#2620

Je confiais il y a peu à ma copine Sylvie Denis que lors de la sortie de son recueil en Folio-SF, Jardins virtuels, il y a maintenant pas mal d’années, j’avais été presque aussi heureux/fier que s’il s’était agit d’un de mes propres bouquins. Je suis ainsi avec les livres, parce que mon entourage est notablement constitué d’écrivains, certaines parutions me « touchent » presque intimement. Un nouveau Calvo, par exemple — je viens juste d’acheter Toxoplama et ai hâte de le lire. Ou bien cette bio de Philip K. Dick en bédé, que viens juste de sortir mon excellent camarade Laurent Queyssi et qu’il m’avait fait lire en avant-première sur mon iPad. Ou ainsi encore d’un nouveau Xavier Mauméjean, par exemple.

Eh bien, c’est que c’est un ami, mais plus encore, j’ai écrit plusieurs essais avec lui — les bio de Holmes et de Poirot, que la collection de poche « Hélios » vient de juste rééditer avec ma bio solo de Lupin. Et lorsque Mauméjean, mon excellent camarade Xavier, sort un nouveau roman (dernier en date : La Société des faux visages) je suis curieux, très curieux. Curieux de savoir quelle « machine » il a fabriqué et de voir comment elle fonctionne. D’autant que la veine qu’il explore depuis maintenant trois romans n’est guère éloignée de ce qui motiva nos biographies. Les commentateurs germano-pratins, jamais à cours d’inculture, ont récemment forgé l’étiquette d’exofiction pour les plus ou moins bio romancées, les vies réinventées, ce genre de choses — pour la fiction, quoi ! Alors avançons que Mauméjean est le roi de l’exofiction, et pas depuis peu. Avec Alma il semble avoir de plus trouvé son éditeur idéal, des petits formats élégants, sobres à la française, et cette fois il propose un titre fort mystérieux, une énigme très étrange, une histoire bien folle. C’est étonnant combien ces « exofictions » mauméjeanesques fonctionnent bien pour moi, alors qu’elles se situent en dehors de mes propres sentiers lus et battus. Je ne saurai dire exactement pourquoi, je ne me prétend pas « critique », il y a cette documentation subtilement glissée (touchant du doigt presque son versant essayiste), il y a cette sécheresse de style (moi qui aime le lyrisme), il y a cet étonnant intellectualisme de concept allié à une tendresse pour ses protagonistes (cette fois Houdini, Freud et Jung), cet imaginaire de l’étrange, du freak, du tordu, curieusement plus souvent chaud que sombre. Drôle de type, Mauméjean. Je l’aime bien. Et idéal, cet éditeur l’est vraiment pour lui : rouge, brun, violet, voici déjà trois jolis petits volumes qu’il aura aligné chez eux, on a envie d’en avoir d’autres. Le brun, c’était son précédent, ce Kafka à Paris si léger et étonnant, comme une sorte d’aventure de Spirou (Franz Kafka) et Fantasio (Max Brod) dans le Paris de la fin d’été 1911. Avec beaucoup d’humour, fait d’absurde et de tendre ironie. Avec une belle langue charnue. Avec de jolies tranches de psychogéographie (il n’y a pas pour rien, en tête de roman, une citation de Walter Benjamin). Avec de nombreuses rencontres et un usage formidablement vivant de la documentation historique.

Et le rouge c’était son premier, American Gothic, oserai-je le qualifier de majeur ? Cela demeure mon impression, en tout cas : un roman qui parvient à dédoubler la légende d’Henry Darger en la teintant de Oz, qui accumule les simples (?) documents tout en parvenant à créer un puissant effet de suspense. Pour moi, une fiction virtuose, un merveilleux vertigineux, dupliquant à sa manière la froide jubilation d’un Steven Millhauser et la brûlure d’un Jonathan Carroll…

Bon, la suite monsieur Mauméjean ?

#2603

Down memory lane.

