#514

Villégiature azuréenne (2)

Sitôt tonné le coup de canon de midi, partons vite: direction Biot, le musée Fernand Léger. Un artiste que je connais mal, que je ne suis pas même certain d’aimer. Mais rien ne vaut la confrontation avec une oeuvre, originale: un vrai tableau, pas une reproduction – ainsi sait-on l’effet véritable de l’art, sans autre médiation que le cadre d’exposition un peu solennel, le mur consacré par la culture officielle, le « recueillement » quasi obligatoire du musée.

Fernand Léger, alors: les lignes grasses & les couleurs vives, qui éclatent dès la facade, une longue fresque en céramique. Artiste aux matières variées, à défaut peut-être de varier la manière: dans l’atrium d’entrée, un haut vitrail de verre épais & deux immenses tapisseries, puis une pièce emplie de céramiques, ô combien typées « fifties ». Débutons par le début… Léger impressionniste? La tronche mafflue d’un oncle très coloré, un petit émiettement à la Monet & surtout: la chaleur tremblant sur les fortifications d’Ajaccio (1907).

L’abstraction d’avant la Première guerre mondiale: pas encore la ligne typique du peintre, mais déjà le goût des couleurs vives & puis en fait, pas réllement abstraite, cette abstraction, encore ancrée dans le réel, un 14 juillet tricolore, des toits de Paris, tous transformés en cisaillements mécaniques qui me paraissent assez « russes »… S’ensuivent les oeuvres d’un Léger plus reconnaissable, nature morte lettriste, grosses dames, lignes larges & torves, rouge, bleu, jaune…

« Je fus ébloui par une culasse de 75 ouverte en plein soleil, magie de la lumière sur le métal blanc. Il n’en fallut pas moins pour mefaire oublier l’art abstrait de 1912-1913 […] quand j’ai mordu dans cette réalité, l’objet ne m’a plus quitté. » (Fernand Léger, à propos de la guerre des tranchées)

Je chercheun terme: « charnu », voilà, l’art de Léger est charnu. M’amuse la trogne à la Pagnol de l’artiste: rural, solide, grosse moustache — un péquenot projeté dans l’art pictural & qui a gardé de ses origines le sens de l’objet, du terre-à-terre. D’où son attachement au réel même dans la quasi abstraction, la construction plutôt que la déconstruction, « faire du tableau une belle machine plutôt qu’une copie de machine ».

Et quelle carrière! Dans le monde entier, tant de déménagements, tant d’ateliers, tant de rencontres… Le parcours des panneaux biographiques est en soi un who’s who, depuis La Ruche jusqu’à Le Corbusier. Dans la boutique, Ugo découvre un tout petit livre: Mes voyages (à l’École des lettres). Mais c’est qu’il avait une très belle plume, en plus, l’animal! New York, Londres, etc.

Après Léger le lourd, comme le dit Ugo: visite d’une verrerie de Biot & de la boutique attenante. Pas un gramme de beauté, de pleines étagères de laideur criarde, pataude, vulgaire – quel gachis.

Presque nauséeux (trop de laid nuit à la santé), nous remontons en voiture direction la côte, le port Vauban & le Fort carré. Au-dessus du fouillis des mats & des coques blanches, l’étoile de pierre ocre du fort. Promenade sur la jetée qui enserre le monument, alors que le soleil entame sa descente. La lumière vernit la rade d’un jaune brillant, lisse la mer d’un bleu soutenu: tableau naïf, avec un paquebot en lente glissade pile sur la ligne d’horizon, le phare trapu également repeint en jaune, les ombres longues multipliant le nombre des promeneurs contre le mur, & puis un voilier qui file vers Nice, & un autre dont seule la voilure s’aperçoit de l’autre côté de la rade. Sur le bord, la mer semble passer en solarisation — des rides infinies, les roches en taches d’ombre, les embruns éblouissants & le ressac sombre souligné d’argent.

Au retour, seuls les sommets enneigés luisent encore en teintes rosées, tout le reste du paysage de la baie, montagnes, collines, Nice, se fond en une seule barre indigo filant longtemps sur la Méditerranée. Tandis que cette dernière est de mercure, étale sous le ciel estompé.

