#2315

Il y a longtemps de cela, de vagues copains à moi revinrent de Londres mécontents, ils n’avaient pas aimé — passons sur le fait que la fille s’était faite renversée par une moto en traversant sans regarder du bon côté et que le garçon avait été arrêté pour avoir fumé de la beu dans la rue. Ils n’étaient pas bien malins, ces deux-là. Bref, l’un de leurs reproches concernait les boutiques « toutes pareilles » dans les rues commerçantes, que des magasins de chaîne. Outre que ce phénomène a hélas gagné la France maintenant, il s’agit d’un jugement assez sot et erroné, car chaque rue commerçante des petits quartiers de Londres aligne une quantité prodigieuse de boutiques indépendantes, comme il n’en existe pas (ou plus) du tout en France. Ce matin, je me suis amusé à commencer à lister ce que je voyais d’un côté de la High Road de East Finchley : une épicerie, un traiteur polonais, Everything Electrical (donc une boutique d’équipement électrique), une agence immobilière, un café, un pressing, une épicerie, une « charity shop » pour les animaux (quoique ce puisse être), un barbier (coiffeur, quoi), un cinéma (la plus vieille salle indépendante existant encore à Londres, le Phoenix), une boutique de téléphonie, une boutique d’informatique, un café, etc etc. À ma connaissance, aucune rue de village ou de quartier, même parisienne (la plus provinciale des villes françaises) ne propose une telle variété. Et un peu plus loin, j’ai vu une boutique d’électro-ménager — une boutique indépendante d’électro-ménager, voilà bien un concept inconnu en France — et puis, la plus étrange, une boutique mi-fleuriste mi… marchand de pneus !

Ce matin, j’ai été au cimetière. Celui de St Pancras-Islington, qui se situe sur le territoire d’East Finchley. Oh, aucun sentiment morbide dans une telle visite : ça n’a rien de neuf, j’aime arpenter les cimetières anglais, qui présentent toujours des morceaux de nature étonnants. Celui-ci plus que tout autre : si immense qu’il est quadrillé de routes et non de chemins, les voitures y circulent, les tombes s’alignant sur le bas-côté. Un cimetière drive-in, en quelque sorte. On marche dans une nature quasi sauvage, tous les terrains sont en friche, les bois non nettoyés, ce doivent être de belles réserves naturelles, et les tombes n’occupent que les bermes. C’est comme marcher sur une route de campagne, les tombes en plus. Avec de belles perspectives, quelques monuments surprenants, et partout le brillant patchwork du rouge au vert des teintes de l’automne.

Je ne les ai pas cherchées, mais je sais que quelque part sont deux tombes de célébrités : l’artiste préraphaélite Ford Madox Brown, et le jazzman Ken « Snakehips » Johnson. La légende de ce dernier reste tristement liée à celle du Blitz. À l’époque des bombardements allemands de Londres, des restaurants et des night-clubs s’ouvrirent dans les sous-sols.

Ainsi, dans l’édition du Sunday Times du 25 septembre 1940, la direction du Grovesnor House conviait tous ceux encore présent dans la capitale à « venir danser dans son nouveau restaurant à caveau. » Même bien enfouis, cependant, le danger demeurait : le patron du Café de Paris, situé sous Leicester Square, affirmait que les quatre étages de solide maçonnerie au-dessus de son établissement le protégeaient efficacement. Ce célèbre cabaret avait donc obtenu en 1939 l’autorisation de rester ouvert, alors que fermaient théâtres et cinémas. Hélas, le 8 mars 1941 deux bombes tombèrent jusque sur la piste de danse, tuant une trentaine de personnes dont le jazzman Ken « Snakehips » Johnston, qui fut décapité – et le patron trop confiant. Près de quatre-vingt autres personnes furent blessées. (extrait de Hercule Poirot, une vie)

Après cette balade quasi campagnarde, j’ai arpenté lentement deux quartiers résidentiels voisins du « mien », qui portent les doux noms de Muswell Hill et Fortis Green, jusqu’à rejoindre mon point de départ. Le quotidien anglais, l’ordinaire londonien, me sont encore assez « exotiques » pour me séduire, m’amuser, m’intriguer.