Nous sommes en 1974 ou 75, et votre serviteur fréquente la bibliothèque du quartier d’à côté, dans une ville nouvelle de la région parisienne. Les bibliothécaires sont des gars aux cheveux longs et des filles en robes amples, les locaux sont multicolores, l’adolescent que je suis se sent bien dans cette ambiance chaleureuse, et pioche tant et plus dans les rayons — d’autant que je viens de découvrir un style de récits que je soupçonne de constituer plus que quelques jolies exceptions : Christian Grenier et de William Camus, Face au grand jeu, ce genre de choses. Je découvrirai un peu plus tard que l’on nomme cela de la « science-fiction ». Un autre domaine de la fiction m’attire également, plus classique, plus reconnu : les contes de fées, les aventures fantastiques… Il convient de fouiller dans les rayonnages, qui ne sont pas très bien rangés et au sein desquels n’existe aucun classement par genre. Une collection en particulier attire mon attention : la « Bibliothèque internationale » chez Fernand Nathan. On y trouve des romans venant de plein de pays différents et leur présentation est très séduisante : ils sont cartonnés, leur couverture en couleur porte le drapeau de la nationalité d’origine de l’auteur et sa surface est texturée comme un tissu. À l’intérieur, il n’y a pas que du texte, mais souvent aussi des illustrations.

J’adore ce mélange, récemment j’ai justement découvert une histoire qui m’emballé, une très étrange histoire : celle de la conquête des la Sicile par des ours descendus de leur montagne se frotter à la civilisation, s’y perdre dans les jeux de pouvoir, puis repartir, déçus, vers la liberté de leur ancienne vie sauvage. Un grand album dont les illustrations sont de la main même de l’écrivain, un Italien, Dino Buzzatti. J’y ai retrouvé un goût de mon enfance encore si proche, celle des albums du roi Babar par les De Brunhoff, œuvre culte dans ma famille. Dans cette histoire d’ours à la fois merveilleuse et sombre, j’ai retrouvé le charme d’une apparente naïveté, la poésie conférée par le règne animal anthropomorphisé, l’esthétique d’un dessin, mais aussi une approche plus adulte, plus sérieuse, et cette alliance de genres m’a semblé infiniment séduisante. Comment retrouver cela, existe-t-il seulement d’autres livres aussi bien ? Je me plonge donc, disais-je, dans la « Bibliothèque internationale », et j’y découvre deux bonheurs : Tom et le jardin de minuit par Philippa Pearce, et puis Le Secret du verre bleu, par Tomiko Inui. Le premier est d’origine anglaise, un garçon découvre que la nuit l’horloge de l’entrée de l’immeuble sonne une treizième heure et qu’alors, alors… il suffit de pousser la porte de la cour, et celle-ci s’ouvre sur un jardin, un vaste parc, dans le passé ! Le second est d’origine japonaise, une fillette nourrit chaque jour d’un verre de lait un petit peuple qui, loge dans un coin de la bibliothèque de ses parents. Magie ! Pure magie que ces deux romans : à chaque fois, un lieu réservé, littéralement « jardin secret » ; à chaque fois aussi, un grand arbre. Et la découverte : de l’autre, de la vie, et cela sous-entend dangers et regrets, il y a dans cette magie plus qu’une part de mélancolie. Une part d’intemporalité, aussi.

Je suis sous le charme, et je m’inquiète de nouveau de découvrir « d’autres livres aussi bien ». Je fouille dans la même collection, et voici que j’en exhume Un hiver dans la vallée de Moumine. Le drapeau blanc et bleu est celui de la Finlande, l’auteur en est Tove Jansson, on nous dit qu’elle est Suédoise, elle est aussi illustratrice, en témoignent les dessins noir et blanc qui ponctuent le volume. « Traduit du suédois par Kersti et Pierre Chaplet » : merci à eux, dès la première page la magie souffle de nouveau. « Le salon sous la neige », c’est le titre du premier chapitre. « Dans la nuit noire, la neige était bleue au clair de lune »… c’est la première phrase. Et dans la maison chaude dort la famille Moumine. Mais… « Alors, il arriva ce qui n’était encore jamais arrivé depuis que le premier troll de l’espèce moumine s’était endormi pour son premier hiver. Moumine se réveilla, et il ne put se rendormir. »

