#19

1997: Joe Haldeman publiait une version complétée & retravaillée de son chef d’oeuvre, La guerre éternelle (souvent coupé/tripatouillé par ses éditeurs successifs).

2001: l’éditeur français J’ai Lu réédite La guerre éternelle pour la ixième fois, et ce toujours dans la même vieille traduction de 1976 d’une des versions abrégées qui circulaient à l’époque.

Dans un même temps, la collection rivale, « Folio SF », fait retraduire des titres classiques du fonds PdF — parce que lesdites traductions laissaient souvent beaucoup à désirer… Ainsi des Dieux eux-mêmes d’Asimov, des Cantiques de Leibowitz de Miller, de La cité et les astres de Clarke, du Pélerinage enchanté de Simak, pour ne citer qu’une poignée de titres à sortir l’an prochain. De la différence entre un éditeur ayant une exigence littéraire, et une maison… aux soucis plus simplement commerciaux, disons…

#18

Lors de mon précédent blog, je parlais d’Anthony Hope. Par curiosité, je suis allé sur le site de la BNF voir quelles en sont les éditions françaises.

Résultat des courses: Le prisonnier de Zenda a été notamment publié en France chez Belfond en 1980, et il s’avère qu’il est disponible en ce moment… en Folio Junior! Ah, que n’avais-je songé à consulter leur catalogue: il est d’une richesse absolument étonnante, en particulier lorsqu’il s’agit de bons vieux classiques britanniques. Nonobstant leur trado aux ciseaux des trois premiers JK Rowling (et encore, rien ne prouve qu’il ne s’agissait pas d’une « initiative » isolée d’un traducteur peu courageux, plutôt que d’une directive éditoriale malvenue), je trouve que c’est une collection assez remarquable.

Et pour ce qui est de Rupert of Henzau, la suite du Prisonnier de Zenda, j’ai découvert qu’il fut traduit sous le titre Service de la Reine, au début du siècle — avec comme dernière édition signalée, un « Bibliothèque Verte » de 1953.

Je note que dans les deux cas les romans d’Anthony Hope se trouvent relégués dans la catégorie « littérature pour la jeunesse », ce qui me semble un peu étonnant et plutôt injuste — quelle belle illustration du mépris français pour le roman d’aventure… Non pas que pour ma part je dédaigne la littérature pour la jeunesse, au contraire, mais l’on sait bien que les ouvrages qui « tombent » ainsi sous l’étiquette « pour ados » ne sont plus ensuite considérés comme acceptables pour le lectorat adulte; en quelque sorte mis au ban par la culture officielle…

Pendant que j’y étais, j’ai aussi fait une recherche sur Anthony Trollope. J’adore cet écrivain britannique, un très grand classique (XIXe siècle) pour nos voisins, puisqu’il est même chez eux au premier rang des écrivains étudiés à l’école. Hé bé, de ce côté de la Manche c’est pauvre, très pauvre! Visiblement, les français, forts de leur propre littérature, se sont contrefichus de publier un grand écrivain victorien. Dommage. Quasiment rien de traduit, donc, et surtout à la fin du XIXe siècle — de nos jours juste une minuscule poignée de titres… Le cycle complet de Barchester n’a même jamais été publié par chez nous… J’ai juste trouvé Le directeur (The Warden; Aubier en 92) et Les tours de Barchester (Barchester’s Towers; Fayard, 1991), et tout de même le délicieux Les diamants Eustace (THe Eustace Diamonds; chez Albin-Michel en 92), plus deux autres romans — that’s all.

C’est peu. Mais il est vrai qu’il s’agit de littérature ô combien britannique: pas forcément du goût des français. Tout le monde ne partage pas mon goût (un peu étrange, pour ne pas dire élitiste, hélas) pour toutes les choses anglaises & désuètes; loin s’en faut… 😉

Enfin, un jour peut-être, un éditeur tel que Phébus (re)découvrira peut-être le charme d’Anthony Trollope. Ce ne serait pas surprenant, somme toute, de la part de la maison qui publie Thomas Hardy ou Mervyn Peake — et qui a même réédité du Elizabeth Goudge…

#17

Pour rebondir sur ce que disait Neil Gaiman, un bel exemple d’œuvre oubliée.

