Un anthropologue dans les étoiles

Suite de l’exhumation d’articles d’il y a une vingtaine d’années… Le capitaine ne rajeunit pas…

L’un des moteurs habituels de la science-fiction est la volonté des hommes d’aller dans les étoiles et d’y découvrir d’autres formes de vie — et même de préférence, d’autres intelligences. Le genre est riche en extraterrestres excentriques, de toutes tailles et de toutes couleurs, mais certains auteurs préfèrent penser que l’humanité ne peut avoir qu’un seul visage, quelque soit son lieu de naissance.

La science-fiction s’enorgueillit d’avoir toujours compté dans ses rangs bon nombre d’écrivains qui sont également des scientifiques — mais il s’agit le plus souvent des disciplines « dures » de la science : astronomie, physique, chimie… Chad Oliver demeure, à ce jour, l’unique anthropologue du genre.

UNE VIE D’UNIVERSITAIRE

Né en mars 1928 d’un père chirurgien et d’une mère peintre, Symmes Chadwick Oliver fut un sportif assidu dans son enfance, jusqu’à ce qu’une fièvre rhumatisante menace de le tuer à l’âge de douze ans. Alité, le jeune Chad se mit à dévorer des ouvrages de science-fiction : Jules Vernes, H.G. Wells, Edgar Rice Burroughs et les pulps alimentèrent son imaginaire. Il arrosa abondamment le courrier des lecteurs de ces dernières publications.

La famille Oliver quitta l’Ohio pour le Texas durant la seconde guerre mondiale. Entre temps, Chad s’était remit au football. Il entra en 1945 à l’Université du Texas à Austin, où il étudia la littérature et l’anthropologie. Il passa ses diplômes dans cette dernière matière en 1951 et 52. Il se maria en novembre 1952 avec Beje Jenkins, à Los Angeles, où le couple résida jusqu’en 1955. Durant deux ans et demi, Chad Oliver forma de solides liens d’amitié avec quelques autres écrivains de la région de Los Angeles, Richard Matheson, Charles Beaumont et William F. Nolan. Oliver retourna à Austin en 1955, diplôme en poche (un PhD d’anthropologie), pour prendre un poste d’enseignant à l’Université du Texas. Il ne quitta plus jamais cet établissement, de promotion en promotion. Durant toutes ces années, il mena également des recherches anthropologiques, au Kenya et ailleurs en Afrique de l’Est. Il publia de nombreux articles et quelques ouvrages sur le sujet.

Chad Oliver est décédé en août 1993, à l’âge de 65 ans.

LES DÉBUTS D’UN ÉCRIVAIN

 Amateur de science-fiction depuis son plus jeune âge, Chad Oliver proposa très tôt des récits aux diverses revues de science-fiction existant alors. Il n’avait que 22 ans lorsqu’il vendit sa première nouvelle, « The Land of Lost Content » (dans Super Science Stories, en 1950), et son premier roman ne tarda pas à suivre, en 1952. Il s’agissait d’un roman de SF pour jeunes, Mists of Dawn. Simple histoire de voyage dans le temps, ce roman d’aventure s’intéressait aux débuts de l’humanité avec finesse et sympathie. Si ce roman n’a rien de très mémorable, il fut néanmoins le premier d’une collection de science-fiction (chez Winston) qui marqua plus d’un jeune lecteur américain.

LA TRILOGIE EXTRATERRESTRE

 ShadowsSunLe premier roman notable de Chad Oliver paru en 1954 : Shadows in the Sun (Ombres sur le soleil — paru chez Denoël «Présence du futur»). Depuis deux mois, Paul Ellery étudie la petite communauté tranquille de Jefferson Springs, Texas. Une petite ville comme beaucoup d’autres aux États-Unis, peuplée de 6000 âmes banales, desservie par le chemin de fer, organisée autour de sa rue principale, informée par un médiocre journal local… Une bourgade typique. Sans histoire. Tellement typique, tellement sans histoire, que l’anthropologue commence à se poser des questions : Jefferson Springs, Texas, est tellement normale qu’elle en est anormale ! Alarmé par des signaux subtils que seule sa formation lui permet de détecter, Ellery décide de fouiller un peu plus sous la surface des choses. Pourquoi toute la population de Jefferson Springs, Texas, est-elle arrivée dans ces quinze dernières années ? Pourquoi n’y a-t-il pas une seule lumière allumée après 9 h du soir ? Quelles sont ces étranges lampes bleues qui brillent dans les salons la nuit ? Quelles sont les réunions auxquelles il n’est pas invité ? L’étonnante vérité ne tarde pas à apparaître à Ellery : Jefferson Springs, Texas, est peuplée d’extraterrestres parfaitement intégré. Quelle sorte d’invasion est-ce là, si invasion il y a ?

Ombres sur le soleil fit une forte impression lors de sa sortie originale, et s’installa d’emblée dans l’imaginaire science-fictif comme un apport marquant pour le genre. Voici un roman de science-fiction qui, en 1954, osait porter au premier plan les préoccupations et la psychologie de son personnage principal. Dans un genre qui, en dépit des œuvres de Theodore Sturgeon ou de Clifford D. Simak, préférait toujours les grands déploiements de décors, les vues globales et les destins collectifs, l’approche minimaliste d’Ombres sur le soleil avait de quoi marquer les esprits. Tout comme était original le choix de l’anthropologie comme approche scientifique du problème posé par l’intrigue de ce roman. Et tout comme semblait nouvelle l’idée selon laquelle « si l’homme de la Terre n’est effectivement pas seul, c’est la race humaine dans sa globalité qui est unique.[1] » En effet, les extraterrestres d’Oliver sont parfaitement humanoïdes : « La galaxie (…) comptait un grand nombre de planètes semblables à la Terre, de petites planètes peu spectaculaires, tournant autour de soleils tout à fait ordinaires. Sur chacune, la mystérieuse alchimie de la vie avait effectué des miracles au sein des mers (…). Les détails différaient souvent, mais le plan d’ensemble était le même. Une planète identique à la Terre engendrait un homme identique à l’homme terrestre. Ce n’était pas un simple hasard, mais le résultat d’une série de conditions données. »

Lors de la réédition du roman outre-Atlantique dans les années 80, Harlan Ellison déclara qu’il avait toujours admiré Shadows in the Sun, qui lui semblait être le premier roman véritablement New Wave, ce bien longtemps avant la New Wave. En effet, si le talent d’Oliver de « toucher au cœur du problème humain » (selon Damon Knight) existait également chez quelques autres auteurs (on pense inévitablement à Simak et autres auteurs de la science-fiction « pastorale » — mais surtout à Zenna Henderson : la petite ville de Jefferson Springs pourrait aussi bien être un havre du Peuple), la manière dont il expose dans ce roman le cheminement mental de son héros, ainsi que la conclusion douce-amère et indécise de l’intrigue, préfigurent indéniablement la « speculative fiction » qui fit les beaux jours des années 1970.

Oliver poursuivit sa réflexion sur la condition d’extraterrestre — sur l’aliénation et l’identité — au fil de ses trois autres romans de science-fiction. Les critiques ont pris l’habitude de considérer que Unearthly Neighbors (1960) et The Shores of Another Sea (1971) forment avec Shadows in the Sun une trilogie thématique.