Il ne s’agit pas du premier roman de Tove Jansson sur Moumine le Troll, mais pour moi, définitivement, ce sera bien le premier. Avec la magie, comme d’habitude me semble-t-il alors, s’en vient la mélancolie, celle du petit troll perdu au cœur d’un hiver forcément étranger à sa culture. La vallée où il vit en est toute transformée, tout comme par exemple une ville peut l’être par la nuit : les lieux familiers sont autres, et des êtres étranges passent par ces bois, telle que la Courabou, grosse bête grise et triste qui souffle du brouillard. Le jeune Moumine va faire l’expérience de la solitude, mais aussi de l’amitié. Il n’y a pas un grand arbre tutélaire, dans cette magie-là, mais la maison de la famille, érigée comme un phare, y ressemble fort. Et si les trolls n’appartiennent à aucune classe de la zoologie que je connaisse — pourtant croyez-moi, l’adolescent que j’étais s’y connaissait, en animaux —, Moumine ressemble tout de même à un hippopotame, mais en blanc et rondouillard comme le petit fantôme Casper. Tendresse, étrangeté, intemporalité : que j’aime ce merveilleux-là.

Sur les traces de Frankenstein

C’était il y a déjà dix ans de cela. La collection phare des Moutons électriques était alors la « Bibliothèque rouge », un concept assez original que j’avais mis au point avec la complicité de Xavier Mauméjean : des biographies de grandes figures mythiques de la littérature populaire, en particulier du roman policier. Nous avions publié des bio de Sherlock Holmes, Arsène Lupin, Hercule Poirot, Fantômas, Maigret et James Bond… et nous avions envie d’élargir un petit peu la collection. Vers l’aventure, par exemple. Un projet sur Conan commençait à prendre forme, un autre sur Tarzan échoua à de multiples reprises, et je bossais alors avec une assistante, Isabelle Ballester, et un stagiaire, Nicolas Lozzi.

En discutant avec eux, une envie nous vint de traiter de deux autres grandes figures mythiques, cette fois du fantastique : Dracula et Frankenstein. Immédiatement, Isabelle me demanda à lui laisser le grand vampire, auquel elle s’intéressait alors. Et tout naturellement, j’eus envie de me pencher sur le monstre de Frankenstein…

Enfin, « tout naturellement », c’est vite dit : très porté à la fois sur la fin du dix-neuvième et sur l’entre-deux-guerres, je n’avais pas particulièrement de compétences dix-huitiémistes — mais je pris cela comme un défi. Je me sentis très excité, en fait, par cet imaginaire qui s’ouvrait soudain devant moi : le romantisme, la première révolution industrielle, le gothique… Je me plongeai avec délice dans toute cette culture, lus des biographies de Percy Shelley et de Lord Byron par Maurois, me plongeai dans les vies tumultueuses de Mary Shelly, de Polidori ou de Claire Clairmont, étendis mon intérêt aux Lunar Men d’Erasmus Darwin, relus à la loupe le Frankenstein de 1831, découvris celui de 1818, dévorai quantité d’essais, allai même dénicher l’autobiographie du prétendu pirate John Trelawnay… Bref, ce fut pour moi l’occasion d’une plongée aussi rafraichissante qu’enrichissante dans plusieurs époques, avec le défi intellectuel de relier tout cela, de tisser les créateurs et la créature ensemble, si j’ose dire.

