comment l’exprimer — mais il faut bien que je me résolve à admettre que je ne suis pas un immense écrivain, car je peine à décrire l’enchantement visuel que je ressentis en découvrant le spectacle de la région lyonnaise transformée en dentelle négative. Couverte de neige, la campagne présentait son dessin en polarité inversée: les chemins et routes en trace charbonneuse et les champs en étendue poudreuse, l’ombre des arbres d’un gris léger projetée par les troncs d’un blanc uni, le quadrillage d’une bourgade en émiettement clairs sur fond d’artères sombres. Comme un dessin en carte à gratter. It was like totally wow, man. Awesome.
#1971
#1970
Le problème, c’est que je suis frileux. Je veux dire: je voyage presque tout le temps l’hiver, on n’a pas idée. Bon d’accord, à Florence comme à Vienne c’était au printemps, mais sinon, la plupart des souvenirs que j’engrange sont hivernaux. Voyager se fait donc synonyme dans mes synesthésies personnelles de lumière dure, d’ombres tranchées, de bleus profonds et de gris pesants, de vents coulis, de col relevé, de nuit tombant tôt, de trottoirs luisants, d’éclairages urbains. En revanche, le souvenir d’avoir eu froid se fait tout de suite abstrait: oui, je me souviens avoir sévèrement greloté à Venise, mais cette condition d’inconfort passager ne s’inscrit jamais durablement dans le catalogue de mes impressions. De Venise, je me souviens uniquement des bonnes choses — et du sentiment de tranquille bonheur, de sérénité persistante, que j’en rapporta. Le froid? Peu importe. En dépit de ma déplorable propension à une excessive frilosité (héritage de mes trop longues années dans la surchauffe d’un centre commercial, ou atteinte de l’âge? Les deux je suppose, chevrota-t-il de sa voix érayée par l’approche de la cinquantaine), le froid demeure surtout en ma mémoire comme un affûtage des sens, chaque chose plus nette, bien découpée, et à chaque lieu son atmosphère particulière (son degré de température, en fait). Autre avantage, on m’avait dit que Venise tout comme Lisbonne sentaient plutôt « fort », je n’en ai rien constaté. Et puis j’ai vu Manhattan sous la neige, eh! Souvenir ébloui d’un après-midi à dériver dans le Lower East Side le nez levé vers les flocons. J’aimerai beaucoup voir Londres sous la neige, c’est un vieux souhait.
