Justice expéditive

Il est un aspect du roman policier anglo-saxon classique qui me fait souvent tiquer, c’est sa dimension de « justice expéditive », à savoir la propension de nombre de grands détectives de prendre en main directement l’application d’une sentence. À une époque où la peine de mort est encore généralisée, nos détectives, de Poirot à Wolfe en passant par le Saint, n’hésitent pas certaines fois à provoquer le décès d’un coupable. Idéologiquement, cette pratique ne lasse pas de me bousculer, la dimension orale du polar prenant alors un tour pour le moins fâcheux et discutable. Plus généralement d’ailleurs, à relire une fois de plus des enquêtes de Nero Wolfe, je m’étonne de la froideur, de la dureté des rapports humains dans cette œuvre, Rex Stout met en scène une société américaine brutale et cynique, animée par l’utilitarisme et le dollar — une rudesse dont témoignent également Erle Stanley Gardner ou Elley Queen, par exemple. (Petit extrait de mes Nombreuses vies de Nero Wolfe)

On a vu que, le cas échéant, le sens de la justice de Wolfe le fait parfois pousser au suicide un coupable. Ce procédé ne manque pas de faire sourciller, pour le moins, lorsque l’on possède notre sensibilité actuelle. Mais durant les années trente, et plus particulièrement dans le Nouveau Monde, la violence régnait de manière ouverte et, aux exactions des gangsters, répondait souvent  des moyens de justice assez expéditifs, lorsqu’ils ne se trouvaient pas carrément en dehors du cadre légal. En regard des méthodes d’un Shadow, par exemple, ou d’un Doc Savage qui n’hésite pas au début de sa carrière à trépaner un criminel pour éradiquer dans son cerveau tout comportement mauvais, pousser un coupable au suicide apparaît comparativement raffiné. Fin 1934 ou début 1935, un justicier venu de la vieille Europe débarquera à New York pour illustrer cette conception radicale et illégale de ce que devrait être, selon certains, la justice : Simon Templar alias le Saint abat le chef maffieux Jack Irboill sur les marches du palais de justice, dont le gangster ressortait une fois de plus acquitté. « Simon Templar connaissait New York. Il y avait séjourné à l’époque où l’on pouvait ouvertement boire du champagne ou du whisky ; à l’époque où les buildings n’avaient pas entamé la lutte effrénée menée pour dépasser la hauteur de la tour Eiffel ; à l’époque où s’ouvraient à chaque coin de rue les portes battantsaint007es d’un bar. » Âgé de 31 ans à l’époque, le Saint est un grand jeune homme brun, au teint hâlé et au sourire narquois. Ses complices des débuts étant morts ou « rangés », Templar poursuit seul sa mission de justicier vengeur, avec une arrogance et une veine insolentes. Un courrier de son adversaire favori, l’inspecteur Teal de Scotland Yard, résume la carrière du Saint jusqu’à son passage new-yorkais, dans les premières pages du roman que tirera de cette retentissante affaire le romancier Leslie Charteris. Le Saint à New York demeure considéré comme l’un des meilleurs titres de la saga, qui se poursuivra avec un grand succès commercial bien au-delà de la durée et de l’étendue réelle de la carrière du Britannique à l’auréole. (…)

On note souvent que Wolfe, peu désireux de témoigner devant un tribunal, s’arrange dans nombre d’affaires pour que le coupable se donne la mort. Poussant encore plus loin cette conception assez expéditive de la justice, Wolfe organise cette fois, dans ses propres serres, les circonstances de la mort du criminel. Et lorsque, cinq jours plus tard, Cramer l’admoneste vaguement pour avoir délibérément tué cet homme, Wolfe ne manifeste nul remords et expose pourquoi aucun jury ne pourrait le condamner. Il fait montre du même sens impitoyable de la punition qu’un Hercule Poirot ou un Simon Templar à la même époque, chacun à sa manière. En ces temps rudes, les principes sont non moins implacables. (…)american magazine 1937005

