#599

Lu: The Knight de Gene Wolfe.

Un jeune ado américain ordinaire, dont on ne connais pas le vrai nom, campait avec son grand frère lorsque celui-ci dut s’absenter. Laisser seul dans la cabine familiale, le jeune garçon est allé se promener – et s’est perdu. Ayant cassé une branche d’un très bel arbre au bois blanc brillant, l’ado s’est retrouvé agressé par des sortes de gnomes. Et a perdu connaissance. Lorsqu’il s’est réveillé, il n’était plus dans notre monde. Mais sans doute était-il déjà apssé, sans s’en rendre compte, dans un univers parallèle lorsqu’il avait cassé un branche d’un arbre rare et sacré pour un peul de lutins. Se réveillant donc, il se retrouve largement privé de mémoire (apparemment, les lutins ou d’autres entités lui auraient manipulé les souvenirs) et donc sans nom, dans une caverne en bord de mer, ce qu’en Bretagne on nommerait une houle: une cavité à mi-falaise dans laquelle vit une fée. Une très vielle fée, qui tisse des fils et décide que désormais le jeune homme se nommait Sir Able of the High Heart. Un nom de chevalier pour un adolescent qui ne va pas tarder à devenir adulte, et à vouloir devenir chevalier.

Sur ce rivage inconnu, les restes d’un chateau fort, détruit paraît-il par des ennemis non humains, un peuple de creuls trolls géants. Able va bientôt l’apprendre, car il va rencontrer un pauvre homme, un peu fou, qui fut victime d’une attaque de ses êtres sanguinaires: dans la destruction de son village et de sa famille, le pauvre Bold Berthold a perdu une partie de sa cervelle (on comprend qu’il a une fracture du crâne) et notamment son sens de la chronologie: il pense qu’Able, qui porte le même prénom que son jeune frère disparu, est bien ce frère. Bold Berthold et Able vont donc se mettre à vivre ensemble, comme des frères. Un Able courtisé par la féerie: le petit peuple de la mousse lui parle et le protège, une fée incarnée en daim ne cesse de l’observer. jusqu’au jour où elle ose le contact, et fait d’Able son amant. Lorsqu’Able revient du monde des fées (un monde parallèle à celui de Bold Berthold, où le temps ne s’écoule aps à la même vitesse), il est soudain devenu adulte. Adulte de coprs, mais pas d’esprit, ses raisonnements et connaissances, sa maturité émotionnel, demeurant celles d’un adolescent.

Ce sont les aventures magiques de ce jeune garçon naïf au corps d’athlète de légende que l’on va suivre, tout au long d’une narration linéaire au rythme étonnant, à la fois lent et empli de péripéties, parfois légendaires, comme une confrontation avec un dragon. La violence ne manque, ce monde n’est pas un Moyen-âge idéalisé de tapisserie, au contraire, les contingences des corps et du monde sont lourdes, souvent terribles, en dépit de la constante confrontation avec le trouble et les décalages féeriques. Ces mondes sont en fait à l’image d’Able: à la fois innocents et brutaux, jeunes et vieux, terre-à-terre et lyriques.

C’est d’ailleurs Able lui-même qui nous conte toutes ses aventures, sous la forme d’une longue lettre destinée à son (véritable) frère Ben. Un roman qui se construit donc sous la forme paradoxale d’un journal intime sur des événements mythiques. Inachevé, aussi, puisqu’il ne s’agit que de la première partie d’une ouevre en deux volumes. Et dés la première ligne, un suspense s’instaure: comment et où Able a-t-il revu son frère Ben, apparemment passé lui aussi de l’autre côté de ce monde? Sur un champ de bataille, nous dit-il vaguement, mais quand, comment? J’ai passablement hâte de lire le deuximèe volet de cette étrange saga.