J’écrivais hier que je n’avais pas de plan préconçu. Tout de même : ayant acheté lors de mon avant-dernier séjour un guide du « Capital Ring », sans avoir encore eu l’occasion d’en effectuer aucune promenade, j’avais bien dans l’idée cette fois de tester certains tronçons de ces greenways. Ce projet de Transport for London (une sorte d’équivalent de la RATP, disons) consiste à avoir étudié et balisé une série de quinze balades sur la ceinture extérieure de Londres. Des promenades dans la verdure, de parc en parc, de ruisseau en rivière, à travers toutes les « coulées vertes » disponibles et, à défaut, par des rues calmes. Une sorte de pas de côté urbain. Feuilletant le guide, j’ai vu qu’une promenade frôlait la station de métro d’East Finchley. Seulement, le guide prévoyait que l’on aille vers Highgate, alors que j’avais plutôt envie de prendre le chemin dans l’autre sens — qu’à cela ne tienne, c’est ce que j’ai fait, déchiffrant les instructions ligne à ligne et à rebours du trajet. Le fléchage, lui, prévoit bien que l’on aille dans un sens comme dans l’autre, et il est plutôt bien fait, je n’ai hésité que deux fois.

Cet « anneau de la capitale » se faufile par des sentiers, à travers l’ancien quartier « idéal » d’une baronne philanthrope (c’est aujourd’hui une banlieue cossue, bien entendu), Garden Suburb ; passe par quelques parcs, suit la petite tranchée où coule le Mutton Brook, puis suit un autre ruisseau, le Dollis Brook (aux rives presque en friche, afin de permettre les possibles inondations) ; avant de rencontrer la rivière Brent (une des « rivières oubliées » de Londres) et la suite de petits étangs nommée The Decoy. Je pouvais là regagner une station de métro, Gendon Central, mais j’eus envie de pousser jusqu’au réservoir de Brent. Cet immense lac sert à alimenter le canal du Régent, il y avait longtemps que j’avais envie d’y jeter un coup d’oeil. Et coup d’oeil ce fut seulement, car j’étais alors fatigué, ayant un rien préjugé de mes forces. Cela valait pourtant l’effort, de contempler cette double étendue miroitante tachetée de canards, comme une mer en plein Londres. Les pieds douloureux, je regagnais le métro — c’était loin, quelle erreur. Mais les bus croisés n’allaient jamais vers le sud, vers le centre, alors quoi, je fis cet effort. Le long voyage de la Northern Line jusqu’à Totenham Court Road (pour un peu de shopping « utilitaire » chez M&S) me reposa passablement.

#2314

Et donc: Londres. Levé relativement tôt ce matin pour prendre un TGV largement en retard (normal) puis un Eurostar qui arriva… en avance ! Sont forts ces Anglais. Quelques longueurs de métro plus tard, je découvris le joli petit appartement que l’on me prête et qui va constituer mon pied-à-terre dans le nord de Londres pour dix jours. Ledit métro passe juste à côté, quasiment sous les fenêtres du salon, un spectacle qui m’est inhabituel et que j’ai contemplé par intermittences, cette après-midi, tout en réglant mon ordinateur portable pour qu’il accepte d’envoyer des emails, pas seulement de les recevoir.

Premier petit tour de reconnaissance du quartier et courses rapides à la supérette du coin — mais flûte, j’ai oublié d’acheter du thé. Puis coup de fil d’Axel, pour un rendez-vous à Sloane Square. Nous avons été parler et boire dans un grand pub tranquille de Pimlico. Pour moi un cidre à la poire — un peu trop sucré, tout de même. Nous avons pas mal marché, avant de le trouver, ce pub de quartier — il convenait tout d’abord d’échapper aux alignements de magasins de fringues puis d’antiquaires. Lorsque nous nous sommes séparés, j’ai continué un peu à pied, envie de cheminer d’un square à l’autre, dans la nuit, calmement, sans trop penser. Le but de ce séjour étant de (re) trouver de la quiétude, un apaisement. Mes pas me conduisirent jusqu’à la gare de Victoria, où je mâchonnai un sandwiche chaud et quelques souvenirs chaleureux. De quoi sera fait ce séjour? Je n’ai aucun plan préconçu, pas envie de prévoir. Si ce n’est sans doute d’aller faire un tour samedi au Comiket, le « Independent Comics Fair », un marché de la bande dessinée indépendante. Pas besoin de « faire » : juste de me détendre, de marquer une petite pause. Goûter Londres dans la simplicité d’un quotidien non affairé.

#2313

Je vais m’absenter du 6 au 18. Enfin des vacances, des vraies (c’est-à-dire, pas juste trois-quatre jours à galoper) : l’ami d’un ami me prête son appartement à Londres, joie, bonheur ! Je me sens fatigué, j’ai eu quelques petits pépins de santé ces dernières semaines, bref je « cale » un peu… Temps de prendre un peu de temps. Donc : farniente à Londres + concert de marillion à Lille. Ouaich ouaich.