Sur Nero Wolfe et Rex Stout

Je reviens en permanence sur un certain nombre d’auteurs, que j’ai coutume de qualifier irrévérencieusement de « pantoufles » personnelles, des œuvres de littérature populaire qui me sont confort, souvenir et jubilation toujours renouvelée (au même titre que certaines de mes relectures de bédé : les Spirou, Gaston, Gil Jourdan ou Tif et Tondu, en particulier). Outre les Maigret et les Fantômette, par exemple, s’inscrivent dans cette catégorie de relecture des polars américains classiques, à savoir la série des Nero Wolfe (« L’homme aux orchidées ») par Rex Stout. Pourtant, comme l’écrivait Jacques Baudou : « De tous les grands auteurs américains révélés dans les années 30 — John Dickson Carr, Ellery Queen, Dashiell Hammett, Cornell Woolrich, Erle Stanley Gardner —, Rex Stout est sans conteste aujourd’hui le plus méconnu, le grand oublié... » Mais qu’importe, pour moi il demeure le plus grand, tout court. Cela parce que je lis Rex Stout depuis tout môme, car mon grand-père paternel les achetait dans leur traduction de chez Fayard. Rangés sur l’étagère au-dessus du canapé de l’entrée dans notre maison de St-Brévin (eh tiens, cette maison qui figure en photo sur le bandeau ci-dessus), ces petits romans constituèrent mon plaisir principal au sein de ma découverte des polars ainsi alignés — il y avait aussi des Erle Stanley Gardner, des A. A. Fair (oui je sais que c’est le même auteur), différents « Un mystère », des OSS 117 (beurk), des Saint et des Baron (bof)… mais ce sont vraiment ces Homme aux orchidées qui saisirent le plus fortement mon imaginaire. Je les lus et relus, et je les relis encore, mais désormais en V.O.

Lorsque je me suis attelé à la création de la collection « Bibliothèque rouge », tout de suite il me sembla évident qu’au-delà de Holmes, Lupin et Poirot, nous allions traiter de Nero Wolfe — et de manière surprenante, lors de notre toute première rencontre Xavier Mauméjean s’avéra également de cet avis, spontanément. Le projet mis du temps à se mettre en route, mais j’y tenais — tout en sachant que la vente ne serait pas formidable, vu le peu de notoriété du personnage. C’est pourquoi d’ailleurs je lui adjoignis New York comme sujet secondaire, peut-être plus attractif. Bon, la vente ne fut pas si catastrophique que cela, en définitive, c’est heureux (quoi qu’il en reste encore). La rédaction pourtant n’en fut pas « que » simple : pour des raisons de disponibilités personnelles, ce ne fut finalement pas une rédaction à deux comme pour Holmes et Poirot, mais Xavier me confia d’amples notes, ainsi que l’ami Baudou. J’invitai aussi quelques autres collaborateurs, du coup, et le volume n’est sans doute pas le mieux « lissé », le plus homogène de mes travaux. Et tiens, pour situer le sujet, citons un bout de l’intro :

Ces quarante années d’investigation criminelle représentent tout à la fois le meilleur du roman policier, les qualités de l’ancien monde alliées à celles du nouveau (Nero et Archie), et puis, aussi, un superbe portrait de la plus verticale, singulière et imposante des villes de l’Amérique du Nord : New York. Car écrire sur Nero Wolfe, c’est (aussi) écrire sur New York.
Publié en 1934, le premier récit d’une enquête de Nero Wolfe (Fer-de-Lance) ouvrit une longue série de textes policiers, qui firent la renommée de l’agent littéraire signant cette œuvre : Rex Stout (1886-1975). À travers ces soixante-seize textes, longs ou courts (soixante-quatorze étant consacrés à Nero Wolfe et Archie Goodwin, deux à l’inspecteur Cramer uniquement), ce que nous nommerons ici le Corpus, nous nous sommes efforcés de retracer la vie de cet homme d’exception, détective de génie, horticulteur passionné et gourmet maniaque, ainsi bien entendu que celle de son fidèle assistant et narrateur, le toujours fringuant Archie Goodwin.

J’ai dit que je devais cet amour policier à mon grand-père, Daniel Ruaud. Il est ainsi des lectures que j’associe de manière étroite à ma famille — Gaston Lagaffe par exemple, et toute l’œuvre de Franquin, me semblent presque appartenir à mon intimité. Je possède encore un Gaston à l’italienne avec son prix d’origine, 4 francs 50, inscrit au crayon gris sur la page de titre, qu’acheta ce même grand-père à la librairie de madame Robin, rue Rabelais à Chinon… Quoi de plus naturel, alors, que de me rendre à New York pour la première fois, en voyage de repérage pour « mon » Nero Wolfe, en compagnie de mon oncle Jean ? Grand connaissance de la métropole américaine et photographe talentueux, il mitrailla à ma demande bien des lieux, contribuant ainsi de manière marquante à une iconographie du volume particulièrement riche. Ah, ce voyage. Sept jours de marche intense dans les rues new-yorkaises, et l’émotion de me rendre sur la 35e rue ouest, bon sang ! De très grands souvenirs, j’avais l’impression d’enfin marcher sur les pas d’Archie…

Je ne suis retourné à New York qu’une seule autre fois, mais je ne cesse de revenir chez Rex Stout et chez Nero Stout, que cela soit par le biais des excellents pastiches que s’est remis à publier Robert Goldsborough ou, naturellement, dans les romans d’origine, que je parviens encore à considérer d’un œil « frais » (merci ma mauvaise mémoire ?), redécouvrant tel ou tel aspect d’une œuvre à la fois historiquement passionnante et littérairement réjouissante.

