#2214

Londres encore et toujours (1)

Je crois que c’est depuis 1979 ou 1980 que je viens ainsi, régulièrement, faire des séjours de quelques jours à Londres. Et Simon Sanahujas de commenter, tout à l’heure: « ah oui, depuis que je suis né ». Euh… oui. Je me suis continuellement senti vieux, d’ailleurs, aujourd’hui, et pas à cause de Simon (que je n’ai retrouvé qu’en fin de journée, avec son compère Gwenn, tout deux revenant de Whitby). Non, en fait je réalise combien le moindre endroit est pour moi imbibé de souvenirs, tiens ici j’avais vu ça, tiens ici untel m’avait dit ceci, tiens c’est là que, tiens c’est ici que — au point que j’ai essayé d’autres itinéraires, de décaler légèrement mes pas pour passer par d’autres rues, d’autres squares, sortir de mes propres sentiers battus. Histoire de ne pas me donner l’impression de radoter!

Ce séjour marque peut-être une étape, pour moi: préparant un gros livre sur Londres, selon une idée que j’avais depuis des années et des années — ben il était temps quoi, à l’approche de la cinquantaine, d’enfin concrétiser ce projet — et ayant bouclé trois promenades commentées auxquelles je songeais, sur lesquelles je revenais régulièrement, depuis tout aussi longtemps… j’ai un peu l’impression d’avoir fini mon tour, d’être sur le point de clôturer pas mal de choses. Je suis ici pour vérifier quelques derniers points, effectuer quelques derniers repérages (en vue du Bibliothèque rouge sur Londres comme de la bio de Poirot), et aussi pour servir de guide à Gwenn & Simon dans leur poursuite de Dracula. Repérages Dracula que j’avais déjà effectués à l’époque où je bossais avec Isabelle sur le volume le concernant…

Un séjour de derniers retours, donc, que j’entamai en début d’après-midi par un parcours jusqu’à Piccadilly, histoire de vérifier différents détails de la balade Sherlock Holmes. Google Earth c’est génial, mais faire les choses à pied, dans la réalité, c’est encore mieux. Donc Trafalgar Square, Pall Mall, Vine Street… Avec aussi des arrêts chez des bouquinistes (quand j’vous dit que je me fais vieux: il n’y n a presque plus sur Charing Cross, qui fut pendant si longtemps l’artère des bouquinistes, même Quinto est devenu une boutique minuscule, quelle tristesse) et une escale « thé » chez Fortnum & Mason (je ne l’avais pas fait la dernière fois et je n’avais plus aucune réserve de leurs si précieux mélanges). Oh, et j’ai vu une expo des derniers tableaux de Joan Mitchell (peintre américaine du mouvement expressionniste abstrait): fascinants et d’une grande beauté, un oeil rétif n’y verrait que de grands gribouillis et pourtant se dégage un sens des couleurs, des motifs, tout cela est lumineux, vibrant, j’ai adoré.

Temps quasiment chaud, lumière splendide, la ville m’apparaît plus belle que jamais.

En remontant vers mon hôtel favori à moi que j’ai (Alhambra, à côté de la gare de St. Pancras) je me suis encore efforcé de changé de chemins. Crochet par exemple par Bedford Square, cette haute concentration de « plaques bleues », où je voulais prendre en photo celle d’Anthony Hope. Du coup, bavardage SMS avec Xavier. Curieusement je ne suis encore jamais allé à Londres avec le professeur Mauméjean. Et pour continuer à me rendre à Londres, en fait, il me faudrait de nouveaux compagnons d’excursions. En même temps, SMS de Simon, ils arrivent. J’ai donc rejoins le quartier de Kings Cross, où ils logent également, et fini la journée/soirée en leur compagnie.

#2187

Neige. Empreinte de l’environnement sur l’intérieur de mon appartement: lumière dure, d’un blanc-bleuté. Plus de luminosité en haut des murs (tous peints en blanc), d’une teinte vibrant légèrement dans le turquoise. Et ce silence !

#2179

Température un peu en-dessous de zéro, ciel gris-blanc, peu de lumière, l’hiver quoi. Pas un temps à mettre un psychogéographe dehors. Ayant accusé le coup d’une série de rudes fatigues, j’ai renoncé à une semaine de vacances à Paris — trop froid, trop coûteux — et je m’enfriche à domicile, besoin de recharger les neurones et de respirer un moment. Suis quand même allé faire un tour en ville ce matin. Le réseau des bus a été réorganisé mais rien ne change: longue attente puis trois bus en même temps, le premier bondé, le deuxième normal, le troisième vide — mieux vaut monter dans le deuxième, cependant, car le troisième risque d’annoncer qu’il s’arrêtera en cours de ligne. Classique. Je ne sais comment c’est dans d’autres villes, mais ici la régie des transports publics, TCL, semble n’avoir jamais été capable de réguler son trafic. Cela fait partie du folklore urbain: la flèche clignotante des panneaux horaires affirme souvent l’arrivée de bus fantômes.