Unearthly Neighbors est un autre roman de Chad Oliver qui frappe aujourd’hui par son caractère pionnier : le lecteur d’œuvres plus récentes comme L’œil de la reine de Philip Mann (Denoël), Contact de Carl Sagan (Mnémos) ou Le Vol du moineau de Mary Doria Russell (ActuSF) se doute-t-il qu’en 1960 un écrivain texan nommé Chad Oliver était déjà passé par là, qu’il avait déjà envisagé et traité à merveille le thème de la réception d’un message extraterrestre et de la mission anthropologique de premier contact ? Dans Unearthly Neighbors, une expédition est montée pour approcher le peuple humanoïde de Sirius 9, expédition menée par l’anthropologue Monte Stewart. Les extraterrestres sont un peuple primitif, vivant dans les arbres et dans des cavernes, mais possédant un véritable langage et une société complexe. Au début, les choses se passent plutôt tranquillement — jusqu’à un soir fatal, où les extraterrestres attaquent le campement terrien et massacrent la majorité des scientifiques. Que c’est-il passé ? Quel est le rôle des chiens-loups domestiqués par les extraterrestres ? S’immergeant totalement dans cette culture fondamentalement « autre », Monte Stewart découvrira les secrets d’une évolution à la fois si proche et si éloignée de la notre.

The Shores of Another Sea débute comme un mélange de roman colonial et de roman d’angoisse. Patron d’un élevage de babouins, en Afrique, Royce Crawford est inquiet : il ne sait pas exactement pourquoi, mais il a vaguement l’impression d’être surveillé. Un soir, une lueur blanche déchire le ciel, pour aller s’écraser quelque part dans la savane. Et le lendemain, des babouins commencent à disparaître : cages éventrées, babouins enlevés, babouins démembrés… Quelle force est en œuvre, qui menace l’univers tranquille de Royce ?

Largement autobiographique, parsemé de considérations sur l’écologie, le rapport avec la nature, la chasse et les hommes, écrit d’une plume élégante, The Shores of Another Sea s’avère peu à peu mener son lecteur vers une nouvelle facette de la thématique du contact avec les extraterrestres. Pour faire une analogie avec des auteurs récents, The Shore of Another Sea serait quelque chose comme un roman de Mike Resnik rédigé par Andrew Weiner. Tension, poésie, sens du paysage, attention portée aux sentiments, subtilité du thème… tous concours à faire de ce roman un nouveau petit bijou.

AUTRES ŒUVRES

 Entre Ombres sur le soleil et Unearthly Neighbors, Oliver donna en 1957 à la SF un autre très beau roman : The Winds of Time (Les Vents du temps — paru chez Opta «Galaxie-Bis» puis chez J’ai Lu). Wes Chase adore la pêche à la truite — sa femme râle bien un peu, mais dans l’ensemble elle lui laisse satisfaire à cette lubie inoffensive. C’est ainsi que par un bel après-midi des années 50, Wes grimpe dans la montagne pour aller taquiner du poisson. Surpris en fin de journée par un orage qu’il n’avait pas vu venir, Wes trouve refuge dans une étroite caverne. Épuisé, transi de froid, il finit par s’endormir sur la terre battue. Pour être brusquement réveillé par l’ouverture d’une porte au fond de la caverne. Un être de grande taille l’observe ! Paniqué, Wes se précipite dans la forêt et tente d’échapper à l’étranger. Mais c’est peine perdue : il est rapidement rattrapé, et paralysé par un rayon étrange. Ramené à la caverne, il est introduit dans le bunker de l’étranger. Un bunker qui comporte aussi plusieurs niches creusées à même la pierre, où dorment encore d’autres hommes « différents ». Commence alors pour Wes le long calvaire de la détention, l’étranger apprend lentement son langage, puis lui raconte son histoire…

Le reste des Vents du temps est essentiellement occupé par le récit tragique que fait l’extraterrestre d’une expédition menée par son peuple pour, enfin, trouver une race humaine qui ne se soit pas auto-anihilée dans une guerre. Puis la panne du vaisseau spatiale, l’écrasement sur une Terre encore préhistorique. Et la décision : hiberner, en espérant se réveiller à temps avant la prochaine guerre totale, à temps pour profiter d’une technologie qui permettrait aux extraterrestres de retourner vers leur monde… Une décision désespérée, et qui ne peut résoudre le problème du passage du temps : naufragé, l’équipage l’est doublement — loin de son monde, et loin de son époque.

Les Vents du temps n’est pas pour rien le roman le plus connu d’Oliver : c’est peut-être son plus poignant, une approche profondément humaine du « premier contact ». Chargé d’émotion, il sait nous faire partager la douleur tant de Wes Chase que des naufragés. Pour jouer encore une fois au jeu des comparaisons, Hemingway semble rencontrer ici… Andrew Weiner, encore (assurément le plus « oliverien » des auteurs récents).

Dernier roman de science-fiction d’Oliver, Giants in the Dust (1976) est le récit d’un retour aux valeurs primitives de l’humanité — une thématique proche de celle de Unearthly Neighbors. Dans une œuvre qui est tout autant un roman de pure aventure qu’une réflexion sur l’évolution de l’homme, Varnum est un homme issu d’une puissante mais languissante civilisation technologique, qui décide d’infléchir le destin d’une planète encore primitive (où il se fait déposer), en appliquant ses théories anthropologiques quant à la nature humaine.

Chez un tout autre auteur, une telle thématique risquerait fort de dégénérer en démonstrations manichéennes et réactionnaires. Chad Oliver se garde bien de tomber dans ces pièges. Si ses théories ne m’ont pas réellement convaincu, elles sont exposées de manière honnête et ouverte.

Les nouvelles de Chad Oliver furent réunies en recueils, d’abord en 1955 dans Another Kind, puis en 1971 dans The Edge of Forever.

Fort occupé par son métier principal, Chad Oliver écrivit relativement peu, mais il trouva tout de même le temps d’écrire en sus de sa science-fiction deux romans entre western et histoire, The Wolf is my Brother (1967, sur les Amérindiens) et Broken Eagle (1989). Je n’ai malheureusement pas pu les lire (les ouvrages hors genres sont particlulièrement difficiles à trouver d’occasion). Ils furent en tout cas suffisamment remarqués pour recevoir chacun un prix littéraire — alors qu’aucune des incursions d’Oliver en SF ne fut ainsi récompensée. Un dernier roman historique, teinté de fantastique, Cannibal Owl, fut annoncé en 1994, mais sa sortie fut abandonnée par l’éditeur faute d’un nombre suffisant de commandes de libraires.51ykjJt5-3L._SX350_BO1,204,203,200_

Jamais spectaculaire, toute en demi-teintes, constituée de romans brefs et un peu oubliés, l’œuvre de Chad Oliver se situe pourtant en plein cœur de la science-fiction : le genre n’en finit pas d’explorer les thématiques qu’il avait ouverte avec la force tranquille de l’évidence.

[1]Francis Valéry, in « L’hypothèse anthropomorphique dans l’œuvre romanesque de Chad Oliver» (KBN n°4, mai 1992).