#2509

[Je n’aime pas Star Wars… Un copain m’avait demandé de rédiger un encart à propos de la différence entre Star Wars et Star Trek… Et puis ça n’a pas été intégré au bouquin, alors tenez, v’là]

Il s’est souvent dit que Star Trek est de la science-fiction et Star Wars de la fantasy. Avec une certaine emphase amusée pour insister sur le fait que, non, Star Wars n’est en tout cas pas de la science-fiction. Le milieu dans lequel l’on disait cela était celui des connaisseurs de la science-fiction, bien sûr — c’est-à-dire, dans le fandom des amateurs de la science-fiction littéraire, pas chez les fans qui ne connaissent que les images qui bougent. Mais alors quoi, Star Wars pas de la science-fiction, vous rigolez ou quoi ? Eh bien… en l’absence de toute définition bien boulonnée de la science-fiction, rappelons tout de même que le bruit des moteurs de l’espace, euh, non : le son ne se propage pas dans l’espace. Et qu’une course-poursuite entre des arbres aussi serrés devrait se finir assez vite, par collision violente de tous les protagonistes avec les troncs. Star Wars manque un tantinet de science, disons. Tandis que Star Trek, tout particulièrement dans son itération Next Generation, mise énormément sur la mise en scène de la science et des technologies, leurs applications et leur philosophie. Et puis le « techno-babble », hein ? On ne saurait conduire un vaisseau de la Fédération sans une bonne tirage de techno-babble. Et donc, Star Wars ? Oh, disons que c’est de la « science fantasy », cet entre-deux, hybride ou oxymore.

Profession : archétype

Archétype, n.m. Type primitif ou idéal ; original qui sert de modèle. V. étalon, exemplaire, modèle, original, principe, prototype.

 La première aventure de Sherlock Holmes, « Une étude en rouge », parue en 1887, et le personnage fit ses premiers pas dans le célèbre magazine The Strand en 1891 (avec « Un scandale en Bohême »).

Immédiatement, le prodigieux détective créé par Conan Doyle frappa les imaginations. Non seulement celles de ses lecteurs, qui lui firent un triomphe, mais aussi — celles des autres écrivains !

« Il faut une certaine force intérieure et des moyens rares de l’imposer — c’est-à-dire du talent — pour créer un type. » écrivait Joseph Kessel en 1929. Il parlait alors d’Arsène Lupin, mais ses propos s’appliqueraient de la même façon à Sherlock Holmes : dés les premières nouvelles le mettant en scène, ce personnage s’imposa comme un archétype.

Prompts à reconnaître où résidait le succès, de nombreux confrères de Conan Doyle se mirent à mettre en scène des détectives privés, généralement accompagnés de leur fidèle acolyte et commentateur.

C’est ainsi que naquirent au fil des années des figures aussi pittoresques que celles d’un enquêteur docteur en médecine (Dr Thorndyke par R. Austin Freeman), aveugle (Max Carados par Ernest Bramah), pur intellectuel (La Machine à penser, par Jacques Futrelle), paire du royaume (Lord Peter Winsey par Dorothy L. Sayers), petit fonctionnaire (Martin Hewitt par Arthur Morrison), cambrioleur (Raffles par E.W. Hornung, le propre beau-frère de Conan Doyle), obèse (Nero Wolfe l’homme aux orchidée, par Rex Stout), Français (Eugène Valmont par Robert Barr) ou Belge (Hercule Poirot par Agatha Christie)… et je ne cite ici que les plus fameux !

Plus étonnant, et encore plus éloquent quant à la force de cette création littéraire, fut le fait que des pastiches et des parodies naquirent aussitôt. Les deux hommages rédigés par James Barrie, le célèbre dramaturge et auteur de Peter Pan, étaient de nature amicale et figurent toujours en bonne place, aujourd’hui, parmi les meilleurs pastiches d’Holmes (il faut lire l’hilarante « Affaire des deux collaborateurs »). Mark Twain, dans son roman Plus fort que Sherlock Holmes, avait des intentions ironiques mais respectait relativement le personnage.