Quelques années plus tard, je me rendis chez un illustrateur afin de récupérer chez lui des travaux autour des mythes lovecraftiens – nous préparions Les Nombreuses vies de Cthulhu (dont la réédition vient de sortir, sous le titre Cthulhu !). J’étais pas mal en avance, il faisait beau, je m’assis sur un banc dans un square et, ayant apporté pour l’offrir mon Frankenstein, je me mis à me relire. Je n’ai pas l’habitude de m’admirer dans le miroir de ma propre prose, promis, une fois un livre paru je ne le relis à nouveau que s’il faut effectuer une réédition… Mais cette fois, je me relu, avec l’œil neuf, le recul que procure le relatif oubli de ce que l’on a bien pu rédiger auparavant… Et dois-je l’avouer ? Il me sembla ‘achtement bien, ce petit livre ; certainement une des meilleures choses que j’avais jamais écrite, en fait.

Alors voilà, l’an dernier comme nous cherchions s’il n’y aurait pas quelques anciens textes des Moutons électriques auxquels nous pourrions donner une nouvelle vie… je me souvins de mon Frankenstein, qui correspondrait sans doute bien à notre nouveau petit format. On allait fêter les 200 ans de la création du roman, parfait. Et puis tenez, le hasard faisant bien les choses, Mauméjean avait bossé sur Frankenstein pour une dramatique de France Culture : il me fit un excellent directeur littéraire pour cette réédition. Sous sa docte férule, je repris, retouchai, repeignai, augmentai un petit peuSur les traces de Frankenstein naquit ainsi. J’ai reçu les premiers exemplaires mardi dernier. Il sera en librairie début mai.

Frankenstein

De la dictature du méga-roman ?

Au mois de mai prochain, l’énorme encyclopédie Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux va être rééditée au format numérique, en trois fichiers. Petit extrait pour le plaisir…

La littérature n’a pas attendu l’ère des séries télé ni l’âge des méga-séries de fantasy pour inscrire dans son corpus le principe de la sérialité et des tomes aussi épais qu’à suivre. Il y a même longtemps que c’est devenu une constituante de la littérature, au moins dans sa version plus ou moins populaire.

Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas ou la Comédie humaine d’Honoré de Balzac sont de ces célèbres fleuves de mots qui irriguent notre imaginaire depuis un siècle ou deux. Grandes sagas historiques ou immenses cycles familiaux, les « Rois maudits » de Maurice Druon, « Fortune de France » de Robert Merle, les « Jalna » de Mazo de la Roche ou les « Thibault » de Roger Martin du Gard, il y a beau temps que nos rayonnages croulent sur l’exploration systématique d’une période ou de plusieurs générations.

Il est pourtant des voix qui s’élèvent pour s’étonner ou pour se plaindre de la multiplication des volumes, et de leur épaisseur titanesque, dans le domaine de la fantasy récente. Nous avons déjà vu comment le poids particulier du Seigneur des Anneaux sur la création de la fantasy en genre autonome a tout d’abord orienté les structures narratives vers la forme de la trilogie. Mais trois tomes, de nos jours, c’est bien peu ! Le phénomène mondial qu’était Harry Potter de J. K. Rowling avait déjà prouvé que le lectorat, notamment la jeunesse, n’a pas peur des gros pavés, contrairement à ce que nous répétaient nombre de prescripteurs. Les chiffres de vente des quinze volumes de la Roue du temps de Robert Jordan le prouvaient également, par exemple ; et cet autre phénomène mondial qu’est maintenant Le Trône de fer de G. R. R. Martin n’est pas sans accentuer la pression que les auteurs peuvent avoir pour produire des séries longues – ou plus simplement, sur la manière dont ils conçoivent une fiction et dont ils peuvent avoir envie de la développer.

Faut-il pour autant considérer que le règne des « méga-romans » (1) constitue une tyrannie, comme l’a affirmé Damien Walter ? (2) Dans son article, le critique désignait (non sans raison) les pesants efforts de Terry Goodkind du terme péjoratif d’origine yiddish schlock (médiocre, minable), en exemple de ce qui bouche les artères de la fantasy. Le problème avec le méga-roman,  selon lui, est double : primo, seul un auteur au sommet de son art peut avoir la capacité et le souffle de mener à bien une telle œuvre (prendre un débutant ou un nouvelliste récompensé par des prix et le pousser commercialement à fournir un méga-roman peut conduire à lui briser littérairement les reins) ; et secundo, afin de préserver la santé du genre, il faut que celui-ci continue à proposer des histoires de tous les types, des romans longs comme des romans courts et des nouvelles (ne concentrer le marché que sur les méga-romans ne peut que l’appauvrir).