Le sombre éclat

Il y a quelques mois, mes confrères d’ActuSF ont eu la belle idée de rééditer L’Étrangère de Gardner Dozois, roman beau et fort d’une science-fiction humaniste. En fouillant dans mes vieux dossiers lors de l’installation d’un nouvel ordi, j’ai retrouvé un papier que j’avais publié sur cet auteur il y a bientôt vingt ans. Exhumons les archives…

56502Gardner Dozois (prononcer son nom à la française : do-zoa) commence à écrire très jeune : né en 1947 c’est à l’âge de 17 ans qu’il vend sa première nouvelle, « The Empty Man ». Publiée deux ans plus tard dans If (en septembre 1966), cette nouvelle lui vaut aussitôt une nomination au prix Nebula. S’étant engagé dans l’armée comme journaliste militaire (il séjourne en Allemagne de 1966 à 1969 — d’où, plus tard, de fréquentes références à ce pays dans ses fictions), Dozois est silencieux durant quatre années, mais dés son retour aux États-Unis il se remet à écrire. Pour vivre, il intègre le comité de lecture de deux éditeurs de livres de poche, ainsi que celui des magazines du groupe Galaxy.

AU SEIN DE LA NOUVELLE VAGUE

Une mouvance passionnante existe à l’époque, pour laquelle le sigle SF ne signifie plus « science fiction » mais bien « speculative fiction ». Dozois s’inscrit en plein dans cette révolution : « Admirateur de Gene Wolfe, Ursula Le Guin, Kate Wilhelm et James Tiptre Jr. (à qui il a consacré une étude passionnante chez Gregg Press en 1977), il oscille entre SF et mainstream, traitant du racisme, du Viet-Nam, des conditions sociales, de l’angoisse existentielle. » (Pierre K. Rey in La Nouvelle Science Fiction américaine, 1981). Propice au développement de la fiction spéculative est alors toute une série d’anthologies périodiques : Universe, Orbit, New Dimensions, Berkley Showcase, Chrysalis… Dozois y publie une série de nouvelles brillantes et remarquées — mais peu commerciales car très exigeantes (il aura cinq nominations au Nebula, trois au Hugo, et aucun prix). L’essentiel en est repris en 1977 dans le recueil The Visible Man (aujourd’hui difficilement trouvable) puis en 1992 dans Geodesic Dreams.

LES REVES GÉODÉSIQUES

 C’est au sein du recueil Geodesic Dreams que peut se trouver un bon échantillon des fictions courtes de Gardner Dozois — qui constituent le principal de son œuvre d’écrivain. « Beaucoup d’écrivains de science-fiction, y compris beaucoup des grands auteurs du genre, se contentent d’être de simples raconteurs d’histoires, utilisant n’importe quel assemblage de mots qui peut s’avérer utile pour convoyer leur sens. Dozois est un raconteur d’histoires, également, et pas des moindres (…) mais il s’intéresse autant à la manière dont il raconte ses histoires qu’aux événements qu’il y décrit. » écrivait Robert Silverberg dans l’introduction à ce recueil.

Car Gardner Dozois est, peut-être avant tout, un grand styliste. Dans un genre historiquement peu soucieux de style en général, Dozois apparaît alors comme un « formaliste ». Pour autant, ses nouvelles sont la plupart du temps aussi de belles histoires : « Enfant du matin » (dans Univers 1986, j’ai Lu) n’aurait aucun sens, et ne provoquerait aucun choc, si narration et thème n’étaient pas intimement liés — lentement, la vérité sur les deux hommes présentés se fait jour, d’une cruauté terrible sans une apparence d’innocence.

Car Dozois n’est pas un mec rigolo, c’est clair : la plupart de ses nouvelles sont noires, très noires. Elles percent et déchirent, glaçantes. Pour une « Stray » (non traduite — dont l’humour bon enfant, sur une femme recueillant une licorne comme l’on recueillerait un chat errant, doit certainement beaucoup à Susan Casper), combien de « Permission de sortie » (in Proxima n° 8 — la confrontation entre un politicien cynique et l’assassin de son fils unique, sur fond de dictature bien-pensante), de « Expiation » (in Univers 1990, J’ai Lu — un ancien tortionnaire cherche le pardon auprès d’un psy), de « Apaisements » (in antho Asimov présente chez Pocket — où un jeune garçon innocent, conditionné, se prépare à être sacrifié) ou de « Chains of the Sea » (non traduite — la fable tranquillement cruelle d’un petit garçon capable de parler avec les autres êtres intelligents peuplant notre Terre — sur d’autres plans à peine décalés du nôtre — et des soucoupes volantes venues un jour discuter avec les vrais habitants de cette planète)… À mon sens, Dozois est un auteur d’horreur — mais l’horreur considéré comme un traitement, pas comme un genre : SF ou fantastique, peut lui importe l’étiquette sous laquelle on serait susceptible de classer ses nouvelles. Le plus souvent, elles sont même inclassables : voir le terrifiant et totalement étrange « Un royaume en bord de mer » (in Univers 1982, J’ai Lu).

DU CÔTÉ DE LA FORME LONGUE

 Gardner Dozois est essentiellement un nouvelliste : il a cependant publié deux romans. Le premier, en 1975, était une collaboration avec un autre spécialiste de la fiction spéculative de l’époque : Geo Alec Effinger.

Lors de sa parution initiale, Nightmare Blue (Poison bleu chez Denoël) provoqua une considérable déception chez les critiques : comment ça, deux jeunes loups de la fiction spéculative qui écrivaient ensemble un roman de science-fiction classique ? Voilà qui « démontre une dangereuse facilité de la part des deux auteurs » nous déclare encore aujourd’hui l’assez snob John Clute dans son Encyclopedia of SF. Le fait est que Poison bleu est un roman de pure aventure, mais quel mal y aurait-il à ça ? Il est très plaisant, avec tous les atouts que l’on peut attendre des meilleurs « petits maîtres » du genre : à savoir rapidité d’action, utilisation intelligente de thématiques mineures de la science-fiction, bonne intrigue policière, écriture simple mais efficace. Plus un humour bien venu, des trouvailles astucieuses, quelques fortes scènes émotionnelles et un excellent suspense. On pense à du Lloyd Biggle Jr. (en plus noir), à du Zelazny de bonne facture, ou… à du Effinger moderne ! Car, plus tard, le turbulent jeune homme qu’était alors Geo Alec Effinger devint un remarquable auteur de romans d’aventures : voir sa jubilatoire série du Privé de désert (récemment rééditée en intégrale chez Mnémos : Les Nuits du Boudayin).

D’ailleurs le personnage principal de Poison bleu, Karl Jaeger, est un détective privé. Le dernier détective privé de la Terre, dans un vingt-et-unième siècle voué aux grandes entreprises aussi bien privées que fédérales. Il a été embauché par un milliardaire pour enquêter sur l’enclave extraterrestre qu’ont créé en Allemagne les Aensalords. Il n’en réchappe de d’extrême justesse ! Rentré à son agence, il consulte la presse et constate que rien ne filtre dans les médias des activités des E.T., alors que ceux-ci terrorisent la région où ils sont installés.

