#2284

Ma passion pour la bande dessinée n’a même pas été entamée par mon rejet viscéral du métier de vendeur en librairie, et si, « par manque de numéraires » comme dirait madame Groc, je n’achète vraiment plus beaucoup de bouquins de littérature, plus aucun livre d’art, peu de revues et encore moins de CD, il faut bien avouer que mon mince budget file généralement dans l’achat de bédés. Seulement voilà, problème: je crois bien que je deviens vieux. En tout cas, mes goûts semblent de moins en moins en phase avec la (sur) production actuelle. Et pourtant, bon sang de bois, il y en a, des bédés, tous les mois. Mais je n’y vois guère que des machins de dessin plus ou moins réaliste et en couleurs ordi qui nivèlent le style, des tonnes de thrillers et d’ « héroïc fantasy », comme disent les gens. Beurk. Alors je peine à trouver des choses qui me séduisent, et ça m’attriste un peu. Pour un Cité 14, que j’adore vraiment (suis bien content que les Humanos en aient repris la publication, nonobstant l’accroissement monstrueux du prix de vente) ou un Lincoln de Jouvray, pour un nouveau Hubert ou Vehlmann (deux scénaristes dont j’achète tout), des monceaux de grands albums qui me paraissent tous pareils, sombres de couv et verdâtres d’intérieur. Pff.

Alors faut bien que j’assume le fait d’être apparemment devenu un peu « vieux con », et je me réjouis de la mode actuelle de très belle « intégrales ». Dans le temps, les « Tout » de chez Dupuis étaient franchement moches, mais quel progrès, maintenant la prod de chez Dupuis Patrimoine est absolument impeccable et j’entasse avec délectation leurs gros tomes omnibus. Bon, chez Casterman c’est pas encore ça, leurs Macherot ont des traits trop gras et un papier bêtement brillant (sans parler des multiples et honteuses catastrophes qui entachaient un tome 2 bâclé), mais par ailleurs quel bonheur de lire chez les toujours excellents Cornélius le début d’une anthologie des Pepito de Bottaro — somptueusement reproduits, et avec une bichro ravissante sur certaines histoires. Ça c’est de l’édition. Surprise, immense surprise: Glénat va sortir une intégrale des… Tom Carbone?! Ça alors! Jamais je n’aurais osé rêver de cela — j’adore cette série, furieusement non-sensique, que Spirou cessa vite de publier en français. J’ai même sur mon frigo un « magnet » Tom Carbone, offert par JPJ. On doit pas être nombreux à avoir ça. Et Dupuis d’annoncer une intégrale des Phil Perfect de Serge Clerc: étonnant. Oh, et le retour des Rork d’Andreas, au Lombard. Bref, niveau rééd on est réellement gâtés en ce moment, et je craque même pour des Petits hommes pourtant pas bien géniaux…

Du coup, la bédé prend de plus en plus de place sur mes étagères. Au salon, la plupart des romans en hardcovers ont filé en caisses à, la cave ou en tas sur une étagère basse, pour faire place à des bédés, toujours plus de bédés: les beaux Dan Dare chez Titan, les Carl Barks chez Glénat, les Floyd Gottfredson en américain, Rip Kirby, King Aroo, The Little King, Pogo, et tous les lourds volumes de chez Dupuis & Cie… À défaut d’être à la page, je me replonge dans le patrimoine.

#2282

Bientôt la rentrée. La chaleur retombe un peu, me laissant moulu et endolori, sans parler de la fatigue. Fini de corriger deux bouquins de fin d’année des Moutons et j’attends les extraits de tirage des autres, maintenant je commence à mettre au propre l’interview que j’avais faite avec Raphaël de madame Monique Groc Chateau. Long mais agréable travail. Après une chute de deux étages et s’être bien râpée le museau, Mandou semble avoir compris et ne va plus trop sur le bord des fenêtres. Je lis de-ci de-là, pas trop la pêche, quelques vieilleries victoriennes, toujours du Chris Fowler, la splendide intégrale Pepito de Bottaro chez Cornélius (loué soit leur nom), des bouquins sur Londres. Temps maussade et humeur de même.

