#2890

« L’épicerie-bazar tout en bois dépeint au carrefour d’où vont se perdre des rues à villas clôturées de ciment imitation branches d’arbre, l’odeur de la tambouille du soir près des hôtels pavoisés de serviettes-éponge qu’agite ce vent. […] En face, la forêt descend noire jusqu’au sable rapporté des plages ; le vent en soulève des rires doux comme des plumes d’oiseau. »

Je lis ces lignes dans L’Herbe des talus de Jacques Réda et aussitôt, aidé par le soleil qui coule si doux dans le salon, monte à mon souvenir le décor de Saint-Brévin-les-Pins, la bourgade balnéaire où ma famille avait des maisons lorsque j’étais enfant. Elle se nommait Tout-en-Un, l’épicerie-bazar du carrefour près de chez nous. Et la pension où descendait la mère de mon oncle Nérisson présentait bien l’aspect que rapporte le poète. Ah, je lis à la météo que la semaine prochaine il pleuvra peut-être de nouveau : il serait alors plus aisé de travailler, je crois.

#2792

« Ces mois-là s’inscrivent-ils en sombre dans ta mémoire, encore qu’ils comportent surtout des mois de printemps et d’été ? En est-il pour toi comme pour moi ? Il y a des lieux que je ne revois que sous des couleurs d’hiver, rues sombres, salies par la pluie, réverbères clignotants et traînées d’eau sur les vitrines ; d’autres, au contraire, qui me laissent le souvenir léger du lever du jour au printemps. Que dis-je ? Des années entières, des périodes de ma vie se réduisent à des traces noires et froides, tandis que certaines gardent la fraîcheur d’un pastel. » (Simenon, Le fils)

#2786

En me promenant sur les sites d’autres éditeurs, je trouve quelques propos dans lesquels je peux aussi reconnaître les Moutons électriques…

Chez Le Sonneur : « Sans d’ailleurs que nous n’ayons jamais eu le sentiment de suivre une autre « ligne » que celle de nos coups de cœur : bien souvent, le sens d’une maison n’apparaît, y compris à ses fondateurs, qu’avec le temps. Belle leçon de l’expérience : on ne défend bien que les textes que l’on aime, sans souci de coller à telle ou telle actualité, à telle ou telle mode. »

Chez Le temps qu’il fait : « Assumant pleinement leur statut de petit éditeur, elles poursuivent (…), non sans faire, avec plusieurs autres, ce constat quelque peu désabusé : le rétrécissement de leur rôle (poisson-pilote ou voiture-balai), la raréfaction des grands lecteurs, l’accroissement des coûts réels de diffusion, la diminution de la reconnaissance médiatique ne sont que les symptômes apparents d’un profond bouleversement de la vie du livre — dont il incombe à chaque acteur, de l’auteur au lecteur en passant par tous les médiateurs possibles, de retarder la déconfiture, avec acharnement. »

Chez les éditions Do : « On a beau savoir que cela va être très difficile, qu’on a de très bonnes chances de ne jamais décoller, que si on décolle on a des chances meilleures encore de se rater à l’atterrissage, on a beau savoir tout cela, on y va quand même. »

#2785

« Chacun d’entre nous chaque nuit, chaque jour, chaque heure, chaque minute, passe en revue, trie, écarte, réécrit les détails qui nous permettent de mener notre vie — actes de révision équivalents à ce qu’un écrivain commet professionnellement sur la page. Faites le bien, et vous êtes mentalement sain. Faites-le mal, et vous êtes fou. Fondamentalement, nous ne comprenons les autres que comme des réfractions à travers l’optique de notre moi, et la fiction non seulement offre une construction alternative, mais dans sa meilleure expression permet au lecteur d’habiter, et, plus important, d’entrer en empathie avec une autre conscience (…) » (Chris Ware)