Je lis: pas mal de nouvelles de F&SF, histoire d’alimenter la machine à traductions de Fiction ; un manuscrit de roman d’un copain ; la fin d’un bouquin d’un autre ; les deux Panthéra écrits par un vieil ami sous pseudo, hommage à la littérature et au cinéma populaires, tout lui est dedans, c’est léger, amusant, sans conséquence mais captivant (Rivière Blanche) ; de la fantasy urbaine (Ben Macallan, Jasper Fforde, Harry Connolly) ; Dans le café de la jeunesse perdue de Modiano ; beaucoup de bédés.

(étrange petit individu croisé à Londres l’autre jour)

#2171

Londres décembre 2011, digressions – 5 (fin)

Sans doute le moment le plus curieux du séjour : ma virée à Putney Bridge. JPJ m’avait parlé d’une librairie de comics d’occase, avec beaucoup de vieilles publications anglaises pour la jeunesse, et puisque je n’avais jamais poussé jusqu’à Putney, ma foi… Je débarquai donc à la station Putney Bridge. Au dehors, sous la lumière orangée des lampadaires qui transformait cette arche du pont en un décor reconstitué en studio, un passage étroit indiquait la passerelle piéton. Je m’y glissai, tournai, et dans l’escalier de briques jaunes se tenait un jeune garçon, 11 ou 12 ans, bien habillé et la tignasse bouclée blonde. Je passais devant lui, perplexe, un peu mal à l’aise : le garçon chantonnait à mi-voix, tournait sur lui-même les bras tendus… Un gamin perdu dans sa rêverie, overdose de Billy Eliot ou bien ? Dans sa main une bouteille en plastique de Perrier. Mais s’agissait-il vraiment d’eau ?

Interloqué je continuais, sur la passerelle piétonne suspendue au bord du pont du métro. La Tamise luisait tout en bas, silencieuse, énorme masse d’ombre entre les rives obscures, loin devant brillaient faiblement les lueurs de la ville, Putney c’est déjà presque la campagne. En bas d’un nouvel escalier, je débouchais sur une banlieue peu éclairée, petites maisons endormies, mais où étais-je donc, comment retrouver mon chemin ? Tout cela ne correspondait pas au plan que j’avais consulté. Plutôt que de sortir le Mini AZ de ma poche, je partais vers la droite, me fiant à mes souvenirs, le pont routier devait être dans cette direction, et c’était à sa droite qu’il fallait tourner pour trouver la librairie, le pont du métro, lui, devait être un peu loin sur la gauche. Bref, je trouvai une rue un peu plus large et un peu plus éclairée, puis une longue rue sombre sillonnée de voitures. Là, à l’angle d’un immeuble bas, dans une flaque de lumière dorée (toujours cette impression de décor en studio), une petite tête de chat pointait à une porte entrebâillée. Me voyant, le jeune chat, un an au maximum, mince et élancé, tout doré lui aussi dans le sodium haze, fit quelques pas sur le trottoir et je m’accroupis devant lui. Insouciant, innocent, il joua un peu avec la frange de mon écharpe, se laissa caresser en ronronnant légèrement. Je levais le nez vers la porte : un digicode, sans doute n’aurait-elle pas dû rester entr’ouverte ? Avec l’impression de faire une B.A., je soulevai le chat, si léger, qui ne protesta pas, et le posai sur le carrelage de l’entrée. Il partit dans le couloir en courant, je tirai la porte, « clac » de l’aimant : derrière moi vibrait le trafic automobile.

Un peu plus loin encore, toujours vers la droite, je rejoignis un carrefour animé, magasins, voitures, distinguais la bouche du pont vers laquelle je remontais puis tournais, encore à droite. D’après le plan la librairie se trouvait dans cette rue — vide, juste des immeubles, des arbres côté fleuve, je m’obstinais, une boîte de nuit formait un angle aiguë contre la rive, toujours rien et allais me décourager quand soudain, dans la nuit, une barre baignant dans une lueur blafarde : une série de petits commerces. Oui, la librairie : vitrine violemment éclairée de blanc, barrée de guirlandes blanches. Poussant la porte, je trouvais non pas les couleurs vives des habituels comics en facing et étalages d’action figures, non, mais une boutique emplie de cartons blancs bien alignés, sous d’impitoyables néons. Seul élément typique, le gros libraire barbu renfrogné, sans lequel une librairie de comics ne serait pas une librairie de comics. Pas un bonjour, il discute avec deux jeunes geeks, j’avance entre les travées de cartons blancs, juste libellés au gros feutre noir DC ou Marvel. Dans chacun, bien serrés, des comics placés sur une grande carte blanche, sous plastique. Pas du tout control freak, le libraire. Jamais vu un tel ordre.

