#2278

Rêves de Gloire (pp. 365-366) :
« Il était en train de me donner le vertige, avec son énumération. Je ne suis peut-être pas calé en histoire, mais je l’étais assez pour savoir que les événements en question ne s’étaient pas produits.
Pas dans notre monde, en tout cas.
Rien ne prouvait qu’il y en avait d’autres, comme dans les films de scifi, mais on pouvait toujours en inventer. Il suffisait de changer quelque chose et d’en tirer les conséquences. Quand j’étais au lycée, un copain m’avait passé un bouquin où les Japonais et les nazis avaient gagné la guerre et occupaient les États, mais je n’avais pas bien vu l’intérêt, à part le truc avec le Yi-king. Je préférais les histoires où il y avait plusieurs univers entre lesquels les héros se baladaient, genre ce bouquin avec une planète en forme de ziggourat.
« Vous voulez parler d’une Algérie qui serait restée entièrement française
— Voilà, avec tous les problèmes qui vont avec. » II ne se rengorgeait pas, mais il n’avait pas non plus une lueur de modestie fondamentale au fond de l’œil à ce moment-là. Bah, il avait bien droit à un chouïa d’autosatisfaction, non ? « Je ne vais pas tout vous raconter, n’est-ce pas ?
— Non, je le lirai, c’est promis. Seulement, je ne comprends très bien quel est l’intérêt. Vous parlez d’un monde qui n’existe pas, d’un monde… »
Je ne trouvais pas de mot pour le qualifier, alors je me suis tu.
« Quel est l’intérêt d’un roman ? Et qu’est-ce qu’un roman, sinon une philosophie mise en images ? » Se rendant sans doute compte que j’étais largué, il a enchaîné : « Je reconnais que ce monde a été amusant à construire…
— Amusant ?
—  Eh bien, oui, bien qu’il soit bien pire que le nôtre. C’était un jeu très excitant Et une source de plaisir inédit pour moi. Mais ce monde n’est que le décor devant lequel se déploie la parabole, il n’est que l’arrière-plan de la philosophie qui guide le livre.
—  Qui est… ?
—  Pour le savoir, lisez le roman, a-t-il répondu, l’œil malicieux. Je vous le ferai envoyer. » Puis il a toussé. Ça sonnait bien creux.
« Donc un livre sur une autre Algérie ?
— Oui, mais pas seulement. En traitant d’autres possibilités, on relativise ce qui s’est réellement produit. Et, de fait, on prend un recul supplémentaire.
—  C’est pas un peu douteux, votre tripatouillage de l’histoire ? » II a poussé un soupir.
« Ce qui s’est produit s’est produit, on ne peut rien y changer. Mais cela n’empêche pas qu’il aurait pu se produire autre chose. Mieux. Ou pire. Ou ni l’autre, ni l’autre. Ou les deux. Dans l’absurdité de l’univers, toutes les possibilités coexistent.
—  Mais seules certaines se réalisent. Je vis dans ce monde, pas dans un autre, et c’est dans ce monde que je vivrai jusqu’à ma mort. »
Ma voix s’est brisée sur le dernier mot dans une amorce de sanglot que j’ai aussitôt étouffée. »

Toons (p. 222) :
« Le modèle cosmologique était complet, mais qu’est-ce que ça changeait au fait que Gloria était morte ?
J’étais tellement persuadé qu’elle nous enterrerait tous, qu’elle enterrerait peut-être l’espèce humaine elle-même, ou du moins l’humanité sous la forme où nous la connaissions…
Il ne restait plus qu’à espérer que l’esprit de la Commune vivrait éternellement dans nos cœurs virtuels ou non.
J’ai échangé un regard triste avec Eileen. Puis je l’ai prise dans mes bras, elle m’a pris dans les siens, et nous sommes restés très longtemps enlacés au milieu du salon, sans parler, sans même sangloter, dans notre peine partagée.
Un œil s’est ouvert dans le mur devant moi. Il a cligné, je l’ai imité, et il s’est effacé sans bruit. »

(Extraits lus par Claude Ecken lors des obsèques.)