#2281

Cette nuit j’ai rêvé de Roland. Vous allez penser que je suis cinglé, mais j’étais en compagnie de deux Roland: il y avait tout d’abord le jeune Roland tel que dans mes souvenirs, le Roland de quand je l’ai connu ; et il y avait aussi, en même temps, le Roland plus âgé mais encore imberbe des derniers temps où je le voyais, avant sa barbiche. Il y avait donc les deux, mais surtout le plus âgé, et nous étions à un salon, une convention, quelque chose de ce genre. Je me souviens que parmi les stands de fanzines il y avait ma copine Élisabeth Piotelat, Claude Ecken, Olivier Paquet, différentes personnes que je pensais reconnaître, mais ce qui m’étonnait c’est que personne ne voyait Roland. Et je savais fort bien qu’il était mort, d’ailleurs il s’en marrait, il me disait que je ne pouvait pas comprendre parce que j’étais vivant mais il trouvait la situation très drôle. Et en même temps, je sentais une boule de chaleur en moi, la joie de le revoir, qu’il soit là. Roland toujours avec une étincelle rieuse dans les yeux me suggérait qu’il fasse un discours d’adieux, que je n’aurai qu’à répéter après lui mais non, eh, j’allais passer pour un cinglé, lui disais-je. Je ne sais plus ensuite, une histoire de train à prendre, je me suis réveillé angoissé et le souffle court.

Roland, quand l’ai-je rencontré? Début 1982 je suupose, c’est Michel Pagel, que je connaissais depuis la convention de Bordeaux, qui m’avait dit qu’il fallait absolument que je rencontre ce mec-là. On s’était donnés rendez-vous à Paris, dans une gare. J’habitais à Limoges, à l’époque, chez mes parents — j’étais au lycée. Roland avait un look de jeune loubard et j’étais amusé, à la fois qu’un peu ébahi, de me retrouver avec un copain pareil. Michel c’était un fils de petit bourgeois, rien que je ne connaisse, mais Roland, avec sa veste en cuir et ses bras nus, et ses clopes, il sortait de mon expérience et je trouvais ça formidable. J’ai souvenir qu’une des toutes premières fois qu’on s’est vus, peut-être la première, il m’a emmené chez sa mère, dans la banlieue où il habitait: à  Clamart, la nuit était déjà tombée et les lampadaires teintaient de rose jaunâtre les petits immeubles bas, de grosses tours épaisses et râpées, tandis que Roland m’expliquait l’attentat du Petit Clamart, contre le Général, eh oui déjà ça faisait partie de son histoire, de son imaginaire personnel. Nous avons grimpé les quelques marches pour rentrer dans l’immeuble, je crois qu’il habitait au premier étage, à droite ; c’est curieux, je suis allé un nombre considérable de fois dans cet appartement mais ne me souviens même plus vraiment de l’étage. On pénétrait directement dans le salon, une grande table barrait la pièce, derrière laquelle trônait maman Wagner, une grosse dame aux cheveux filasses et aux lèvres épaisses, sourire mou, tendre et bourrue, l’air un peu distrait, collée contre le téléviseur allumé au bout de la table. Une fois j’ai vu sur cet écran d’anciens copains à moi, de Cergy, parler de leur homosexualité dans une émission de Michel Polac. Mais passons. C’était quelque chose qu’à l’époque Roland avait du mal à digérer, l’homosexualité, lui le fils de prolo ce n’était pas une chose naturelle dans sa culture. Quelques années plus tard, dans l’escalier de la Mutu, pour la convention de Paris, sévèrement bourré il m’insulta, me traitant de sale pédé. Il titubait en compagnie de Bruno Ferret, et le lendemain les deux ne se souvenaient d’absolument rien, le grand vide. C’est l’unique fois où j’ai vu Roland avoir le vin mauvais, ça m’avait fait de la peine, mais dès le lendemain c’était comme d’habitude, mon Roland gentil et rieur et râleur et plein d’entrain, à la fois tendre et bravache, intello et prolo.