Curieusement, j’ai vu pas mal de cousinages entre ce roman et >i>A Woman of the Iron People (lu en parallèle): une comparable structure linéaire sous la forme d’une progression du personnage narrateur, une comparable fascination teintée d’un léger humour pour des écologies et des sociétés complètement différentes. Gene Wolfe nous fait une sorte de roman de fantasy ethnologique. Il y a également un peu de John Crowley dans sa manière de distiller les informations par bribes indistinctes, rendues difficilement corrélables par la subjectivité du narrateur. Enfin, une dernière comparaison: avec Celtika de Holdstock, pusiqu’on a là une même tentative de concilier la fantasy commerciale pseudo-médiévale de base avec les formes d’une fantasy plus intellectuelle, plus exigeante. La linéarité de l’intrigue et le ton innocent du personnage principal, de même que la grande violence et la crudité de certains aspects du monde, sont également a rapprocher de la démarche d’Holdstock dans Celtika. Dans les deux cas, ce sont des auteurs qui essayent d’inventer une façon d’écrire de la fantasy qui permette à la fois de faire un « best-seller » (il faudrait savoir si dans le cas de Wolfe le pari de son éditeur pour un tirage colossal fut une réussite?) et de réaliser des romans de qualité. Et il me semble finalement que, plus que dans Celtika que j’avais trouvé passablement ennuyeux, Wolfe a parfaitement géré cette tension.

#598

Lu: A Woman of the Iron People d’Eleanor Arnason. Un roman de science-fiction paru en 1991 & depuis considéré comme un « classique moderne ». Il y avait longtemps que je voulais le dire.

Placé sous le signe du dialogue, ce roman suit pas à pas la rencontre de deux cultures, l’une d’origine terrienne, l’autre extraterrestre. La Terre a envoyé un vaisseau d’exploration, plein de scientifiques cryogénisés, qui se sont réveillés à l’arrivée (après plus d’un siècle de voyage) autour d’une planète visiblement habitée. Ce vaisseau est issu non pas d’une seule nation terrienne, mais d’un effort concerté de l’ensemble des nations, ce qui explique la nature disparate des enjeux et cultures représentés au sein de l’équipe: chinois communistes, russes soviétiques, africains, européens, américains de diverses ethnies… Car sur Terre au 22e et 23e siècle le temps a été au grand nettoyage de la planète, malade et presque mourante des abus des siècles de capitalisme. Les Etats-Unis particulièrement malades ont éclaté en une multitude de communautés, anarchistes, tribales, etc, tandis qu’ailleurs ce sont souvent des états communistes qui ont été instaurés ou réinstaurés. Le maîtrre mot du focntionnement à bord du vaisseau est le dialogue: il y a des comités pour tout. Et il a finalement été décidé d’envoeyr à la surface de la planète un petit groupe d’ethnologues, chassant devant être déposé de manière isolée en un endroit précis des deux continents.

Lixia est une jeune femme, larguée sur le continent principal. Derek est un brillant aborigène américain, lui aussi largué sur ce même continent. Ce seront els deux seuls ethnologues à parvenir à se maintenir sur place et à établir quelques contacts avec les indigènes. Et ce’st donc leur périple que ce roman suit.

Les indigènes sont de type humanoïde, mammifères bipèdes etc, mais couverts de fourrure. Leur société ne connaît pas l’industrialisation, ni même les cités: sur les deux continents sont des villages, très éloignés les uns des autres, et parfois intinérants. Dans chaque communauté/village n’habitent que els femmes, avec les enfants pré-pubères et, à la périphérie, quelques vieillards qui vivent retirés autour du village. Les hommes pour leur part partent du village à la puberté, pour aller vivre dans la nature sauvage, seuls. Les hommes sont hautement territoriaux et ne supportent pas la compagnie des autres. Ils ne rencontrent les femmes que lors de la saison de l’accouplement, c’est tout, leurs autres contacts ne consistant qu’en quelques échanges furtifs de marchandises, échanges ritualisés, et quelques affrontements (surtout verbaux) avec d’autres hommes lors de disputes territoriales.

Les ethnologues terriens butent immédiatement sur ce problème de société: s’ils sont des homems ils sont refusés par les villages, considérés comme des pervers. En tant que femme, Lixia est acceptée, elle. La tradition veut en effet que toute étrangère soit logée et nourrie durant le temps de son passage. Les brassages de population sont faibles, mais existent. Ainsi, Nia est-elle une femme du clan du Iron people qui, exilée de son village pour perversité sexuelle (elle est allée vivre avec un homme), s’est installée dans le village du clan du Bois pour y reprendre son activité de forgeronne. Ce genre de déviances sexuelles sont rares: en général, les hommes refusent tout contact, ne sont absolument pas sociables. Nia pour sa part s’est retrouvée durant un an ou deux à vivre avec un homme, en parias de leur société, par suite de coïncidences et d’un contexte issu de son enfance.