Parallèlement, un extraterrestre esclave des Aensamasters mène une enquête de son côté, au sein de la forteresse des E.T. Ressemblant à un mélange de crustacé et de pieuvre, Corcail Sendijen appartient à une élite qui semble bien décidée à débarrasser l’univers civilisé de la menace aensalord. Mais pour cela, Corcail doit trouver la source de la drogue qui permet aux Aensalord de mener l’univers par le bout du nez. Trois hauts fonctionnaires de l’ONU viennent voir Jaeger à son agence : ils veulent l’embaucher parce que le gouvernement mondial est totalement corrompu, ils ne peuvent plus faire confiance à personne dans les sphères dirigeantes. Une drogue, provenant des Aensalord, asservi les puissants de la Terre : administrée une seule fois, cette drogue provoque une addiction immédiate. Elle est mortelle, si l’on cesse d’en prendre. Et les Aensamasters en ont administré à tous les dirigeants ou presque… De plus, trois vaisseaux spatiaux surpuissants menacent la Terre, en cas de révolte. La mission de Jaeger : retourner dans l’enclave E.T., découvrir la source de la drogue, et la détruire. Une mission quasi-impossible, qu’il accepte pourtant…

L’autre roman de Dozois, Strangers (1978 ; en français, L’Étrangère), rencontra un meilleur succès d’estime — et sa réputation n’a cessée de croître depuis. À juste titre.

Joseph Farber est un artiste terrien, qui est venu se perdre sur la planète Lisle — une planète où la Terre n’a qu’un minuscule comptoir, comme autrefois les Blancs venaient s’installer sur les côtes de la Chine impériale. D’ailleurs Lisle s’appelle Weinunnach dans la langue dominante des indigène (les Cian) : les Terriens ne sont pas les meilleurs diplomates qui soient, leur travestissement du vrai nom de leur monde d’accueil n’est qu’une des nombreuses facettes du mépris dans lequel ils tiennent leurs hôtes. Qu’importe : l’arrogance dérisoire des Terriens amuse les Cian, qui ont tendance à se foutre d’eux plus souvent qu’à leur tour lors des prétendus échanges de biens… Si les humains souffrent d’un net complexe de supériorité, dûe au traumatisme de l’entrée de la Terre dans le commerce galactique, les Cian pour leur part vivent sereinement, dans une société qui a toutes les apparences d’un haut niveau culturel et social.

Jamais avant la fête de l’Alàntene, Farber n’était sortit de l’Enclave terrienne. Pourtant, son job est d’enregistrer des paysages extraterrestres afin d’en tirer des sortes de tableaux/photographies subjectives, qui font fureur sur Terre. Indolent, Farber s’est laissé enfermé dans la routine de l’Enclave, sa première excursion en territoire indigène lui apparaît donc comme une sorte d’épreuve initiatique. D’autant que l’Alàntene est une fête religieuse, à peu près incompréhensible pour les étrangers. Incompréhensible ? Certes, pour les Terriens qui demeurent à l’extérieur des festivités et se droguent pour éprouver des sensations inédites, mais Farber pénètre dans la foule en extase et ne tarde pas à ressentir, lui aussi, l’étrange attraction d’un rituel qui pulse dans la population entière de la planète. Secoué, Farber se retire dans un abri élevé par et pour les Cian — c’est là qu’il va rencontrer Liraun Jé Genawen, une belle femme, une superbe indigène, avec laquelle il va bientôt tenter de faire sa vie. Mais comment peuvent s’entendre des amants aussi étrangers l’une à l’autre ? D’autant que, si la société extraterrestre semble assez tolérante, il n’en va pas de même des colons terriens, mesquins et racistes. Entre incompréhension intime et rejet social, le couple va faire son chemin, plongeant aux tréfonds de la psyché de deux civilisations qui s’ignoraient jusqu’à lors.

Rarement avant L’Étrangère un auteur avait-il tenté de brosser le portrait véritablement exhaustif d’une civilisation extraterrestre. Et lorsque je dis extraterrestre, je ne parle pas de l’exotisme à la Jack Vance, mais d’une vraie construction intellectuelle et ethnologique. Quant à l’approche purement intime du problème, elle n’était rendue possible, bien entendu, que par l’avènement de la spéculative fiction. Le résultat fut une œuvre bouleversante, à mon avis l’un des tout grands romans de SF du siècle. L’attention au décor, le lyrisme des descriptions, la beauté de la langue et des ambiances, ont rarement été égalés dans notre genre de prédilection. Je ne vois guère que Philip Mann, dans L’œil de la Reine (chez Denoël), qui soit allé aussi loin dans la xénologie, et Élisabeth Vonarburg, dans Tyranaël (chez Alire) qui ait poussé plus loin encore la construction d’une ville étrangère crédible… En relisant L’Étrangère, presque dix ans après ma première lecture, j’ai réalisé combien d’éléments de ce roman m’avaient marqués, profondément.

TRAVAIL À PLUSIEURS MAINS

 La science-fiction, contrairement à toutes les autres formes de littérature, a une véritable tradition d’écriture de plusieurs auteurs en collaboration. On pense bien sûr au travail d’H.P. Lovecraft (entre directeur littéraire et nègre) pour de nombreux de ses contemporains, ou à la carrière commune de Catherine L. Moore et Henry Kuttner (sous le pseudonyme de Lewis Padgett). Du côté de la speculative fiction, Harlan Ellison entama des collaborations avec de nombreux écrivains — la matière du recueil Partners in Wonder (1971). De notre côté de l’Atlantique, Jean-Pierre Andrevon l’imita avec brio dans les deux recueils Compagnons en terre étrangère (chez «Présence du Futur» en 1979), tandis que Michel Jeury multipliait les œuvres collectives.

Non content d’avoir signé avec Geo Alec Effinger un roman complet, Gardner Dozois continua au cours des années à collaborer sur des nouvelles avec des copains (Michael Swanwick, Jack Dann, Jack C. Haldeman II) et avec son épouse (Susan Casper). La plupart de ses œuvres à plusieurs mains firent en 1990 l’objet d’un luxueux recueil, Slow Dancing Through Time, chez le petit éditeur Mark V. Ziesing. En 2008, il a encore publié un court roman collaboratif, avec Daniel Abraham et G.R.R. Martin, Hunter’s Run (Le Chasseur et son ombre).

C’est également avec Jack Dann (un écrivain méconnu de la speculative fiction, brièvement revenu sur le devant de la scène en 1995 avec The Memory Cathedral, une monumentale « histoire secrète » de Léonard de Vinci) que Gardner Dozois fera ses premiers pas en tant qu’anthologiste : après A Day in the Life, en solo en 1972, il produira Future Power avec Dann en 1976 puis une très longue suite d’anthologies thématiques (existant encore aujourd’hui), allant piocher dans les revues la matière de recueil sur les chats, les licornes, les aliens, les dinosaures, les anges, etc etc.

TROP OCCUPÉ POUR ÉCRIRE

 L’œuvre de fiction de Gardner Dozois est relativement limitée mais sa place dans la science-fiction américaine est cependant incontournable. Ce paradoxe s’explique par son travail éditorial.

Sur la foi de ses premières anthologies, Dozois se voit confier en 1977 la direction du Best Science Fiction of the Year de l’éditeur Dutton, à la suite de Lester Del Rey. Dozois dirige cinq volumes de ce best of de l’année avant que la série ne soit abandonnée. Un nouvel éditeur, Bluejay Books, lui propose en 1984 de reprendre ce type de travail : c’est la naissance des colossaux Year’s Best Science Fiction, une collection qui, reprise par Tor à la faillite de Bluejay, se poursuit encore de nos jours — elle est devenue absolument incontournable pour qui veut savoir ce qui se fait dans le domaine de la nouvelle (à noter que l’édition anglaise s’intitule Best New SF). Dozois y sélectionne le meilleur des nouvelles, bien entendu, mais présente également un panorama de l’évolution du genre au cours de l’année (dans des préfaces remarquables d’acuité), et propose une liste de nouvelles non-retenues pour publication dans le Year’s Best mais néanmoins intéressantes.