#2272

« When I was young I fantasised about the future. […] Now that I’m living in it, I find it all a bit tatty. I was expecting us to be on other planets by now. I wanted genetic transformations and orbiting cities instead of Internet porn and small improvements in personal stereos » déclare Arthur Bryant dans l’un des romans de la série Bryant & May par Christopher Fowler, que je relis avec délectation. Et je partage son sentiment, c’est sûr. Notamment, je ne pensais pas qu’il ferait si chaud, dans le futur. Ni que Cabu serait encore dans le Canard enchaîné (il a été drôle, un jour, ce dessinateur?).

Enfin, en tout cas je m’éclate vraiment à relire Chris Fowler, et j’attends le prochain avec impatience (début août, chic). Et ne me lasse pas d’être épaté de si bien connaître les lieux de ces enquêtes, tout comme ceux hantés par les personnages de Ben Aaronovitch et Mike Carey: marrant comme Bloomsbury et tout le nord-est est devenu territoire du fantastique urbain de Londres…

En parallèle, je lis The Night Watch de Sarah Waters, superbe et captivant roman sur et autour du Blitz (en VF il s’intitule Ronde de nuit). Certains écrivains ont le pouvoir de faire vivre, juste en quelques lignes, de véritables individus, de créer des existences entières.

#2265

[…] Elle avait toujours aimé les nuées fuligineuses, les cercles de pluie sur les flaques ondoyantes, les feuilles bourgeonnantes relâchant des gouttelettes, les racines tirant leur subsistance de la densité des mauvaises herbes. À Londres, l’eau omniprésente apportait la survie et les nouvelles pousses. Le soleil ne donnait que sécheresse et dessiccation, faisant suer le pavé et gêner les gens. Il lui semblait que toutes ses traces de souvenirs s’emplissaient entièrement d’eau : les boutiques aux baldaquins ruisselant, les passants avec un imperméable en plastique ou aux épaules trempées, les adolescents blottis sous l’arrêt du bus jetant un œil à l’averse, les parapluies d’un noir luisant, les enfants pataugeant dans les flaques, les autobus vous dépassant dans une éclaboussure, les poissonniers sortant leur étalage de plie et de maquereau dans leurs plateaux plein de saumure, l’eau de pluie coulant à gros bouillon dans la fourche d’un écoulement, les gouttières fendues dont la mousse pend comme des algues, les reflets huileux sur les canaux,  les arches de chemin de fer dégouttelantes, le tonnerre sous haute pression de l’eau s’échappant des portes d’écluses de Camden, les lourdes gouttes tombant sous l’abri des chênes du parc de Greenwich, la pluie rouant de coups la surface opalescente des piscines désertes de Brockwell et de Parliament Hill, les cygnes trouvant refuge à Clissold Park ; et à l’intérieur, les taches gris-vertes de l’humidité qui monte, s’étalant à travers le papier peint comme des cancers, les survêtements humides séchant sur le radiateur, les vitres embuées, l’eau suintant sous la porte de derrière, les traces orangées au plafond détonnant un tuyaux qui fuit, un distant goutte à goutte dans le grenier tel le tic-tac d’une horloge. […]

(Christopher Fowler, The Water Room, 2004)

#2223

« For me, as for many others, the reading of detective stories is an addiction like tobacco or alcohol. The symptoms of this are: Firstly, the intensity of the craving–if I have any work to do, I must be careful not to get hold of a detective story for, once I begin one, I cannot work or sleep till I have finished it. Secondly, its specificity–the story must conform to certain formulas (I find it very difficult, for example, to read one that is not set in rural England). And, thirdly, its immediacy. I forget the story as soon as I have finished it, and have no wish to read it again. If, as sometimes happens, I start reading one and find after a few pages that I have read it before, I cannot go on. » W. H. Auden, The Guilty Vicarage.