Pour revenir à l’appart de sa mère… Sur la gauche, dans une alcôve se tenait la cuisine. Et derrière une mince cloison, un tout petit bout de couloir s’ouvrait, tout de suite sur la droite c’était la porte de la chambre de Roland. Une chambre étroite, en longueur, et que j’ai tout de suite adoré. Il y avait à peine la place du lit, dans la longueur, une fenêtre au fond, et une bibliothèque occupait tout le mur dans lequel s’ouvrait la porte. Les livres bien sûr, c’était ce qui nous réunissait. Tiens, une autre chose me revient: dans la rue, en arrivant, Roland avait une démarche un peu chaloupée, il se la jouait loubard pour le petit bourge que j’étais. Et il crachait au sol, de temps en temps. Je crois que c’était une allure qu’il s’était donnée cette fois-là, pour m’impressionner, je ne l’ai plus revu cracher ; mais on s’est tout de suite entendus très bien, le genre d’amitié qui fait « clic » immédiatement. Et dans sa bibliothèque, qu’il y avait-il? De la SF bien sûr, plein de SF. Des J’ai Lu et des Anticipation, par exemple. Mais curieusement les seuls bouquins qui m’aient marqués — la mémoire est chose absurde: c’étaient deux énormes pavés noirs ; une bio d’Hitler, que mon oncle Jean avait lui aussi (souvenirs de jeux avec mes cousins et cousines où Jean jouait le rôle du Dictateur Vert, influencé par sa lecture), et le gros recueil de Rosny aîné chez Marabout, que j’avais et que j’ai toujours, je le vois d’où je tape ces lignes, là-bas, en bout d’étagère. Une chose que dans ma naïveté juvénile, j’avais vachement admirée, c’était que Roland avait entouré l’ampoule du plafonnier d’un chiffon rouge. C’était super cool, ça teintait la lumière de sa chambre. J’avais aussitôt fait la même chose avec le plafonnier dans mon immense chambre, à Limoges. La chambre de Roland, c’était aussi une senteur: celle suave et prégnante du joint, son sempiternel joint. Et la musique… La musique qui déjà emplissait la vie de Roland autant que les bouquins, le rock garage, ce psyché qui pour moi devint vite la « B.O. personnelle » de Roland. Vous en connaissez beaucoup, des mecs qui ont leur « B.O. personnelle » ?

Roland avait sempiternellement les bras nus: c’était son côté punk, des bras pâles et maigrelets, mais pour le reste il changeait souvent de look. Le loubard a vite fait place à une sorte de punk-hippie psychédélique, en riant on parlait de « baba-speed », et ayant découvert les t-shirts tie-die il n’a presque plus mis que ça. Et des pantalons toujours ultra serrés, de préférence rayés noir et rouge, je ne sais pas où il les trouvait, il portait toujours ça. Ses cheveux courts de la période loubard sont devenus plus ou moins longs, une tignasse couleur paille, très fine, en désordre ; plus tard il les teintait en prune, ça lui faisait une crinière rouge, formidable. Je trouvais un magnétisme certain dans son physique, ses yeux verts qui plafonnaient souvent, son visage pâle et son nez fin, ses lèvres minces et très rouges, comme à vif, qu’il léchait souvent et qui dessinaient de larges sourires. Roland s’agitait beaucoup, tressautait, ses bras dessinaient des arabesques nerveuses, il parlait énormément mais moi aussi, deux moulins à paroles. Mon paternel étant cheminot, je ne payais pas le train et, détestant Limoges, je montais très souvent à Paris. Peu de temps après notre rencontre, Roland s’était mis à sortir avec Cathy, une fille brune, que j’aimais beaucoup. Ils s’installèrent à Garches, là encore j’y suis allé un nombre incalculable de fois et serais pourtant incapable de retrouver mon chemin.

Il s’agissait d’une grande maison bourgeoise, avec sur le devant un bout de cour gravillonnée, et le couple louait le rez-de-chaussée. La cuisine sur le côté servait de porte d’entrée, puis il y avait une pièce carrée, la salle à manger-bibliothèque, puis il fallait franchir l’espace pénombreux et carrelé de la véritable entrée, avec vaguement discernable au fond la courbe d’un grand escalier montant à l’étage de la propriétaire, pour rentrer dans la troisième pièce, qui faisait salon, chambre, bureau, bibliothèque et discothèque. J’en ai passé du temps, dans ces trois pièces. Je squattais, avec l’égoïsme de la jeunesse, sans même me soucier des finances de mes amis et ils semblaient heureux de me voir, en fait à l’époque, j’étais alors devenu étudiant à Bordeaux, nous étions assez inséparables, et avec Michel Pagel aussi, une sorte de trio, quand je n’allais pas à Garches, j’étais à Longpont chez Michel. Les deux commençaient à écrire, ou plutôt, Roland écrivait depuis toujours, les manuscrits s’entassaient chez lui, mais enfin il était parvenu à publier. Ma mère se souviens encore du coup de fil de Roland pour me dire que le Fleuve Noir venait de lui accepter un roman, Roland était si excité qu’il en avait parlé à ma mère, qu’il ne connaissait pas, il fallait que ça sorte tellement il était heureux, le rêve de sa vie se réalisait!