Lixia et Nia vont se rencontrer, décider de cheminer ensemble pusique Nia est en route pour un long périple qui lui permettrait de revenir dans son village natal, pour prendre des nouvelles de sa famille. C’est ce long cheminement qui forme l’essentiel du roman, une narration à la fois pondérée, systématique, et néanmoins captivante tant toute ‘lécologie et la société présentées sont étrangères, différentes, étonnantes. Les péripéties ne manquent pas non plus, toujours de manière très réalistes. Ainsi les deux femmes vont-elles rencontrer un saint homme, l’oracle de l’Esprit de la Chute d’Eau, qui va attacher ses pas aux leurs – il est rare qu’un homme devienne un véhicule des messages des esprits, mais cela peut arriver, et celui-ci est considéré comme un fou sacré, Nia déjà passablement habitué à fréquenter un homme accepte donc sa présence. Puis celle de Derek, qui ayant été chassé du village qu’il avait tenté d’approcher, a décidé de rejoindre Lixia en dépit des ordres donéns par le vaisseau. Le quatuor improbable va ainsi voyager du sud au nord du grand continent.

Cependant que dans le vaisseau, les débats se poursuivent pour ou contre un contact plus important avec les indigènes. L’un des chefs scientifiques s’y oppose, Eddie, qui d’origine amérindienne craint que les massacres et l’aculturation de tant de peuples terriens d’antan ne soient involontairement reproduits. Les russes pour leur part voudraient s’installer sur la planète. Tandis que les chinois veulent une médiation des indigènes eux-mêmes.

Une expédition étant montée pour secourir Lixia et derek (victimes d’un naufrage sur un grand fleuve), un petit camp terrien est installé sur le territoire du clan du Iron People et finalement des délégations demandent à la shamanesse du clan de trancher: les terriens doivent-ils rester, et si oui dans quels termes?

La fin du roman, en forme d’épilogue, suit encore Nia dans ses pérégrinations, ses rencontres avec d’autres indigènes qui nous permettent d’avoir un eptit aperçu de ‘lévolution des contacts entre les habitants de cette planète et le contingent des terriens – qui ne peuvent de toute manière pas vraiment repartir, la Terre ayant trop changé durant leur long voyage (un fait que certains russes leur avaient caché, en manipulant la teneur des messages de la Terre: en fait de poursuite de la stabilité communautariste et communiste post-capitaliste, la société terrienne s’est de nouveau globalisée et a évoluée d’une manière qui semble incompréhensible aux membres du vaisseau spatial, tant elle est différente, même scientifiquement).

Enorme et lent, ce roman ne lasse pas pour autant: il s’agit au contraire d’une oeuvre incroyablement riche, captivante, qui exerce une rélle fascination par sa pratique constante de ce que les marxistes nommeraient la dialectique: dialogue, tout est dialogue dans les échanges entre personnages et sociétés. Il est d’ailleurs asez amusant que constater que, tout comme Alexei Panshin dans le superbe & trop méconnu Rite de passage (auquel ce roman fait beaucoup penser, plutôt plus finalement qu’à du Ursula Le Guin, même si l’on songe forcément à certaines oeuvres de cette dernière – mais sans sa raideur sérieuse un peu ennuyeuse), l’autrice pourtant étatsunienne ne voit que le socialisme comme avenir de l’homme. Son style est simple mais élégant, son humour léger mais toujours présent, son approche de la narration donne un excellente impression de réalisme. Il n’est pas étonnant qu’une telle oeuvre ait été saluée comme un chef d’oeuvre a sa parution, en 1991, et demeure depuis considérée comme un classique moderne. C’est bien le cas: une oeuvre forte, intelligente, d’un degré de maturité assez rare dans le domaine de la science-fiction, et d’autant plus remarquable qu’elle ne s’accompagne pas d’une esbrouffe stylistique outrecuidante comme chez Crowley ou Delany, mais demeure parfaitement lisible de manière « lambda », avec une structure d’intrigue linéaire qui permet la digestion aisée d’un nombre pourtant conséquent d’informations et de réflexions.