Lui répondant, sa collègue Natasha Pulley nia que c’est la force du marché qui pousse les auteurs vers le méga-roman, mais la logique interne de leur création. « Une high fantasy à la George RR Martin repose sur la construction de monde. Lorsqu’il y a réellement tout un monde à construire, et pas seulement une période historique ou un pays particulier, ce world-building ne prend pas simplement quelques paragraphes dans une nouvelle, il prend des chapitres ». Et d’ajouter qu’avec l’enseignement actuel des ateliers d’écriture, qui poussent au show don’t tell, c’est-à-dire à la description détaillée par l’exemple et au « dépliage » de tous les éléments d’une fiction, la littérature de fantasy a trouvé selon elle sa véritable dimension, celle des méga-romans.

La high fantasy trouve presque toute son origine dans les contes de fées ; c’est des contes de fées que proviennent ses thématiques, ses décors, ses motifs narratifs principaux. Mais ce qui l’en diffère est l’attention au développement de ce décor et de son fonctionnement : la high fantasy a des paysages, une géographie, une géo-politique, une histoire. La high fantasy construit des mondes… et ça prend de la place !

(1) Un terme récemment forgé par le romancier de science-fiction Eric Flint sur son blog. On parlait auparavant de BCF (Big Commercial Fantasy).
(2) « Fantasy must shake off the tyranny of the mega-novel », in The Guardian, 15 mai 2015.
(3) « Fantasy cannot build its imaginary worlds in short fiction », in The Guardian, 20 mai 2015.

Un jeune homme en imper

En ce moment, je relis les « Jérôme K. Jérôme Bloche » d’Alain Dodier (chez Dupuis). Enfin, je relis… ou je lis tout court, car j’avais accumulé un certain nombre d’albums sans les lire, oups. C’est toujours aussi bon.

Année symbole s’il en fut : 1984 ! Mais le Grand Frère prophétisé par George Orwell ne s’est pas encore tout à fait concrétisé : tandis que le patriarche François Mitterrand règne sans partage sur la République française, cette année verra les pouvoirs de Matignon passer du socialiste Pierre Mauroy au chauve Laurent Fabius. La firme américaine Apple lance ses ordinateurs Macintosh en janvier, inaugurant une révolution de l’informatique domestique. Truman Capote et Henri Michaux s’éteignent, de même que trois grandes figures du septième art : l’homme de la forêt, Johnny Weissmüller, le réalisateur français François Truffaut, et l’Américain Sam Peckinpah. Au sein de la Police Judiciaire parisienne, un certain Jean-Baptiste Adamsberg n’est encore que simple inspecteur, et du côté du quartier de Belleville — très exactement au 78 de la Folie-Regnault —, le fougueux Benjamin Malaussène, qui vient de quitter son emploi dans un grand magasin, est devenu directeur littéraire aux éditions du Talion.

Différents faits divers vont secouer la France en cette année 1984 : le pays se soulève ici et là en de vastes manifestations, certaines inspirées par des revendications sociales (celle des routiers), d’autres par des mouvements réactionnaires (les défilés des défenseurs de l’éducation catholique). Le 17 février, une petite vieille de Belleville se met à tirer sur tout ce qui bouge — la presse va la surnommer la « fée carabine ». Bien plus tard, le 16 octobre, débutera la terrible affaire Villemin, avec la découverte dans la Vologne du corps d’un enfant de quatre ans, Grégory. Entre-temps, quelque part durant l’hiver, un drame va terrifier l’Opéra de Paris : un homme s’effondre, victime d’une fléchette empoissonnée. En deux mois, pas moins de quinze victimes déjà sont tombées, sans que la police parvienne à identifier le fou criminel qui fait pleuvoir des dards fatals.

