#559

J’aime bien, lorsque le printemps vient & que les jours commencent à s’allonger, ce moment en fin de journée durant lequel imperceptiblement décline la lumière.

Le jour se fait alors d’un bleu de plus en plus soutenu, tandis que dans la maison les lampes commencent à devoir être allumées. Le temps d’une petite demi-heure, ce bleu-très-bleu rivalise & joue avec les mares d’un jaune brillant de l’électricité, tout l’appartement s’équilibre entre bleu & or.

#558

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le lundi 5 avril:

Hier, matinée d’écriture intensive, je me sentais en harmonie avec le monde, la lumière du soleil coulait à flots caressant par les larges fenêtres. Un accoprd existentiel fugace, qu’il faut vite saisir, écrire avec le bonheur au cœur & le style qui file vite-vite sur le papier.

Vers 15h Johnny a eu envie de sortir se balader, je l’ai donc accompagné. Institut du Monde Arabe: un puits vertigineux par le jeu des droites, des câbles, des poutres, tout un enchevêtrement vertical d’une haute technologie sombre, oppressante. L’ascenceur transparent file vers le sommet & je crois me trouver dans une scène de l’Armée des 12 singes. Panorama somptueux depuis la terasse, examen rapproché des moucharabiehs mécaniques (fonctionnent-ils encore?) & de leurs arabesques d’ombre & de lumière sur le sol, puis nous replongeons à bord d’une cage de verre.

Jussieu en ruines, le Jardin des plantes en fleurs. Belle idée que d’être venu à Paris en ce début de printemps! Un géant de cerisier du Japon tort ses gros doigts noirs & tend ses bras anguleux sous la coupole légère de ses milliers de fleurs blanches. Jean photographie des fleurs, gros plan, rouges, roses, blanches, ivoires… Un petit tour par les arènes de Lutèce puis nous dérivons à pas nonchalant autour & en-dessous du panthéon. Halte patisserie tunisienne puis limonade grand luxe, avant de rentrer toujours à pas lent. Le ciel tumultueux fut beau, réellement: non pas bleu franc, ennuyeux de monotonie, mais emplit d’épais nuages, de volutes grises ou blanches, de torqades noires é de bonheurs bleus. Un ciel du nord, mouvementé, toujours en événement.

Aujourd’hui: expo « Perret, la poétique du béton », à la Porte Dorée. Les ateliers d’Auguste & Gustave Perret, l’obsession des tours, le béton sculpté, la reconstruction du Havre… Et toujours, malgré la beauté plastique des projets présentés, la tristesse des résultats, une architecture années 1950 trop souvent imitée, trop souvent médiocrisée, j’ai beaucoup de difficulté à considérer même les plus belles réalisations des fifties (Le Havre de Perret, mais aussi Royan, par exemple, sur laquelle j’ai feuilleté l’autre jour un bel album). Le béton s’enlaidit si vite & les droites gracieuses ennuient tant, en définitive… Perret génial, sans doute, mais j’hésite entre admiration & irritation.

Mon intérêt pour Perret demeure purement intellectuel, tandis que je trouve un vrai plaisir à considérer fresques & bas-reliefs du Palais des Colonies lui-même, folie années 1930 à l’irrésistible kitsch exotique. À gauche de la porte, c’est Bordeaux qu’on célèbre: St André, la porte Calhau, la Garonne, les grappes de raisin autour d’une figure féminine assez voluptueuse.

En bas des marches grises, les palmiers grelotent. Passent des chevaux pomponnés, porteurs de soldats, brillants & empanachés. Sans doute se dirigent-ils vers les Champs-Élysées, où Elizabeth II doit venir cet après-midi. Frissonnant, je rentre de nouveau, descend voir les aquariums. Humeur maussade comme le temps, des bourrasques de solitude: l’enivrement de savoir toute une ville libre pour les exploration cède le pas devant l’envers du regard-roi. Il en va toujours ainsi, n’être qu’une caméra me glace peu à peu… Au fil des jours de voyage, l’excitation initiale d’une promenade urbaine se macule insidieusement d’une vague lourdeur, d’une tension née de l’éternel exil en soi-même. « Je manque de soleil », s’agite le poisson des profondeurs.