#597

Paris encore (fin)

Matin parisien: quittant mon perchoir (l’appartement de Jean, tout en haut d’une tour), je vais prendre un thé au resto où bosse Fany. Il fallait que je lui rende le manuscrit d’une de ses copines, lu la veille au soir. Belle histoire mais style encore un peu trop léger: comme si elle avait posé sur son tableau une couche de peinture par endroits un peu trop fine, le fond s’aperçoit, la trame de la toile (clichés, maladresses). Lecture rafraîchissante, pourtant. J’ai pensé notamment aux bédés de Jean-Philippe Peyraud, l’élément lesbien en plus.

Le jour froid & monochromatique bâille en gris. Dimanche de pluie. Fany frissonne, s’étant trempée pour aller acheter de quoi confectionner les petits-déj’ juste au moment où s’abattait la grosse averse. En sortant du petit restaurant, j’opte pour la montée: je peux me promener dans Montmartre en évitant le plus gros des touristes, ceux-ci se pressant dans un espace restreint. Le quartier ne cesse de me séduire — oh oui, charme classique, c’est le cliché parisien, archi-connu, mais cela n’invalide en rien la beauté de Montmartre. Les ombres du passé sont partout, un XIXe siècle qui m’est cher. J’ai le sentiment qu’à Paris plus encore qu’à londres, le passé est particulièrement prégnant. Londres étant devenue une capitale de l’architecture contemporaine, le high-tech s’y fait au présent que le XIXe, en harmonie. Tandis que Paris n’a rien d’aussi flagrant dans sa modernité.

Un tour au Musée de Montmartre, tiens. Paris toujours impressionniste: une immense toile féerique de Willette, de nombreux tableaux (Pascin, Carrière, des tas de petits peintres locaux déjà oubliés, et même une rue enneigée anonyme, pourtant l’une des plus belles toiles des lieux). Une jolie plongée entre Commune et Lautrec, avec par les fenêtres la grâce roturière des jardins & des vignes gonflés d’humidité, au-dessus d’une ville blanches & bleue.

Des tours & des détours autour de la Butte. Trottoirs vernis d’eau, escaliers abrupts & chants d’oiseaux printaniers.

#595

Paris encore (5)

La ville présente un matériau étonnament fluide, lorsqu’on y pense: telle enseigne ne sera plus là la fois prochaine, un pan de mur écroulé expose un papier-peint d’autrefois, un nuage de pollen s’accumule dans un angle comme un troupeau d’animaux duveteux, un cyber-café ferme, un bouquiniste ouvre. Combien de naissances derrière ces fenêtres,combien de décès aussi? Des existences complètes, des déménagements, de vieilles gens & de jeunes histoires d’amour, tout change, liquid city.

Transitoire, la ville (surtout lorsqu’elle est aussi grande) entasse, glisse, change. Descendant de Belleville jusqu’à Jussieu, je m’interroge tout de même sur les habitants: comment, dans une ville dont on nous dit toujours que les loyers sont colossaux, tout le petit peuple vit-il encore? Les Parisiens se privent-ils de manger afin de payer leur loyer? Les gens que je croise ne paraissent pourtant pas plus maigres qu’ailleurs. La pauvreté me semble même particulièrement présente, visible, étalée, dans notre capitale: de l’Afrique noire de Marcadet au village populaire de Belleville, toute une humanité humble vit là, et à Pigalle aussi, ou Ménilmontant: n’y a-t-il pas à Paris un bien plus grand nombre de ces immeubles miteux, de ces galetas qui n’ont pas été transformés depuis le début du XXe siècle (réclames peintes en faisant foi), de ces boutiques précaires (chaussures, fringues, tissus, étalages de fruits & racines étranges), de ces bistrots glauques, que de tous les magasins chics & avenues nobles?

Plus discrets, les pavés parisiens sont comme son petit peuple: partout. Rue Ordener ou rue de Bagnolet, au moindre bâillement du bitume les pavés réapparaissent, comme les dents d’un sourire moqueur, carnassier.