Un jeune homme de tout juste 20 ans, Jérôme K. Jérôme Bloche, va croiser la route du tueur : ce sera sa deuxième affaire, sa première en tant que professionnel.

« 20 ans ! J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ; D’une part parce que 19 ans c’était pas mal non plus… D’autre part, à cause de, et en conséquence du fait que quoi qu’on fasse ou qu’on puisse en dire, le monde est inflexible et dangereux ! Tout en effet menace un jeune homme de ce bel âge : la perte de la famille, l’entrée parmi les « grandes personnes », les amours, les amis, les idées, la violence qui accompagne le tout, et le même tout qui est réduit à la médiocre échelle d’une petite inquiétude privée ! » Le ton est donné : celui d’un jeune homme qui, sous ses dehors perpétuellement ébahis et naïfs, recèle des trésors d’ingéniosité et de tranquille impertinence. Orphelin, Jérôme a vite appris à être indépendant, et même à cultiver celle-ci jusqu’à l’excentricité : « J’avais pendant très longtemps recherché un modèle de héros auquel je pourrais m’identifier… Je n’en avais trouvé aucun… Je me désespérais… Et puis un jour, l’éclair ! L’éblouissement ! Ma longue quête était enfin terminée !! J’avais trouvé… simplement en jetant un coup d’œil au miroir de ma salle de bain… C’est ainsi que je devins mon héros préféré ! »

Lorsque l’on fait sa connaissance, Jérôme habite au dernier étage d’un immeuble du 39 rue des Orteaux, dans le 20ème arrondissement, dans un petit appartement sous les toits. Passionné par les activités policières depuis tout petit — enfant, il choisissait toujours la voiture de police sur le manège du parc tenu par Monsieur Josine — il a collé une affiche de Bogart au-dessus de son lit et collectionne les enregistrements de sirènes de police du monde entier. Pour gagner sa vie, il traduit des romans policiers, tout en rêvant vaguement à en écrire un lui-même. Mais tout cela n’est que littérature, et ce dont Jérôme a réellement envie, c’est de devenir policier — pas un flic, non, mais un « privé », comme Philip Marlowe et Nestor Burma qu’il admire. Seulement voilà, comment devient-on détective ? Lire des romans policiers ne suffit pas : Jérôme s’est inscrit aux cours par correspondance du professeur Maison. Vous avez bien lu : des cours de détective privé par correspondance. Ou plutôt, pour reprendre l’intitulé du papier à en-tête du professeur : « criminologie, criminalistique, investigation ». Pas sérieux, pensez-vous ? Que nenni, le professeur Maison connaît bien son sujet et avec un sujet aussi motivé que Jérôme, il va forger un véritable émule. Ce qui nous ramène à cet hiver 1984 où, une nuit, Jérôme va se lancer sur la piste de la dernière épreuves conçue par son professeur… Une épreuve qui se terminera par la mort de ce pauvre Maison, seizième victime de l’Ombre qui tue, l’assassin aux fléchettes empoisonnées. Avec mission pour Jérôme, son meilleur élève, d’identifier le tueur — au sein des vingt-quatre autres élèves du cours de détective par correspondance.

Cette enquête ne fera pas seulement de Jérôme « Un homme nouveau… un homme de 21 ans ! », elle fera surtout de lui un véritable détective privé. Elle fera aussi de sa petite amie, Babette, une fille heureuse : Jérôme aura enfin osé l’embrasser !

De son nom complet Élisabeth Kalouguine, Babette est une hôtesse de l’air : si Jérôme choisissait toujours, au manège de leur enfance, la voiture de police, pour sa part elle optait pour l’avion. C’est par elle que Jérôme peut constituer sa collection de sirènes de police du monde entier, qu’elle lui rapporte fidèlement selon ses voyages. Née en 1963, donc âgée d’un an de plus que Jérôme, c’est Babette qui de plus en plus, au cours des années, procurera à l’étourdi détective quelque ancrage, un peu de pragmatisme — c’est elle, par exemple qui, ayant le permis, conduit leur deux chevaux, Capucine.