Ce n’était pourtant pas grand-chose, ce roman: La Course du Springbok à travers le veld, un espionnage co-écrit avec Alain Paris, mais c’était le marchepied pour rentrer chez Fleuve Noir. Merci Alain, grâce à toi Roland a effectivement pénétré au FNA, on était en 1987, et tout de suite Roland a aligné roman sur roman: Le Serpent d’angoisse qui était paru en format fanzine, et puis plein d’autres, très vite. Un ange s’est pendu, et en ces temps garchois Roland bossait d’arrache-pied sur Poupée aux yeux morts, dont j’ai lu tant et tant de versions, d’avancements, de segments, dont certains furent abandonnés. Je regrette d’ailleurs cela, de n’avoir pas conservé certains morceaux. Je me souviens qu’à un moment, Roland s’était embringué dans une longue tangente qui partait trop loin, sur la vie d’une femme en gris vivant dans le Paris d’apparat, et je lui avais fait couper ça, ça n’allait pas. Que n’ai-je pas gardées ces pages! À la place, j’avais parlé à Roland de Balzac que j’étudiais à la fac et il avait glissé une extraterrestre aux yeux dorés, juste en passant, en hommage à la « Fille aux yeux d’or », une nouvelle fantastique de Balzac. Il était ainsi, Roland: une véritable éponge, d’une incroyable intelligence dans sa capacité à saisir les choses, à les synthétiser. Littérature, science, société, je voyais Roland absorber des informations et en faire autre chose, s’en nourrir.

Je ne sais plus où nous allions, mais un jour nous étions tous les quatre en voiture, Cathy conduisant, Michel devant, Roland et moi derrière nous chamaillant un peu, comme des mômes que nous étions encore. Lors d’une pause, sur une départementale de campagne, entourée d’arbres, Michel m’avait pris à part pour me reprocher gentiment d’avoir encore taquiné Roland, qu’il fallait que j’arrête ou Roland allait se vexer, comme d’habitude. Et il avait raison, l’animal, j’en ressentis un double sentiment — de culpabilité, car c’est vrai que j’avais trop tendance à taquiner Roland et ce dernier à s’en vexer, prenant tout trop au sérieux, mais aussi d’une sorte d’amour, la réalisation du fait que pour moi Roland c’était un frangin, avec lequel je me chamaillais comme je l’aurai fait autrefois avec mon vrai frère. Je n’ai plus jamais taquiné Roland comme cela, promis, et notre amitié n’en a été que plus sereine, naturelle, sans se poser de questions. Je ne sais ce qu’il pensait de moi, mais Roland, c’était un peu mon frère. Une des évidences de ma vie.