Bien d’autres emprunts, cependant, ne visaient alors que le commerce pur et simple : des entrepreneurs allemands s’emparèrent de Sherlock holmes et lui firent donner de nombreuses nouvelles aventures, hâtivement bâclées entre Dresde et Berlin par des tâcherons anonymes (Yves varende s’attache aujourd’hui a faire redécouvrir ces œuvres étranges — en les reconstruisant et les réécrivant de manière à obtenir des textes de bonne tenue : voir ses recueils chez Lefrancq et Fleuve Noir). Passant de mains en mains, inspirant d’autres exploiteurs, croisant des traductions de fascicules américains et les aventures de Raffles, ces Sherlock Holmes apocryphes se transformèrent de maint manières à travers l’Europe : des fascicules naquirent portant les noms de Détective de renommée mondiale, Harry Taxon, Harry Dickson, Lord Lister, Sexton Blake, Nick Carter, Miss Boston, etc.

Parallèlement à cette exploitation cynique, un nouveau phénomène vit peu à peu le jour : les « fans » de Sherlock Holmes.

Considéré comme un « canon » quasi sacré, les textes de Sir Arthur Conan Doyle firent l’objet d’études mi-sérieuses mi-amusées, où leurs auteurs s’interrogeaient sur la date de la naissance d’Holmes, le nombre de mariages de Watson, la nature et l’emplacement de la blessure de celui-ci, le décès d’Irène Adler ou, surtout — le hiatus entre la mort présumée d’Holmes aux Chutes de Reichenbach (in « L’ultime affaire », nouvelle publiée en décembre 1893 et située par les commentateurs au printemps 1891) et sa soudaine réapparition dans « La maison vide » (nouvelle publiée en septembre 1903, située par les commentateurs en avril 1894).

De l’étude au pastiche, il n’y avait qu’un pas… De nouvelles affaires de Sherlock Holmes furent rédigées par des amateurs éclairés, généralement soucieux d’imiter la forme des textes canoniques et de rendre hommage à la création de Conan Doyle. Une remarque du bon docteur Watson, dans « Le problème du pont de Thor », devait particulièrement déclencher les spéculations : des notes et récits sur des affaires de Sherlock Holmes non encore relatées reposeraient dans une malle en fer, déposée dans la filiale de Charing Cross de la banque Cox & Cie. Hé bien ! Il ne restait plus qu’à « redécouvrir » ces notes. Et bien d’autres encore…

Une fois lancé, le phénomène ne s’arrêta plus. Au point que la fiction sherlockienne constitue aujourd’hui presque un sous-genre du roman noir : elle a d’ailleurs son rayon dans les librairies anglo-saxonnes de polar, ses éditeurs spécialisés (Calabash Press, Breese Books, Simon & Pierre, Ian Henry Publications…), ses revues (. On ne compte plus aujourd’hui les romans apocryphes, qu’ils soient le fait d’illustres inconnus ou de grands noms de la littérature policière.

Mère abusive, mère abusée

« Car nous sommes de minuscules créatures dans un univers ni bienveillant ni malveillant… Il est simplement énorme et n’a pas conscience de nous, sauf en tant que maillon de la chaîne de la vie. » déclarait un jour l’écrivain américain Harlan Ellison.

Rares sont pourtant les hommes a parvenir à considérer leur rapport à l’univers de manière aussi détachée, aussi radicalement neutre.

Dans leur rapport à la Nature, les hommes ont bien plutôt le réflexe de réifier leur environnement : à quoi sert la Nature, quelle est notre place en son sein, comment nous cerne-t-elle, peut-elle être bénéfique ou mal intentionnée à notre égard ?

La vanité humaine est telle que, dans la plupart des cas, nous ne saurions paisiblement « accepter le sauvage, accepter que la vie puisse développer sa propre puissance, sans l’Homme mais à côté de l’espèce humaine. »[1]

Et puisque la Nature ne saurait être neutre, doit toujours se mesurer dans le rapport (forcément conflictuel) qu’entretient l’homme avec elle, il découle qu’elle s’incarne en une multitude de manifestations.

C’est notamment ce que nous enseigne le folklore (légendes, mythologies et superstitions), en tout cas, qui partout dans le monde et quelques soit la diversité des cultures humaines, illustre la croyance en d’innombrables présences autres.

Des présences que l’on parvient parfois à discerner du coin de l’œil, ou bien qui se trahissent par un mouvement furtif au sein d’un buisson, par une trace sur le sable, ou par un cri dans la nuit. Ces autres, ce ne sont assurément pas seulement les animaux — ce sont également des présences intelligentes, des peuples mystérieux avec lesquels l’homme aimerait peut-être entamer un dialogue mais dont il se méfie au moins autant que l’autre peut se défier de lui. Vivant au sein de la Nature, en harmonie avec elle, ils en sont au moins les ambassadeurs, souvent même les fruits.