Parallèlement à cette entreprise, Gardner Dozois préside depuis la fin de 1985 à la destinée d’une des principales revues de SF aux États-Unis : Isaac Asimov’s SF (si ce n’est LA principale revue, d’ailleurs…). Il reçoit en 1988, 1989, 1990 et 1991 le prix Hugo du meilleurs directeur littéraire. Son influence sur le domaine est immense mais, et c’est là sa force, non dirigiste : Dozois ne privilégie pas une forme de SF par rapport à une autre, il n’a pas les obsessions mono maniaques d’un Campbell autrefois. Même la fantasy — quoique ce genre soit plutôt plutôt l’apanage des revues concurrentes F&SF et de Realms of Fantasy — trouve place dans les pages d’Asimov’s. En fait, Dozois ne choisit des nouvelles que sur la foi de leur qualité littéraire intrinsèque, sans souci de genre — une diversité de choix qui ne lui a jamais été reproché même par les fans les plus conservateurs. Témoin de cette sûreté de choix, le nombre de Hugo et de Nebula raflé chaque année par Asimov’s.

Enfant de la « spéculative fiction », Gardner Dozois est allé bien au-delà de cette mouvance et il n’est pas trop fort de dire que la science-fiction nord-américaine aurait été très différente sans son travail.

L’institutrice et les extraterrestres

Il n’y a pas longtemps, j’avais envie de relire des nouvelles de Zenna Henderson — et j’ai réalisé que l’intégrale Ingathering faisait partie des livres « empruntés » par une personne indélicate. Je l’ai donc racheté, ma foi. Et me suis souvenu avoir d’antan consacré un petit article à cette autrice…

Ils sont parmi nous : vieux thème de la science-fiction ! D’ordinaire, on pense que les extraterrestres ainsi introduits chez nous sont plutôt du type sournois et maléfique, d’affreux envahisseurs venus pour nous mentir et nous spolier. Pourtant la littérature de science-fiction a souvent parlé d’E.T. bénéfiques, de gentils paumés venus de l’espace…

Née près de Tucson, Arizona, en 1917, Zenna Henderson (née Chlarson) passa la plus grande partie de son existence comme maîtresse d’école dans les établissements scolaires de l’Arizona rural. Elle enseigna également en France durant deux ans, puis une année dans le Connecticut, et « en Arizona, j’ai enseigné dans un camp de déplacement de Japonais durant la Deuxième Guerre mondiale puis, bien plus tard, dans un camps militaire — Fort Huachuca. J’ai enseigné dans une ville minière à moitié fantôme, où les enfants devaient apporter des bouteilles d’eau parce que la pression de l’eau était trop faible pour monter jusqu’en haut de la colline où était située l’école. (…) De profession, je suis institutrice. De vocation, je suis écrivain. »[1]

Cet enracinement dans la campagne d’Arizona et dans la profession d’institutrice sont les bases de toute la carrière d’autrice de Zenna Henderson, qui durant plus de trente ans livra des nouvelles à la revue F&SF. Jamais elle n’écrivit de roman, rarement elle s’éloigna de ses racines : la quasi totalité de ce qu’elle écrivit tient en quatre petits recueils. Les histoires tournant autour de l’univers scolaire étaient la spécialité d’Henderson — elles lui permettaient une vaste gamme d’événements toutes vues à la fois par la sensibilité des adultes et par celle des enfants. Minimalistes dans leur cadre comme dans leur portée, ses nouvelles jouaient uniquement dans une gamme toutes en demi-teintes. Souvent marquées par une grande sentimentalité, elles pouvaient cependant être également cruelles, proche de l’horreur moderne.

Sa première nouvelle sortit en 1951 : « Come On, Wagon » (in F&SF, bien entendu). Et dés sa deuxième (« Ararat », octobre 1952), elle débuta le cycle pour lequel elle mérite de demeurer dans la mémoire de la science-fiction : les Chroniques du Peuple.

PERDUS SUR TERRE

Les habitants de Cougar Canyon ont beaucoup de mal à garder un instituteur. En fait, ils en changent chaque année, et bon nombre des enseignants qu’on leur a envoyé au fil des ans n’est jamais repartit de la petite bourgade : un secteur du cimetière local est réservé aux vieux instituteurs mort à la tache. D’ailleurs, cette année le rectorat a déclaré forfait : les dirigeants de Cougar Canyon ont du se débrouiller tout seuls pour trouver leur instit’, en faisant appel à une agence d’intérim de la côte.

C’est une jeune femme, cette fois, qu’on leur envoi : un changement agréable par rapport aux vieux bonshommes en fin de carrière auxquels Cougar Canyon a droit habituellement. Et puis, qui sait ? Peut-être une jeune personne sera-t-elle moins impressionnable qu’un presque-retraité ? Les enfants font ce qu’ils peuvent pour rester sages, mais c’est dur lorsqu’on est en petite classe de se souvenir qu’il ne faut pas léviter ni téléporter…

51kGR+AdcrL._SX299_BO1,204,203,200_« Ararat » révèle la présence, dans les années 40, d’un petit groupe (je devrais plutôt écrire : Groupe) d’extraterrestres échoués sur Terre, suite à la destruction de leur vaisseau. Le Peuple, fuyant la destruction de sa planète d’origine, a voyagé dans l’espace à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, et l’un de leurs vaisseaux ayant connus des difficultés a explosé en vol au-dessus de l’Arizona. Une nacelle d’évacuation s’est écrasée contre le mont Baldy, dans l’immensité presque désert qui s’étend derrière le village de Kerry Canyon. Là, le Peuple a fondé Cougar Canyon — à l’écart des humains mais en imitant leur façon de vivre. Quasi semblables à nous, physiquement, ceux du Peuple se souviennent encore de la communion psychique de leur civilisation d’origine, et ils sont doués de divers pouvoirs parapsychiques (télépathie, télékinèse, etc). L’arrivée de la nouvelle institutrice, dans « Ararat », révèle à la petite communauté qu’il existe certainement d’autres membres du Peuple ailleurs, disséminés loin du refuge de Cougar Canyon, en but à la différence et obligés de cacher leurs Pouvoirs…

« Lorsque j’ai commencé à écrire « Ararat », le Peuple était supposé être un groupe étrange ayant traversé, par magie, l’océan Atlantique en tant que réfugiés d’une sorte de pays genre Transylvanie. Cependant, j’éprouvais des difficultés à écrire à propos de gens déplaisants, mes personnages devinrent donc de plus en plus « Peuple », jusqu’à ce que je laisse tomber mon idée d’origine et développe à la place le principe de réfugiés venus d’un autre monde. »[2]

Publiée au début des années 1950, cette nouvelle reflète l’intérêt de l’époque pour la parapsychologie — une discipline qui, étudiée scientifiquement depuis les années 20 (par William McDougall et le couple Rhine, en particulier), parviendra au devant de la scène intellectuelle dans les années 50 et 60. La parapsychologie trouvera une manière d’apothéose en 1969, avec son acceptation en tant que science par la Société des sociétés scientifiques américaines. Mais ensuite, entre positivisme triomphant et discrédit dû aux illuminés de tous poils, la recherche en parapsychologie se fera de nouveau très discrète. Toujours est-il que si, de nos jours et par peur d’un certain ridicule, peu d’auteurs osent encore parler de parapsychologie, le sujet était encore considéré comme valable dans les années 1950. De Theodore Sturgeon à Clifford D. Simak, en passant par Frank M. Robinson (The Power, 1956 ; un classique méconnu en France), nombreux sont les auteurs qui basèrent leurs œuvres sur le sujet de l’E.S.P. — ou des « psionics », pour utiliser le terme forgé par le bouillonnant responsable d’Astounding, John W. Campbell Jr. Chez Zenna Henderson, les enfants s’envolent, on gare les voitures dans les arbres et il n’y a pas besoin de se lever pour saisir un bouquin. L’autrice a même créé tout un vocabulaire spécialisé, souvent très poétique dans ce qu’il évoque — les membres du Peuple utilisent des rayons de soleil « noués » pour certaines de leurs actions, par exemple.