Ce billet pourrait continuer infiniment — tellement ma tête est emplie de souvenirs. Tiens, Roland et Cathy descendus à Bordeaux et me demandant où ils pourraient trouver du shit, ils avaient oublié le leur à Paris, toujours distraits, toujours fumant. Et moi tout fier de leur dire, comme si cela allait de soi, que c’était sans problème  — le visage sérieux pour faire genre blasé alors qu’en mon fort intérieur j’avais envie de rire tellement je trouvais la situation cocasse, moi le mec archi clean. Je les emmenai donc dans une petite librairie que je connaissais bien, et bingo: le libraire de tirer de derrière quelques livres (!) un carré de shit. Et la fois où nous allâmes en Angleterre, pour la convention mondiale de Brighton: après une traversée nocturne en bateau, nous arrivons à la douane — la provision de shit était cachée dans le moteur (quelle inconscience! Et moi qui ne m’inquiètais même pas). Un douanier nous arrête, nous demande si nous avons quelque chose à déclarer. Je traduits, Cathy dit que oui: ils ont une cartouche de cigarettes. Elle ouvre le coffre pour montrer la cartouche au douanier, mais panique soudaine: leur argent! Ils avaient glissé leur argent, les billets changés en France, dans l’emballage de la cartouche, enfin ils croyaient, panique non feinte, léger amusement du douanier qui demande ce qui se passe… J’explique qu’ils ont oublié leur argent, le douanier tout sourire nous indique une cabine téléphonique d’où ils pourront appeler en France, pour se faire apporter leur argent par un copain. Je remercie, on roule jusqu’à la cabine — qui se trouve de l’autre côté de la frontière, et moi de rire, comme ça on n’a pas eu de problèmes, mais Cathy et Roland n’ont pas le coeur à trouver ça drôle, embêtés pour leur argent. Tant pis, ils emprunteront à droite et à gauche durant toute la convention, et ça ne nous empêchera pas de regagner Londres ensuite. Un grand souvenir aussi, ça, Londres avec Roland — et Patrick Marcel ; le voyage pour monter à Londres, se garer dans les beaux quartiers près de Regent’s Park, aller à l’hôtel, Londres quoi, moi tout excité de m’y trouver avec des copains, une pizza sur St Giles Circus… Allez, une dernière: le séjour à Pau. Un de mes plus beaux souvenirs, sans doute Roland ne l’a-t-il jamais su mais je conserve de cela un souvenir doré. Cathy avait une mission à Pau, sa boîte les avait logés dans une pension, une sorte de mini-appartement un peu craca, et ils m’avaient invités à les rejoindre. Souvenir d’une promenade dans le fossé qui coupe Pau en deux, caché au sein des maisons, sous la ville, une endroit incroyable, tellement étrange. Et puis ensuite, de retour à la pension, finir ensemble une anthologie et un article pour cela, sur une prétendue nouvelle vague montante de jeunes auteurs issus du fandom, combien ont réellement percé? Je ne sais, cette antho fanique est dans les piles de mes bouquins, Bientôt la marée était son titre. Ce qui comptait, c’était l’excitation de faire de l’édition, la complicité qui en résultait. Ma jeunesse.

#2279

Vendredi 10 août, longue et très belle balade dans Bordeaux, ma ville de coeur, en compagnie de Vincent Gessler et de Patrick Marcel — en essayant de ne pas songer à la raison de ma présence (les obsèques de Roland, l’après-midi). Fontaine des Girondins, l’un des chefs-d’oeuvre de Bartholdi.

#2273

Matin désert, la ville semble presque vide, rideaux tirés sur les devantures de boutiques et rues sans circulation automobile. Une brise caressante fait danser des cornes et des filets sombres dans l’ombre de ma chevelure portée sur le trottoir, nettement découpée par la lumière, sous le ciel d’un bleu sans tache. C’est même la seule ombre, à cette heure les immeubles n’en projetant encore ni d’un côté ni de l’autre de l’artère, comme si le matin collait leur part sombre aux façades. Pas d’habitants, pas de commerçants, la cité n’est plus livrée qu’aux seuls ouvriers, et l’unique bruit montant dans l’air calme le fait grinçant et tournoyant, une scie circulaire, qui chaque matin nous réveille. On a évacué la population sans me prévenir ? Visiblement, il s’agissait de faire place aux travaux : il n’y a plus que cela, tout alentour ça grince et ça tape. Les « maisons de ville », sortes de pavillons montés sur des terrasses, sont apparemment en cours de finition, enfin. Le supermarché en bas du nouvel immeuble doit ouvrir « courant septembre », l’entrepreneur demeure prudent. Mais des hommes en bleu vont et viennent dans la vaste caverne, et devant, sur le trottoir, gît l’immense ligne droite d’une poutrelle en fer, segmentée comme des étagères. Un trottoir mis à nu, béton et gravier, tout comme la rue : macadam arraché, Paul-Bert est un écorché qui crisse sous le pas, les plaques d’égout comme un eczéma. Plus loin, le terrain vague soulève ses monticules de gravats entre les lignes brillantes des nouveaux rails, s’entrelaçant au carrefour en un complexe arachnéen. Un ouvrier les décore de traits orange fluo, à la bombe. Une fille passe qui danse doucement sur sa bicyclette. Une autre me lance un méchant regard, elle ferait un très joli garçon dans sa salopette kaki. Dans la cour, les claquements d’aile d’un pigeon. Je retourne à mes propres travaux.