Dans nos évocations biographiques de jeunes détectives, il est souvent problématique de dire comment leur biographe les a rencontré. Dans le cas de Bloche, c’est bien simple : Alain Dodier et Jérôme ont des racines communes, à Dunkerque où vit toujours le bédéaste. Eh oui, si les enquêtes de Jérôme ont souvent un caractère très parisien qui évoquerait volontiers des atmosphères à la Maigret, Burma, Bourrel ou Adamsberg, le jeune privé fut élevé à Dunkerque. Sa grand-mère Karou y vit toujours, en compagnie de sa tante Marthe et de son oncle, Sébastien Bloche. Ce dernier, conseiller municipal à Bergues, est une sommité locale, un entrepreneur à la poigne de fer, à la tête de la société Bloche-Export (quai de la Citadelle, Dunkerque). À la Noël 1985, Jérôme aura l’occasion de mener une première enquête sur son entourage familial.

376756JKJB25bd01Dunkerquois né en 1955, Alain Dodier va apprendre la drôle de profession du jeune Bloche — tout se sait dans ces petites villes de province — et se mettre à suivre sa carrière, tout d’abord avec l’appui de deux scénaristes de bande dessinée assez renommés, Serge Le Tendre et Pierre Makyo puis, rapidement, tout seul.
Orphelin, avons-nous dit : Jérôme a été élevé à Dunkerque par son oncle et sa tante, et sa grand-mère, dans la maison familiale. Il est né de « père inconnu » et sa mère, Marie Bloche, est morte lorsqu’il avait à peine un an. Par un étrange retournement de situation, c’est une enquête menée sur lui-même par un autre détective, l’Anglais Mr. Poke du 29 Barker Street, que Jérôme va en apprendre plus sur ses origines. Et ce qu’il apprendra ne sera pas pour lui plaire : « Il y a une mère, entre mon père et moi ! … Et une mer aussi ! Pour tout vous dire, je préférerais un océan. » Son père ? Un citoyen anglais, John Harrington, qui étudiant dans les années 1950 dans un collège de Londres devint ami avec un français, Roland Flavigne. D’un serment stupide, le « jeu de trois », naîtra un conflit amoureux dont la jeune Marie Bloche sera la victime et Jérôme le résultat. Marie Bloche qui mourra un an après la naissance de son fils, dans un accident de voiture… accident, ou suicide, en fait ? Après avoir refusé la somme d’argent proposée par John Harrington, qui arguait d’une trop grande différence de milieu, Marie Bloche n’étant que femme de chambre.

Ses racines britanniques s’étant révélées tristement traîtres, Jérôme se constituera sa propre famille, non pas celle dont l’on hérite mais celle que l’on choisit : avec son déménagement dans un autre appartement, cette fois sous les toits de Montmartre, au 39 rue Francœur dans le 18ème, le jeune détective va se créer tout un entourage attachant, une nouvelle intimité. Mme Rose tout d’abord, sa concierge. Mme Zelda, la voyante d’en face, Carole de son prénom. Et l’épicier arabe du quartier, Burhan Seif el Din. À ce jour, Dodier continue à chroniquer les principales enquêtes de Jérôme (et de Babette !), qui s’il n’est plus aussi jeune a su bien vieillir et garder l’essentiel de son innocence — certains diraient, de sa maladresse, aussi. Le rythme de réalisation des albums de la série « Jérôme K. Jérôme Bloche » fait que nous n’en sommes encore que dans la trentaine de ce détective pas comme les autres, qui conserve de Maigret la tranquille gravité et d’Adamsberg l’émotivité peu cérébrale. jerome-k-jerome-bloche-24-l-ermite-la-critique-bd-1170c