« Ararat » témoigne également d’une époque où les États-Unis voient encore cohabiter un mode de vie rustique, hérité du temps des pionniers, et le triomphe de la technologie. « Il n’y a jamais eu une nette dichotomie entre technophile et technophobe. Les intérêts des écrivains sont trop divers pour cela. Antithétique à la fois au souci ultra-technologique d’Analog et à l’emphase stylistique expérimentale de New Worlds, existait une école d’écriture que nous pourrions nommer la Pastorale Américaine Post-Technologie. Traditionnelle, confortable et profondément humaniste dans son approche, cette école est particulièrement bien représentée par trois auteurs, Clifford Simak, Edgar Pangborn et Zenna Henderson. Il y en a d’autres, bien sûr, mais ces trois là laissèrent leur marque sur la décennie, en publiant dans des magazines comme F&SF et Galaxy. Par leur influence, ils donnèrent à ces revues une bonne part de leur coloration particulière », explique Brian Aldiss dans son incontournable essai Trillion Year Spree. On peut ajouter, de plus, que les deux magazines en question étant ceux qui bénéficièrent d’éditions françaises (respectivement Fiction et Galaxie), cette école « pastorale » de la science-fiction nord-américaine est particulièrement familière aux lecteurs français.

Humaniste, la science-fiction pastorale ne rejette pas l’Autre : si les décors des Chroniques du Peuple rappellent fortement ceux de la série télé Les Envahisseurs, son idéologie est radicalement différente. En pleine guerre froide, la science-fiction de Zenna Henderson nous dit : acceptons les autres, reconnaissons la différence comme une richesse et non comme une séparation. Les extraterrestres du Peuple ne font pas peur : ils soignent, ils compatissent, ils accueillent — ils émerveillent. Je parlais, à propos de Rite de passage d’Alexei Panshin (chapitre quatre) du sense of sharing (sens de partage, sentiment d’émerveillement en découvrant les autres) par contraste avec le sense of wonder (émerveillement devant le monde extérieur) : l’œuvre d’Henderson en est un superbe exemple.

Les Chroniques du Peuple ont la grâce de l’évidence : qui n’a pas eu l’impression, un jour, de ne pas tout à fait faire partie de l’humanité ? Chez Henderson, ce fantasme est vrai — littéralement. L’autrice reçut d’ailleurs toute sa vie des courriers de lecteurs détraqués, la suppliant de leur dire où se trouve Cougar Canyon car ils sont du Peuple et veulent retrouver les leurs ! Pathétique, cette réaction est néanmoins symptomatique de l’attrait des Chroniques du Peuple : parlant de problèmes intimes, douloureux (différence, inadaptation sociale, rejet par les autres), elles sont de ce fait même… universelles.

RÉUNION

51CH43YXZ5L._SX304_BO1,204,203,200_Les nouvelles suivantes de la Chronique du Peuple sortirent en 1954 (« Gilead »), 1955 (« Pottage »), 1957 (« Wilderness »), 1958 (« Captivity ») et 1959 (« Jordan »). Une nouvelle par an, même pas : miss Henderson n’était pas une autrice prolifique. Même en comptant les quelques fictions hors cycle qu’elle publiait entre temps. Chacune de ces nouvelle permet de mieux explorer l’univers fragile du Peuple sur Terre : le village de Bendo, qui vit dans le souvenir terrifié des massacres qui suivirent l’arrivée de ses habitants après le crash d’une des navettes (scènes de lynchage et de bûcher, les membres du Peuples arrivés dans la région furent traités comme des sorcières et vivaient depuis dans la négation de leur héritage, de leurs Pouvoirs, de peur de déclencher de nouveau la haine des gens de l’extérieur). Des enfants perdus, retrouvés. Et de nouvelles surprises : le Peuple et l’Humanité sont interféconds, et les Pouvoirs du Peuple ne disparaissent pas chez les enfants mixtes ; des enfants d’humains se découvrent même, seuls, des Pouvoirs identiques à ceux du Peuple — les Terriens seraient-ils sur la voie de l’évolution psychique qui fit du Peuple ce qu’il est ? Les six nouvelles forment le récit, éclaté et parcellaire, de la réunion des membres du peuple qui étaient éparpillés sur Terre. Jusqu’à l’arrivée, dans « Jordan », d’un vaisseau venu de New Home, la nouvelle planète découverte et aménagée par les autres Groupes du Peuple. Difficile choix : partir pour un paradis qui leur est parfaitement adapté — mais dont les habitants semblent terriblement détachés des choses matériels, coupés de la vie simple et du goût de la nature —, ou demeurer sur Terre — où sont désormais une partie de leurs racines, mais où la vie est difficile, hasardeuse…

En 1961, l’éditeur Doubleday réunit ces six nouvelles sous forme d’un recueil : Pilgrimage: the Book of the People. Un lien narratif réunit de manière un peu artificielle les six textes — l’histoire de Lea, une jeune fille suicidaire recueillie par le Peuple lors d’une importante réunion de Souvenir. Irritante, Lea n’est visiblement qu’un prétexte, pas vraiment nécessaire. C’est ce recueil qui sortira en France chez J’ai Lu, sous le titre Chronique du Peuple. Toutes les nouvelles étaient déjà parues dans Fiction, mais Jacques Sadoul les fit retraduirent — les traducteurs de Fiction n’ayant notamment pas discerné les allusions bibliques des titres.

« J’avais du mal à trouver un titre pour la nouvelle. Je ne sais plus si c’est J. Francis McComas ou Anthony Boucher — ils étaient co-directeurs du magazine à l’époque — qui suggéra « Ararat ». Ce fut le début d’une suite d’idées qui mena à toutes les nouvelles du Peuple. (…) Les lecteurs non familiers avec la Bible ratent de nombreuses nuances des nouvelles du Peuple. Beaucoup de mes titres en viennent, et la plupart des noms de mes personnages. (…) Toute les nouvelles de Pilgrimage plus « Deluge » ont des thèmes tirés de l’Ancien Testament, appliqués à des individus ou à des petits groupes. »[3]

MATURITÉ

À en croire Brian Aldiss, Zenna Henderson fut ensuite atteinte de « sequelitis ». Jacques Sadoul[4] va même jusqu’à prétendre que « malheureusement, l’auteur ne voulut pas en rester là et donna de nombreuses suites à sa Chronique du Peuple, ce qu’il eût mieux valu qu’elle ne fît point. » Fidèle à cet opinion, Sadoul ne publia donc jamais le deuxième volume du cycle. Mais que l’on me permette de n’être pas (du tout) de cet avis.

