#991

À l’image de celle des humains, les livres forment une sorte de société. Les ouvrages de politique correspondent aux législateurs, de droit aux magistrats et aux hommes de loi, ceux de théologie au clergé, et ainsi de suite. Remontant par une longue et illustre suite d’ancêtres à Orphée, la poésie serait l’aristocratie ; et le roman représenterait la bourgeoisie, puisque, comme elle, il a pris tant d’importance au dix-neuvième siècle. Et le roman policier ? Lui, c’est le bâtard, l’aventurier. (…) Commes les aventuriers, il se mêle à toutes les classes de la société : on le trouve aussi bien dans la loge de la concierge des faubourgs que dans le salon, tout en chromé et en miroirs, de la femme à la mode ; il se dissimule sous les dictionnaires du lycéen, ainsi que sous les manuscrits de l’intellectuel.

François Fosca, Histoire et technique du roman policier (Nouvelle Revue Critique, 1937)

#990

Ouch. Passé la journée presque exclusivement à répondre à des mails, généralement sur des questions « de fond » concernant les Moutons électriques, c’est-à-dire des gestions du prochain site web ou des coordinations d’ouvrages. Il faut bien dire que je ressens (parfois) un trop-plein d’informations à traiter. Une véritable saturation informationnelle, chaque fois que je ne m’occupe pas des mails dans l’immédiat…

Tout faire tout seul n’est pas toujours aisé et, en plus, depuis presque deux mois j’ai un jeune stagiaire – excellent, du boulot formidable, il m’a aidé colossalement et m’a fait avancer non moins colossalement, mais il tend forcément à « bloquer » l’ordi et je ne pouvais donc plus répondre au fil des journées comme d’habitude. Ceci dit, il termine demain et va me manquer: c’est très chouette, de pouvoir bosser à deux.

#989

Il ne fait pas beau. Il fait même carrément moche. J’aime bien.

La douceur de la température, alliée au ciel gris-blanc tumultueux et à l’hygrométrie élevée de l’air, avec même un piaf isolé qui gazouille, tout cela me rappelle mes vacances d’enfance auprès de l’océan. En Bretagne, est-il besoin de le préciser? Manque tout de même l’écho vivifiant de l’iode marin. Lorsque je serai vieux et riche, et quoique l’un approche à pas nettement plus rapide que l’autre, je prendrai ma retraite à St Brévin. Sous les grands pins.

#988

Plaisir un peu pervers et en tout cas rafraîchissant de lire par ce début de chaleur un vieux polar empli du brouillard londonien d’antan…

A bus crept by, a ghost bus, a-glimmer with eerie lights, with more lights making pin-points in the leaden dark where a line of lesser vehicles crawled in its broad wake. (…) They drove on in silence, the little car stealing through the muffled murmur of the fog-blanketed city like a marauding cat — creeping along on its belly, grey body melting into the grey, only its two bright eyes round and agleam in the night. (Christianna Brand, London Particular, 1952)

#987

Epinal. Au bout de la Moselle, posée sur l’herbe d’une plage d’eau douce, tumultueuse, pleine d’écume, on dirait un torrent: les deux tentes du festival. La grande, d’un blanc grisâtre de glaçon en cours de fonte, aligne les piles de bouquins sur de longues tables, derrière lesquelles tous ceux qui alignent des mots sur du papier sont conviés à attendre le chaland. La petite, dodue et multicolore, propose son plancher grinçant et l’on y grimpe sur le podium afin d’y aligner des mots dans l’air. Des copains, des amis, des connaissances, des indifférents, des fous, des idiots, des gosses, des geeks, des goths, des dandies, de vraies plumes et des hésitantes, des guides des « Plantes des Vosges » et des tas de séries-avec-une-carte-au-début, des éditeurs fringants et un autre aux allures de Landru, des gens de droite qui pérorent abrasifs, des gens de gauche qui sourient finalement, des qui picolent et des qui signent. Ça papote, ça dédicace, ça se la joue, ça s’ennuie, ça boit, ça rigole. Lipton Yellow dans des gobelets en plastique: je sens déjà le trou se former dans mon estomac. Je devrais apporter mes propres sachets et demander de l’eau chaude, ça ferait un peu pépé mais un artiste se doit d’être excentrique. Trop de bouffe, je vais encore prendre du ventre, après je mets des jours et des jours à plus ou moins le perdre. Dans l’ « espace cours » immaculé, lieu de débats en dur, j’écoute Stéphane Marsan faire la preuve habituelle de sa brillance intellectuelle, de sa finesse d’analyse — suis entièrement d’accord avec lui, comme d’habitude. Mais j’en tire des conclusions diamétralement opposées, comme d’habitude aussi.

Samedi matin, voyage pour rejoindre le confort feutré des studios de Radio Bleue, enregistrer un « Mauvais genres ». Quelque part à Nancy, je ne sais plus qui était René Cassin dont il y a une rue, il y a des noms comme ça qui ne sont plus que ceux de rues. Deux arches étranges érigent une arrogance passée, effritée, au bout du boulevard. Emission toujours impeccablement maîtrisée, Angelier m’impressionne chaque fois par sa précision, son aisance, sa culture, le tout bonhomme, un rire au fond de l’oeil. Le marchand d’armes pour sa part me fatigue grave, au retour je me tais.

J’ai à l’hôtel la même chambre que l’année précédente. Je n’aime pas ces lits étroits, manque d’en tomber une nuit. Plutôt que le dîner de gala, soirée avec certains que j’aime vraiment — et qui ne sont pas invités. Dernier soir, je m’éclipse encore, cette fois pour me rendre chez d’autres amis: aux mondanités, pour agréables qu’elles soient, préférer la chaleur de ceux que l’on aime. Lundi matin, matin vide, un fou à la table à côté prend son petit-déj’ en alignant devant des briquets multicolores, il vocalise ses pensées, les garçons lui disent Salut, ça va? il répond aimablement puis vocalise son mépris des salutations creuses, non il ne va pas, il ne va jamais mais fait aller. Je ne l’écoute que d’une oreille, surprend des vocalisations sur le thème des Alliés, non, pas les Américains, ils sont peu nombreux mais viennent de l’espace, ils sont peu nombreux mais viennent de l’espace, ils sont surpuissants. En route vers la gare, je me dis que lui est un acteur de SF, il la vit. Pause vitraux à Notre-Dame, début de lecture du nouveau Colin, Le Syndrome Godzilla, sur le quai. Deux étudiants de musique attendent le train de Nancy en jouant de la guitare, je reconnais avec un plaisir un peu surpris un morceau d’André Minvielle. Le voyage va être long mais j’ai des bouquins…