Pigalle avant de rentrer à Lyon: je voulais voir l’expo Rouart au musée de la vie romantique. Las, contrairement à la majorité des musées, celui-ci ferme le lundi & non le mardi. Too bad. Enfin, puisque je suis dans les parages autant retourner à pied chez Johnny, ce sera l’occasion de grimper Montmartre. Je me fais rire tout seul: la rue Lepic, il faut que je vois la rue Lepic, bon sang mais c’est bien sûr! Ignorants des « Nuls », passez votre chemin: Jean Meyrand, l’artisan de la chanson française!?Non? Si: la rue Lepic, donc, en escaladant la colline par le côté. Avant que de redégringoler ensuite par les immenses volées de marches. Fin de séjour, le vent est froid, le ciel est blanc.

#557

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le samedi 3 avril:

Prétérition: je ne dirai pas que mon oncle m’a réveillé ce matin avec un thé infâme. Franchement, mais que fait la CRIRAD? Ce fichu « Lipton Yellow » tombe certainement sous le coup des législations anti-radioactivité. En revanche, l’album que Jean me fait découvrir adoucit singulièrement les moeurs — un mélange groovant de soul, jazz & rap (« RH Factor »).

Johnny m’a trouvé dans un bouquin des précisions sur la Rotonde de la Vilette: il s’agit de l’une des quatre barrières existant encore, de l’ancien Mur des fermiers-généraux (qui marquait une frontière fiscale). Et pas étonnant que je fus si séduit: c’est un bâtiment de Claude-Nicolas Ledoux! D’où cet aspect d’utopie classique qui m’avait séduit (NB: Ledoux fut notamment l’architecte de la Saline royale de Chaux, l’un des rares exemples d’utopie réellement construite).

Je reprends donc le même chemin que jeudi, afin à la fois d’à la fois approfondir ma vision de ce parcours (il me semble toujours bon de revenir sur des lieux de manière à une meilleure exploration, une appréhension un tant soit peu moins superficielle grâce à des heures & des humeurs différentes) & de mieux prendre le temps de regarder la Rotonde, ainsi que d’en explorer les séduisants environs. Un parcours qui semble retracer une certaine forme de désintégration urbaine: depuis Marcadet-Poissonniers jusqu’à la place Stalingrad en passant par Barbès, le marcheur effectue une coupe en biais des strates de la paupérisation. Population mêlée des alentours de la rue Ordener & immeubles classiquement parisiens, mais déjà une forte présence « issue de l’émigration », comme diraient les journalistes en faisant usage d’une de ces belles tournures hypocrites dont ils ont le secret.

Puis la descente vers Barbès, confusion populaire & immeubles bas, les étals des épiceries arabes, les bazars aux vitrines opaques à force d’amoncellement d’objets dérisoires, les vendeurs de cartes téléphoniques prépayées en direction du Maghreb ou de l’Afrique noire, les petites boutiques d’autrefois survivant encore derrières des devantures frileuses, les ruptures vertes de quelques squares & une foule bigarrée, le petit peuple des gens ordinaires.

Enfin, entre les deux emprises ferroviaires du Nord et de l’Est, tout le long du boulevard de la Chapelle, la déréliction terminale d’immeubles rugueux, boîteux, borgnes si pas aveugles, des rideaux de fer couverts de tags déjà estompés, la descente périlleuse de gouttières crevées de rouille… C’est le dernier état de la pauvreté, des façades en lépre qui ne considèrent plus le métro aérien qu’avec le désespoir de bâtisses promises à une destruction prochaine. D’ailleurs, ici & là, déjà, des terrains vagues s’exhibent comme les dents creuses d’un quartier en cours d’effondrement, l’herbe folle & les ronces ayant commencé à remplacer une humanité précaire & basanée. Sur les barricades, un désordre d’affiches électorales appelle à voter pour les présidentielles — d’Algérie. Partout, de petits autocollant jaune fluo proclament un complot hospitalier contre les junkies sans défense, revendus à des laboratoires d’expérimentation illicite. Je songe aux bouquins de Roland C. Wagner: je pourrais croiser ici Kerl, Tem ou Ramirez. Des années durant, RCW a puisé à cette dureté urbaine la matière de son imaginaire, les balafres des graphitis & l’odeur des rues.

La Rotonde: si elle semble si pimpante, c’est qu’elle fut partiellement reconstruite dans les années 1960 & restaurée dans les années 1990. Je pousse un peu plus, sur les quais du canal de l’Ourcq. MK2 y a bâtit un beau cinéma, dont l’allure simple alliée au bâtiment de l’administration fluviale, à ses côtés, confèrent à ce bord d’eau une tranquille nonchalance, une grâce esthétique & bonne enfant. Quatre colonnes noires, près du mur de l’espace de la Rotonde, renforcent l’austérité palladienne de ce rêve de Ledoux.