#2312

Lorsqu’est sorti en salles le deuxième film de la trilogie de la « Guerre des étoiles », comme on disait alors, j’avais seize ans. Je n’avais pas vu le premier film, car j’allais extrêmement rarement au cinéma — ça ne faisait pas partie de la culture familiale. En dehors du Disney annuel lorsque j’étais petit, je suis fort peu allé au ciné étant môme. En fait, je me demande même si ce deuxième Star Wars ne constituait pas ma première sortie sans adultes au cinéma. En tout cas, je me souviens avoir également été voir vers la même époque une compilation de dessins animés de « Sylvestre et Titi » (c’était avant que cette tarte de Dorothée nous invente le terme de « Gros minet »), que j’avais adoré comme de bien entendu (ces deux personnages demeurent parmi mes favoris), ainsi que les Trois caballeros de Disney (qui m’avait somptueusement barbé : toutes ces chansons et toute cette drague hétéro, bââââille…). Mais il me semble que le Star Wars était mon premier film. Mes copains n’y allaient pas beaucoup non plus, au cinéma, je crois. En tout cas, on n’en parlait jamais. Ce dont nous parlions, c’était surtout de BD (qu’avec Trong Loc et Emmanuel je découvrais), de bouquins (avec ceux de mes amis qui lisaient : Éric et Greg, particulièrement Greg — notre passion commune pour Bob Morane et Doc Savage), un peu d’art et d’architecture (ben si : on n’était pas en ville nouvelle + à côté de la capitale pour rien), mais surtout de musique. Pink Floyd, Genesis, Tangerine Dream… Supertramp surtout, qui déchaînait notre passion… je découvrais Yes et Vangelis, d’autres aimaient Joe Jackson et Linda Ronstadt… Mais le cinéma ? Non. Pourtant, il y avait bien quelques salles, à Cergy-Pontoise : certaines aux « 3 fontaines », le grand centre commercial, et puis juste sous la pyramide inversée de la Préfecture se logeait un petit centre commercial, qui comprenait une autre salle de ciné.

C’est là qu’avec mon petit frère je suis allé voir les trois films déjà évoqués. J’avais vu à la télé la bande annonce du deuxième Star Wars, j’en avais discuté un peu avec Greg, nous étions très fans de SF, bref : ç’allait être formidable. Oué, bon. Ce ne le fut pas : j’ai trouvé ça sympa mais pas génial, plein de trucs faiblards. Et pourtant, j’en lisais, des daubes, à l’époque. Des Fleuve Noir « Anticipation », des Sheer & Darlton, des vieilleries américaines ringardes… Je n’étais pas blasé, du tout. Mais voir transposés tous ces clichés sur le grand écran, non, pour moi ça ne fonctionnait pas vraiment. Du cinéma, j’attendais plus qu’un mauvais roman ou qu’une série télé comme Cosmos 1999. Beaucoup plus.

PS : Et ne parlons même pas du troisième volet de la trilogie, qui me parut encore plus faible, limite ridicule, plein d’erreurs absurdes (faut pas être un génie pour s’aviser que la course-poursuite entre les arbres, eh bien les gars, à une telle allure ils devraient s’exploser sur les troncs vite fait bien fait).

#2311

Assisté hier soir à une première du film Après mai d’Olivier Assayas, en présence du réalisateur et de deux de ses jeunes acteurs.

Un film d’une grâce insolente, sur une jeunesse du début des années 1970, cette époque où l’on croyait que la révolution était proche. Séquence après séquence, vie quotidienne ou scènes de violence, Assayas ne juge pas, il porte même un regard plutôt bienveillant sur tout son monde, même si sa vision n’est pas dénuée de malice. Drôle et touchant, tendre et superbe… Chaque image est une leçon de cinéma — et à ceux qui croient que le cinéma français intello est « chiant », il faudrait expliquer la puissance d’un tel film, entre brutalité policière, combats de rue, attentat, incendie… Et pourtant tout cela coule, fluide, faussement tranquille. Avec une petite apparition de Johnny Flynn, chantant sur une pelouse italienne ; une musique seventies pur jus (première fois que j’entends du Soft Machine à fond dans un film) ; un très drôle moment sur Maigret, Simenon et Jean Richard ; et même des nazis et un dinosaure !