De même que je regrette que monsieur Sadoul n’ait jamais publié les suites de la Patrouille du Temps de Poul Anderson (pour des raisons similaires, je crois), je trouve assez outrée l’opinion selon laquelle Zenna Henderson aurait trop écrit. Seize nouvelles (dix-sept avec l’inédite), est-ce tant que cela ? J’ose au contraire affirmer que les meilleurs textes de la Chronique du Peuple se situent dans la seconde partie du cycle. L’autrice y creuse avec plus d’acuité encore les questions d’inadaptation sociale, tout en diversifiant/élargissant un peu ses sujets. Servies par un style toujours moderne (élégant, débarrassé du superflu, prompt à brosser une atmosphère), ces nouvelles sont des trésors de grâce. D’autant que les bons sentiments y sont plus subtils que dans le premier cycle, la religion affaire purement personnelle (Henderson n’a jamais laissé ses textes être envahis de religiosité, bien que le Peuple croit en un dieu supérieur et prie comme les chrétiens) et les personnages plus mûres dans leur approche de la société (le premier cycle mettait surtout en scène des adolescents et des enfants : dans le second cycle ils ont grandis, pris de l’assurance et de la maturité).

En 1967, paru un deuxième volume américain : The People: No Different Flesh, qui réunissait les nouvelles « Return » (1961 ; « Le retour », in Fiction n°166), « Shadow on the Moon » (1962 ; « Ombres sur la Lune », in Fiction n°170), « No Different Flesh » (1965 ; « Des parents éloignés » in Fiction n°197) ; « Angels Unawares » (1966 ; non traduite) et « Troubling the Water » (1966 ; non traduite), assemblées à l’aide d’un récit sur « Mark & Meris ». Ce recueil-là ne fut jamais publié en France.

Zenna Henderson continua, à son rythme tranquille, à fournir de temps en temps des petites vues du destin du Peuple : « Deluge » en 1963 (« Les Éxilés » in Fiction n°174) ; « The Indelible Kind » en 1968 (« Ceux qu’on n’oublie pas » in Les Enfants de la nuit, Marabout) ; « That Boy » en 1971 (non traduite) ; « Katie-Mary’s Trip » en 1975 (non traduite), « Tell Us A Story » en 1980 (non traduite) et « Michal Without » (publié de manière posthume, en 1995, dans le recueil intégral de la NESFA Press ; non traduite).

La plupart de ses autres nouvelles firent l’objet de deux recueils : The Anything Box en 1965, et Holding Wonder en 1971 (traduit chez Marabout en 1975 sous le titre Les Enfants de la nuit)[5].

Zenna Henderson s’éteignit en 1983, emportée par un cancer. Elle n’avait que 66 ans. En 1991, un éditeur anglais fit un recueil intitulé The People Collection, qui réunissait quatorze des dix-sept nouvelles des Chroniques du Peuple. Il fallut attendre encore jusqu’en 1995 pour que la précieuse association NESFA fasse œuvre définitive en publiant Ingathering, qui voit enfin réunies en un seul énorme et beau volume les seize nouvelles des Chroniques du Peuple déjà connues, plus une nouvelle inédite, un petit papier autobiographique de l’autrice, et une chronologie.

D’apparence maintenant un peu désuète, la science-fiction de Zenna Henderson pourrait pourtant continuer de séduire des lecteurs : son message d’émerveillement et de tolérance ne saurait se démoder. Un seul auteur, à ma connaissance, a exploré depuis Henderson des voies vraiment similaires à celles des Chroniques du Peuple : Robert Reginald, dans son cycle des Elders. Surtout connu comme bibliographe et chroniqueur, cet auteur américain d’origine autrichienne livre de temps à autres de belles nouvelles mettant en scène une lignée parallèles des bommes, dont les membres sont dotés d’une très longue vie. Les Elders peuvent décéder de mort violente comme les hommes normaux, mais ne sont jamais atteints par la maladie et ne vieillissent que de manière extrêmement lente. Leur principal ennemi semble être l’ennui et les troubles comportementaux qui s’y rattachent : désespoir, repli sur soi, amnésie — et même suicide. Cachés en petite communautés discrètes (par exemple au fin fond du Tennessee rural) ou vivant au sein des hommes en changeant régulièrement d’identité, les Elders sont souvent des artistes — et comme tel doivent également se méfier de la célébrité. Quatre belles nouvelles de ce cycle se trouvent réunies dans le recueil Katydid & Other Critters (Ariadne Press, 2001).

[1] In « The People Series », seul article rédigé par l’autrice sur sa carrière (réédité in Ingathering, NESFA Press).

[2] op. cit.

[3] op. cit.

[4] In Histoire de la science-fiction moderne, 1973.

[5] Le lecteur francophone curieux pourra trouver d’autres nouvelles de Zenna Henderson, hors cycle, dans Fiction n°37, 46, 104, 126, 149, 204 et 271, Mystère Magazine n°104, Galaxie (première série) n°39, Marginal n°4 et l’anthologie Enfants rouges (Juillard).

Justice expéditive

Il est un aspect du roman policier anglo-saxon classique qui me fait souvent tiquer, c’est sa dimension de « justice expéditive », à savoir la propension de nombre de grands détectives de prendre en main directement l’application d’une sentence. À une époque où la peine de mort est encore généralisée, nos détectives, de Poirot à Wolfe en passant par le Saint, n’hésitent pas certaines fois à provoquer le décès d’un coupable. Idéologiquement, cette pratique ne lasse pas de me bousculer, la dimension orale du polar prenant alors un tour pour le moins fâcheux et discutable. Plus généralement d’ailleurs, à relire une fois de plus des enquêtes de Nero Wolfe, je m’étonne de la froideur, de la dureté des rapports humains dans cette œuvre, Rex Stout met en scène une société américaine brutale et cynique, animée par l’utilitarisme et le dollar — une rudesse dont témoignent également Erle Stanley Gardner ou Elley Queen, par exemple. (Petit extrait de mes Nombreuses vies de Nero Wolfe)

On a vu que, le cas échéant, le sens de la justice de Wolfe le fait parfois pousser au suicide un coupable. Ce procédé ne manque pas de faire sourciller, pour le moins, lorsque l’on possède notre sensibilité actuelle. Mais durant les années trente, et plus particulièrement dans le Nouveau Monde, la violence régnait de manière ouverte et, aux exactions des gangsters, répondait souvent  des moyens de justice assez expéditifs, lorsqu’ils ne se trouvaient pas carrément en dehors du cadre légal. En regard des méthodes d’un Shadow, par exemple, ou d’un Doc Savage qui n’hésite pas au début de sa carrière à trépaner un criminel pour éradiquer dans son cerveau tout comportement mauvais, pousser un coupable au suicide apparaît comparativement raffiné. Fin 1934 ou début 1935, un justicier venu de la vieille Europe débarquera à New York pour illustrer cette conception radicale et illégale de ce que devrait être, selon certains, la justice : Simon Templar alias le Saint abat le chef maffieux Jack Irboill sur les marches du palais de justice, dont le gangster ressortait une fois de plus acquitté. « Simon Templar connaissait New York. Il y avait séjourné à l’époque où l’on pouvait ouvertement boire du champagne ou du whisky ; à l’époque où les buildings n’avaient pas entamé la lutte effrénée menée pour dépasser la hauteur de la tour Eiffel ; à l’époque où s’ouvraient à chaque coin de rue les portes battantsaint007es d’un bar. » Âgé de 31 ans à l’époque, le Saint est un grand jeune homme brun, au teint hâlé et au sourire narquois. Ses complices des débuts étant morts ou « rangés », Templar poursuit seul sa mission de justicier vengeur, avec une arrogance et une veine insolentes. Un courrier de son adversaire favori, l’inspecteur Teal de Scotland Yard, résume la carrière du Saint jusqu’à son passage new-yorkais, dans les premières pages du roman que tirera de cette retentissante affaire le romancier Leslie Charteris. Le Saint à New York demeure considéré comme l’un des meilleurs titres de la saga, qui se poursuivra avec un grand succès commercial bien au-delà de la durée et de l’étendue réelle de la carrière du Britannique à l’auréole. (…)