Tournant les talons, j’emprunte les bords du canal St Martin, en mordant à belles dents dans un donner kebab (mon péché mignon). Halte sur un banc au ras de l’eau, pour écrire un peu, une scène qui me trottait en tête depuis hier. Il me faut ainsi alterner le pur regard, « I am a camera », avec une activité de création intellectuelle, afin d’essayer d’équilibrer en moi cette manière de pulsion vers le superficiel, l’observation du monde sans le pénétrer, sans le sentir ni le toucher, avec un apport me semble-t-il plus profond: raconter des histoires pour participer au monde & combattre la solitude. Mais une levée du vent me chasse devant ses ailes froides. Les fleurs roses & blanches des arbres tremblent doucement, la surface du canal se plisse comme une toile huileuse, d’un vert olive dans lequel se reflètent les teintes pastelles d’une série de devantures, au tournant du quai de Valmy. Son du printemps, les chants d’oiseaux trillent alentours. Un bref crachin me pousse vers un bistrot, halte chocolat chaud & fin de la rédaction de ma scène. À un olibrius grisonnant & marmonnant (« C’est de leur faute, de toute façon! » — un traumatisé des élections?) succèdent deux gros hommes en manteau noir, qui commandent steacks & lentilles. Une beurette rit aiguë. Les WC sont payants: vingt centimes!

Descente vers la Bastille par les jardins qui, au centre du boulevard Richard-Lenoir, remplacent le canalm devenu souterrain. Je n’aime jamais tant la nature que lorsqu’elle est à ce point maîtrsiée, tamisée, calculée, designée; ici comme au parc de Bercy, le paysagisme années 1990 se trouve à l’oeuvre, d’une élégance épurée qui m’est si familière que je sens y appartenir — comme un citoyen du début du XXe aurait pu se sentir « appartenir » à l’Art Nouveau ou, plus tard, dans les années 1920 ou 30, à l’Art Déco…

Crochet par le Marais, puis la Bastille: j’ai découvert dans un Time Out Book of Paris Walks que mon copain J.D. Brèque y avait proposé une promenade. Et originale avec ça, pas simplement un parcour mais la découverte d’un espace à part, comme je les aime: la « Promenade plantée ». Sur les arcades de l’ancien chemin de fer, le long de l’avenue Daumesnil, un chemin serpente à hauteur des 3e ou 4e étages. Entre les buissons fleuris & le buis taillé, avec des banc réguliers & d’occasionnelles passerelles en bois, la « promenade plantée » glisse, fluide, hors tumulte.

Presque jusque la Porte Dorée: la « petite ceinture », elle, n’a toujours pas été transformée de pareille manière — dommage, vraiment. L’arc de cercle du square Charles Péguy s’achève donc sur une grille blanche, en prévision de futurs aménagements verts.

Fonctionnariat: les musées ne sont pas comme les commerces, ils ferment tôt. je suis donc arrivé trop tardivement à la Porte Dorée pour pouvoir visiter l’expo Perret. Tant pis, je reviendrai. Faisant demi-tour, je reprends en partie la « promenade plantée », avant de bifurquer vers Nation. Ce sera l’occasion de voir une autre des barrières survivantes: les deux colonnes du Trône. Arrivé cette fois un peu trop tôt pour un rendez-vous, je pénètre dans un pub irlandais. Une mouette criaille dans le ciel gris: Paris-sur-Mer?

#556

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le vendredi 2 avril:

En sortant de l’immeuble de Jean, je tombe nez à nez avec une petite vieille toute de rose vêtue, qui me jette un regard suspicieux. Ou bien s’agit-il d’un regard…. coupable? Car la mémé fuschia brandit un immense tournevis, avec lequel je l’ai surprise en train de démonter l’interphone! Des scénarii de polar anglais me passent par la tête, à base de délinquance sénile.

Rendez-vous chez Gallimard, avec Seb Guillot, qui après que nous ayons été prendre un semblant de petit-déjeuner dans le bistrot non loin de l’auguste NRF, m’amène voir son bureau — un coin de la pièce qui sert pour les archives. Quoiqu’il en soit, la maison Gallimard en jette, avec son mélange de vieilles pierres & de design récent (panneaux de bois & plaques de verre dépoli) & bien que le tout fasse quelque peu labyrinthique, le résultat projette finalement assez bien cette impression d’un mélange de luxe feutré & de désordre savant qui va avec l’image NRF. L’alliance du bouquin poussièreux & de la moquette douce, un éclat intellectuel.