Ces autres (nommons-les les fées, par souci de simplification), quelle que soit leur forme, ne sont généralement pas particulièrement bien intentionnés vis-à-vis de la race humaine, qu’ils jugent durement en raison des multiples transgressions et agressions que ne cesse de commettre notre race.

Car si elle est une mère pour les hommes aussi, la Nature ne cesse d’être abusée. Ceux de ses enfants (les fées) qui n’ont pas quitté son giron (ou qui en sont l’extension parfaite) ressentent donc l’attitude humaine. Et la Nature de devenir donc abusive à son tour.

Pourquoi les hommes ne peuvent-ils pas s’empêcher de violer la Nature ? Chacun a déjà ressentit l’ivresse de se trouver en harmonie avec son environnement, l’émotion d’embrasser la vie avec laquelle on se trouve en contact. Pourtant, l’instinct de l’homme semble toujours lui dicter une nécessité d’outrage.

Le philosophe Gaston Bachelard prend pour exemple le cas des sources : « L’eau pure et claire est […] pour l’inconscient, un appel aux pollutions. Que de fontaines souillées dans nos campagnes ! Il ne s’agit pas toujours d’une méchanceté bien définie qui jouit par avance de la déconvenue des promeneurs. Le « crime » vise plus haut que la faute contre les hommes. Il a, dans certains de ses caractères, le ton du sacrilège. C’est un outrage à la nature-mère. »[2]

Ces poussées sacrilèges travaillent le réflexe humain, qui en ressent en même temps le côté injuste. Et par conséquent, l’homme d’aussitôt peupler la Nature d’esprits qui seraient là pour la protéger ! Sous la forme de fées ne manquant pas d’imagination ni de pouvoir lorsqu’il s’agit de punir le transgresseur…

Citons en exemple ce dialogue attribué à des nymphes de Basse-Normandie, en conciliabule après avoir surpris « un malotru qui a pollué leur fontaine […] : « À celui qui a troublé notre eau , que souhaitez-vous, ma sœur? – Qu’il devienne bègue et ne puisse articuler un mot. – Et vous, ma sœur? – Qu’il marche toujours la bouche ouverte, et gobe les mouches au passage. – Et vous, ma sœur? – Qu’il ne puisse faire un pas sans, respect de vous, tirer un coup de canon. »[3]

Une tension perpétuelle existe, entre le respect de la grande beauté naturelle et l’affirmation de l’identité de l’homme. Un paradoxal va-et-vient entre l’homme qui souille la rivière par les égouts et les usines, et le même homme qui sympathise avec tristesse au drame de l’impureté de l’eau. À l’image de Huysmans qui a joué avec cette répugnance et ce sentiment de culpabilité dans son portrait de la Bièvre « cette rivière en guenilles () exutoire de toutes les crasses, [qui] remue sa suie coulante […]. »[4].

Un conflit : voilà ce qu’est depuis toujours le rapport de l’homme et de la Nature. Et quelle littérature saurait mieux illustrer ce conflit que la fantasy ?

Une littérature qui trouve sa source dans le folklore et qui illustre de belle manière le besoin dans lequel se trouve l’esprit humain de faire usage du filtre du merveilleux pour mieux appréhender la réalité.

Oui : du conflit homme/Nature, la fantasy ne cesse de nous parler encore et encore. Parce que le merveilleux est toujours une métaphore, un moyen de distanciation auto­risant le recul néces­saire afin de maîtriser le chaos de la réalité.

Et qu’il s’agisse de l’avènement de l’ère industrielle (dans les récits de type « steampunk »), de la maîtrise des pulsions animales (dans les histoire de « garous »), de la sauvegarde des dernières poches de vie sauvage (par le biais de contacts avec des peuplades féeriques survivantes au monde moderne) ou de l’interrogation sur la pertinence de la vie urbaine (au même titre que la mauvaise herbe ou que les merles moqueurs, les fées sont toujours présentes, même au sein de nos banlieues), tout le spectre de ce conflit trouve à s’illustrer en fantasy.

Vision de l’homme contre magie verte : une tension narrative exemplaire s’est faite jour à partir d’une donnée essentielle de la condition humaine.

[1] Antoine Waechter, Dessine-moi une planète.

[2] Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves.

[3] Paul Sébillot, Les Eaux douces.

[4] J.K. Huysmans, A Vau l’Eau.