On note souvent que Wolfe, peu désireux de témoigner devant un tribunal, s’arrange dans nombre d’affaires pour que le coupable se donne la mort. Poussant encore plus loin cette conception assez expéditive de la justice, Wolfe organise cette fois, dans ses propres serres, les circonstances de la mort du criminel. Et lorsque, cinq jours plus tard, Cramer l’admoneste vaguement pour avoir délibérément tué cet homme, Wolfe ne manifeste nul remords et expose pourquoi aucun jury ne pourrait le condamner. Il fait montre du même sens impitoyable de la punition qu’un Hercule Poirot ou un Simon Templar à la même époque, chacun à sa manière. En ces temps rudes, les principes sont non moins implacables. (…)american magazine 1937005

Sur Nero Wolfe et Rex Stout

Je reviens en permanence sur un certain nombre d’auteurs, que j’ai coutume de qualifier irrévérencieusement de « pantoufles » personnelles, des œuvres de littérature populaire qui me sont confort, souvenir et jubilation toujours renouvelée (au même titre que certaines de mes relectures de bédé : les Spirou, Gaston, Gil Jourdan ou Tif et Tondu, en particulier). Outre les Maigret et les Fantômette, par exemple, s’inscrivent dans cette catégorie de relecture des polars américains classiques, à savoir la série des Nero Wolfe (« L’homme aux orchidées ») par Rex Stout. Pourtant, comme l’écrivait Jacques Baudou : « De tous les grands auteurs américains révélés dans les années 30 — John Dickson Carr, Ellery Queen, Dashiell Hammett, Cornell Woolrich, Erle Stanley Gardner —, Rex Stout est sans conteste aujourd’hui le plus méconnu, le grand oublié... » Mais qu’importe, pour moi il demeure le plus grand, tout court. Cela parce que je lis Rex Stout depuis tout môme, car mon grand-père paternel les achetait dans leur traduction de chez Fayard. Rangés sur l’étagère au-dessus du canapé de l’entrée dans notre maison de St-Brévin (eh tiens, cette maison qui figure en photo sur le bandeau ci-dessus), ces petits romans constituèrent mon plaisir principal au sein de ma découverte des polars ainsi alignés — il y avait aussi des Erle Stanley Gardner, des A. A. Fair (oui je sais que c’est le même auteur), différents « Un mystère », des OSS 117 (beurk), des Saint et des Baron (bof)… mais ce sont vraiment ces Homme aux orchidées qui saisirent le plus fortement mon imaginaire. Je les lus et relus, et je les relis encore, mais désormais en V.O.

Lorsque je me suis attelé à la création de la collection « Bibliothèque rouge », tout de suite il me sembla évident qu’au-delà de Holmes, Lupin et Poirot, nous allions traiter de Nero Wolfe — et de manière surprenante, lors de notre toute première rencontre Xavier Mauméjean s’avéra également de cet avis, spontanément. Le projet mis du temps à se mettre en route, mais j’y tenais — tout en sachant que la vente ne serait pas formidable, vu le peu de notoriété du personnage. C’est pourquoi d’ailleurs je lui adjoignis New York comme sujet secondaire, peut-être plus attractif. Bon, la vente ne fut pas si catastrophique que cela, en définitive, c’est heureux (quoi qu’il en reste encore). La rédaction pourtant n’en fut pas « que » simple : pour des raisons de disponibilités personnelles, ce ne fut finalement pas une rédaction à deux comme pour Holmes et Poirot, mais Xavier me confia d’amples notes, ainsi que l’ami Baudou. J’invitai aussi quelques autres collaborateurs, du coup, et le volume n’est sans doute pas le mieux « lissé », le plus homogène de mes travaux. Et tiens, pour situer le sujet, citons un bout de l’intro :

Ces quarante années d’investigation criminelle représentent tout à la fois le meilleur du roman policier, les qualités de l’ancien monde alliées à celles du nouveau (Nero et Archie), et puis, aussi, un superbe portrait de la plus verticale, singulière et imposante des villes de l’Amérique du Nord : New York. Car écrire sur Nero Wolfe, c’est (aussi) écrire sur New York.
Publié en 1934, le premier récit d’une enquête de Nero Wolfe (Fer-de-Lance) ouvrit une longue série de textes policiers, qui firent la renommée de l’agent littéraire signant cette œuvre : Rex Stout (1886-1975). À travers ces soixante-seize textes, longs ou courts (soixante-quatorze étant consacrés à Nero Wolfe et Archie Goodwin, deux à l’inspecteur Cramer uniquement), ce que nous nommerons ici le Corpus, nous nous sommes efforcés de retracer la vie de cet homme d’exception, détective de génie, horticulteur passionné et gourmet maniaque, ainsi bien entendu que celle de son fidèle assistant et narrateur, le toujours fringuant Archie Goodwin.

J’ai dit que je devais cet amour policier à mon grand-père, Daniel Ruaud. Il est ainsi des lectures que j’associe de manière étroite à ma famille — Gaston Lagaffe par exemple, et toute l’œuvre de Franquin, me semblent presque appartenir à mon intimité. Je possède encore un Gaston à l’italienne avec son prix d’origine, 4 francs 50, inscrit au crayon gris sur la page de titre, qu’acheta ce même grand-père à la librairie de madame Robin, rue Rabelais à Chinon… Quoi de plus naturel, alors, que de me rendre à New York pour la première fois, en voyage de repérage pour « mon » Nero Wolfe, en compagnie de mon oncle Jean ? Grand connaissance de la métropole américaine et photographe talentueux, il mitrailla à ma demande bien des lieux, contribuant ainsi de manière marquante à une iconographie du volume particulièrement riche. Ah, ce voyage. Sept jours de marche intense dans les rues new-yorkaises, et l’émotion de me rendre sur la 35e rue ouest, bon sang ! De très grands souvenirs, j’avais l’impression d’enfin marcher sur les pas d’Archie…

Je ne suis retourné à New York qu’une seule autre fois, mais je ne cesse de revenir chez Rex Stout et chez Nero Stout, que cela soit par le biais des excellents pastiches que s’est remis à publier Robert Goldsborough ou, naturellement, dans les romans d’origine, que je parviens encore à considérer d’un œil « frais » (merci ma mauvaise mémoire ?), redécouvrant tel ou tel aspect d’une œuvre à la fois historiquement passionnante et littérairement réjouissante.