Rendez-vous ensuite avec mes parents, à Bercy: bises-bises, occasion de renouer avec un restau indien que j’avais découvert en compagnie d’Olivier & de faire visiter aux auteurs de mes jours ce parc de Bercy que j’aime tant. Les abandonnant ensuite, afin qu’ils regagnent leur gare, je traverse vers la BNF, admire les sablières, reluque amusé les grands temples abandonnés de l’industrie, en m’interrogeant sur leur avenir — ce sont de belles réussites architecturales, dans leur genre, qu’il serait certainement un peu dommage d’abattre: ce qui demeure encore du patrimoine industriel du XIXe mérite d’être conservé/réhabilité. Je flâne lentement avant de me rendre dans la librairie de San Francisco (un bouquiniste américain, rue Monsieur-le-Prince).

Moment d’écriture, assis au jardin des Tuileries. Murmure du bassin, crissement du sable, grincement métallique des chaises vertes. Le long toit d’Orsay passe d’un bleu métallique à un anthracite éteint, comme le ciel se grisaille & que le jour baisse un peu. La barre chocolatée de la Tour Montparnasse pointe juste à l’angle d’un des casques prussiens qui ferment les deux extrémités de la toiture du musée.

Passe un garçon grand, long, blond, serré dans une vareuse de cuir noir. Tout à l’heure, j’ai croisé trois garçons merveilleusement beaux, qui se tenaient assis dans une encoignure de la rue Bonaparte. Leur teint limpide, leurs moues boudeuses, les mèches sur les yeux, l’un cheveux d’un blond éteint, l’autre d’un châtain lumineux, le troisième d’un noir d’encre. Ce dernier sucotait un cure-dent. Tous jeunes & cet air mêlé d’innocence un peu hébétée & de dureté feinte, trois garçons à peine vus & cependant dévorés des yeux, si beaux, si douloureusement beaux. Frisson, j’ai un peu froid, spleen des photons déclinants. Le soleil fume dans le halo blanc des nuées, au-dessus d’un groupe de statues en marbre sale. Le zinc luit, les nuages se soulignent d’un vague rose chair, à peine griffé par la pointe dorée de l’obélisque.

#555

« En cas de tempête, les parcs seront fermés » — Paris, noté le jeudi 1er avril:

Deux nuits que je dors terriblement mal. Sortit d’un cauchemar où je bossais dans une association culturelle en compagnie de quelques amis & où nous étions forcés par la direction d’écouter dans les hauts-parleurs le discours d’adieu au ministère de la culture de Jean-Jacques Ayagon… Je me lève encontonné, tête et jambes molles, mais le grand ciel est un réconfort, de l’autre côté des fenêtres. Je sors marcher, besoin d’une bonne dose de réalité urbaine pour me remettre les diées d’aplomb. Ruptures & sutures de la vie quotidienne avec l’architecture d’une ville, la présence du passé & la crasse de l’ordinaire, la poésie des étales de légume & la tristesse des logis précaires: toujours cette oscillement entre sensation d’éternité & fragilité passagère, comme une tension nécessaire à l’appréciation du spectacle urbain.

Trajectoire jusqu’à la rencontre d’un espace surprenant: la Rotonde de la Vilette. Un de ces événements topographiques qui font le plaisir & la personnalité d’une ville — son sel architectonique, si précieux. Posé au carrefour des droites miroitantes des deux canaux & des arcs ondulants du métro sur ses jambes épaisses, tel un temple, piliers carrés & coupole blonde. Les volées d’escaliers s’éparpillent, comme effarouchées par ce vide étonnant au sein de la densité parisienne.

Rendez-vous à l’agence Lora Fountain, longue discussion littéraire, puis rendez-vous encore, à la fontaine St Michel avec quelques amis. Sous le regard courrocé des deux griffons, un palmipède cancane & batifole. Déjeuner dans un antre italo-chinois à la déco décrépite mais au menu sympathique. Reste de la journée en compagnie de mon copain dessinateur Mowgli, bavardage-découverte, promenade de Jussieu à l’Odéon, pub sans cidre, librairies de bédé, exposition sur l’autoportrait au XXe siècle, au Musée du Luxembourg. Ne serait-ce que pour le Norman Rockwell, cette expo vaudrait le déplacement. Pas de commentaires, juste des tableaux en désordre apparent — un peu court comme muséographie, mais beaucoup de belles choses, certaines anecdotiques (crayonnés, griffonnages, photos), d’autres superbes (un Spillaert!).