Un escalier étroit descend au sous-sol, bien sûr, c’est obligé dans une librairie anglaise. Encore des cartons blancs, sur deux hauteurs, libellés Boy ou Girl ou Action ou Disney, je m’enfonce dans ce boyau blanc, toujours sous les néons, je tire de temps en temps un comics ou un autre : c’est extraordinaire, toutes les revues anglaises pour la jeunesse sont entreposées là, bien propres, sur leur plaque blanche. J’hésite devant des rangées et des rangées de Gem, me décide finalement pour un numéro de The Magnet « Coronation spécial », 15 mai 1937 (Gem et The Magnet étaient des nouvelles illustrées, sur les aventures toujours semblables d’écoliers à St Jim ou à Greyfriars School, avec dans le deuxième cas comme anti-héros l’obèse Billy Bunter et ses compagnons les Famous Five — bien avant Enid Blyton ; je venais justement de lire un article d’Orwell à ce propos, et la vrai Greyfriars School est Charterhouse, l’établissement médiéval qui s’élève au bord du même square que l’immeuble Art déco d’Hercule Poirot, Florin Court). Je craque aussi pour un Eagle très abîmé et donc presque donné (avec Dan Dare en couv, bien entendu) et pour six Mickley Weekly comme j’en avais admiré chez JPJ. Mieux vaut remonter avant de trop céder à la tentation. Je paye au barbu, sans oser me présenter comme ami du Jennequin, ressors dans la nuit. Par où rentrer ? Je prends le pont routier, pour changer, et regagne sans encombre la station de métro par des rues un peu mieux éclairées, avec toujours cette persistante impression que la ville n’est qu’une reconstitution dans un studio d’Ealing et que la netteté de l’air n’est due qu’à un tournage en vidéo.

#2170

Londres décembre 2011, digressions – 4

Souvent seul, voilà un point saillant de ma pratique psychogéographique. Et du défi que représentait pour moi ce séjour : me confronter à la solitude, cette monture qu’il me faut tout le temps dompter, dominer, presque chaque jour. La légère gêne du célibataire en vacances avec un jeune couple : essayer de ne pas embarrasser, de n’être pas trop présent, prendre la tangente. Par exemple en allant à la gare de Paddington à pied, le matin du départ prévu pour une journée à Reading. Et au retour, le soir, idem : un moyen de prendre un peu de distance et de tester, non seulement ma solitude, mais aussi ma perception de la ville. Aller le matin et retour le soir : la ville changeante, comment la reconnaître, par où passer, retrouver dans l’ombre ce que l’on a vu dans la lumière rasante. De nouvelles histoires à se raconter. Fascination par exemple d’un immeuble entièrement emmailloté de blanc, c’est ainsi que l’on procède en Angleterre : les échafaudages sont couverts d’un voile épais, qui transforme même le bâtiment le plus ordinaire, le plus pouilleux, en son propre fantôme. Éventré, cet immeuble bée ses étages brèches-dents, ses portes sur le vide, et je tente de deviner la silhouette d’origine de ce grand tas de béton en cours de… pas de démolition, vraiment : de démontage. Sans doute un immeuble années trente, de ce vilain Art déco comme il en poussa tant à Londres. Je ne crois pas être déjà passé par cette rue, et ne suis pas persuadé pouvoir la retrouver avec certitude une fois qu’on aura reconstruit quelque chose. Mais même dans des lieux amplement visités, connus, ma mémoire vacille devant une transformation radicale.

Qu’il y avait-il au carrefour derrière Central Point, à l’intersection de Shaftesbury, par exemple ? L’espace a été conquis par ce gargantuesque immeuble que l’on croirait bâtit tout en Légo, vert, orange, jaune : je connais l’endroit par cœur, il ne doit guère y avoir de coin où je ne sois passé plus souvent, depuis si longtemps, et pourtant je ne trouve pas trace dans ma mémoire de ce qui s’élevait ici avant cet événement urbain, cet élément si étranger. Il faudrait que Google Earth permette d’aller, un peu, dans le passé. Ah, tout de même je n’oublierai pas ce qui pour l’instant est un immense trou, au carrefour suivant, juste au pied de la tour : l’Astoria, où j’ai vu Caravan et Renaissance en concert ; le Virgin Megastore historique, où je suis tant et tant allé, ceux-là sont figés dans ma mémoire et ce que l’on construira à la place ne les effacera pas si aisément. Il faudrait également inventer l’appareil à saisir « en dur » les photos que l’on a en tête, tous ces visages, tous ces endroits, tous ces instants. Ou pas : c’est la trame intime de nos souvenirs, notre cinéma à nous, je suppose. Au même titre que ce que l’on retient d’un concert : Marillion au premier soir de ce séjour, Steve Hogart au dernier, dans un club de jazz sous Oxford Street — un Noël vraiment anglais.