Un tour par la marina de la Baie des Anges – penser au tollé que cette réalisation architecturale souleva, alors que jamais personne ne semble s’offusquer de la médiocrité de la plupart des immeubles « normaux ». Ne dirait-on pas des arcologies? Mégalo: impardonnable pour les petites gens.

Tout au long de la prom’, alors que défilent les palmiers enmaillotés de lumière, je me dis que j’observe le monde un stylo à la main — est-ce bien « normal », docteur? La normalité: les immeubles anonymes & la verrerie de Biot: bah!

#513

Villégiature azuréenne (1)

Quatre grands blockhaus blancs se contemplent en chiens de faïence, juchés sur les créneaux de leurs murailles de terre cuite rouge. Irrégulièrement percés de petites ouvertures, ils affirment la pureté de leurs lignes, tandis qu’entre eux jouent les courbes d’un cheval de Nikki de St Phalle, couvert de miroirs, & d’un Calder oscillant: le musée d’art moderne & le théâtre.

À Nice. Juste derrière chez mes hôtes…

Car après l’agrément d’un nouvel an en Provence, j’ai rejoint l’azur de la côte, à bord d’un gros car bleu outremer. Les pins parasol, les entassements cannois, la mer d’un cobalt brisé en milliers de facettes métalliques, le ciel glissant indistinct d’une brume parme au turquoise ourlé de rose de la fin de journée, les immeubles kitschs face à la grande eau, le bulbe du Negresco doré à l’or du soleil couchant & les troncs chocolat des baobabs tordant leurs branches en motifs Art Nouveau… Puis l’immensité ocre de la Place Masséna que dominent les guirlandes tendues sur de hauts mats comme les décorations d’un site sacré mésopotamien & la grande roue qui brille or & bleue sur le jour finissant.

Promenade nocturne: les ruelles étroites aux pieds taggés, la façade baroque de la cathédrale, la fragilité des balcons, les squares endormis, le visage austère de l’hôpital, les volutes de la Poste, l’outrecuidance coloniale de la Préfecture, le faste à la Orsay de l’Opéra, la longue avenue au charme entre Rome & Los Angeles, & la gifle glaciale qui cingle depuis cet immense abîme noir, la mer, respirant au bord du sable en un ourlet blanchâtre.

#511

Instant lucide (réminiscences d’un 14 juillet)

Une langueur montait du sillon lumineux de l’avenue, sur la droite. Dans le ronflement affaibli des voitures, dans l’effacement de la clarté des rues, il y avait une sorte d’apaisement, tout comme dans le profond halo bleuté du ciel nocturne au-dessus de la ville. Respirant la rumeur confuse de l’haleine urbaine, je frissonnai sur le maigre balcon. L’océan des toits éteints, juste vernis par quelques froids reflets, se faisait pareil à des flots figés.

Sur tout cela coulait cependant déjà le vent glacé qui annonce l’aube.

#510

Quelque part en Auvergne

Sous la haute voûte d’un salon si immense qu’il prend des allures de halle communale, le clan réunit bruisse des déchirures de papiers cadeaux & des froissements gourmands. Des cris de plaisir percent le doux tohu-bohu, quelques gloussements appréciateurs, on commente les cadeaux et ce sont des aah et des ooh! Les petites filles rient et interpellent, la table basse croûle bientôt sous les paquets déjà défaits, le sol en jonc de mer disparaît sous les vagues de papier déchiré et de carton rompu.

Par moments, des soubresauts agitent ce jonchement de lambeaux multicolores: le chaton couleur de miel a trouvé un brin de raphia ou un fragment de plastique brillant, il plonge la queue haute dans cet océan de dorures et rubans, d’emballages crissants et de feuilles froissées.

De l’autre côté des baies vitrées, la neige vibre du bleu profond de la nuit. Les entrelacs des branches blanches & noires ferment la fenêtre.

Le lendemain déjà, l’uniforme nappe blanche a cédé du terrain, les prés sur la colline en face, et le flanc du jardin contre la forêt, se transforment peu à peu en découpages à la Matisse, motifs de blanc brillant & de vert étincelant.