De nos jours, Anthony Hope est encore connu pour son roman Le prisonnier de Zenda. Léger, astucieux, très amusant, il s’agit sans doute d’un classique du « cape et d’épée ».

Mais qui se souvient qu’Anthony Hope fut d’abord célèbre pour un ouvrage intitulé The Dolly Dialogues? Un recueil de sketchs autrefois adulé mais que le grand critique Roger Lancelyn Green descendait en 1966 (dans une préface au Prisonnier de Zenda), en ces termes sévères:

Their outlook seems so alien to that of the present day, their content so slight and the style so arch that most people would now find them unreadable.

Durant un séjour à Bruxelles, il se trouva que je farfouillais chez un bouquiniste lorsque, en entrant dans la petite pièce du fond (où gisaient tous les ouvrages en anglais soldés faute d’avoir trouvé acquéreur), je vis sur la première étagère que je regardai, pile sous mon nez… The Dolly Dialogues, sous la forme d’un tout petit hardcover. Je partis avec ce mignon ouvrage, et le lu durant les rares temps morts de mon week-end bruxellois.

Et je fus conquis! The Dolly Dialogues consiste en juste cela: des dialogues, sans quasiment la moindre description, ni aucune mise en place. Lady Mickleham et Miss Dolly s’y entretiennent avec Mr Samuel Carter, flirtent agréablement entre gens de bonne société. Et tel est le talent d’Anthony Hope que l’on rit avec eux, que l’on se délecte des moeurs amusantes de l’époque, et que finalement l’on plaint ce pauvre Carter, dandy intelligent mais sans grâce physique, condamné au célibat. Comme le disait un autre critique, A.E.W. Mason:

(this book is) written with the most delicate wit and now and then touched with a shade of sadness, suggested as much as stated so that the reader to his pleasure must do a share of the work himself.

Autant pour le unreadable de Lancelyn Green! Bien au contraire, The Dolly Dialogues m’a frappé par la modernité de ses procédés narratifs. Et certes, les personnages en sont oisifs & frivoles, mais à ce train-là autant en dire de ceux d’Austen, de Foster ou de Wodehouse, aussi. Refermant The Dolly Dialogues, je me suis surpris à regretter que ce livre ne soit pas plus long: ses personnages sont si attachants que j’aurai aimé en savoir un peu plus sur le déroulement de leur existence. The Dolly Dialogues ne méritait pas l’oubli.

#16

Admiration: l’auteur britannique Neil Gaiman est une des meilleures choses qui soit arrivé à l’art de raconter des histoires en général et à la fantasy en particulier, ces dernières années. And guess what? Il tient un weblog! Absolument passionnant et délicieux. Vraiment, j’adore ce mec.

Une petite citation, pour le plaisir:

I love looking at stage magic, reading about it, thinking about it,mostly because all the things I think about magic and magicians are applicable to writing, to genre, to comics, to prose and to film. It’s about thinking outside the box, and about craft, and about skill, and about the willingness to surprise yourself and, maybe, sometimes, to make miracles. Because even lousy miracles are still miracles.

Un autre grand monsieur parmi les tellers of tales modernes, c’est l’écrivain canadien Charles de Lint. Citation aussi, un sage « coup de pied de l’âne » en direction de certains intégristes sci-fi — justement tiré d’une chronique de Charles de Lint à propos de Neil Gaiman:

Fantasy, though older, is often considered to be the mentally-disadvantaged younger sibling of science fiction which prides itself on being “the fiction of ideas.” But let’s face it, new ideas are far and few between in any sort of fiction these days. The thing that’s important is what the author does with an idea.

Tant Gaiman que De Lint écrivent une forme de « fiction magique » qui me séduit tout particulièrement… C’est, au sein de la littérature contemporaine, une des « pratiques » les plus fructueuses, in my opinion. Selon les propres mots de Charles de Lint:

The best definition I can come up with for my writing was in a review that described it fantasy for people who don’t normally read fantasy. I’ve taken to calling my writing « mythic fiction, » because it’s basically mainstream writing that incorporates elements of myth and folktale, rather than secondary world fantasy. I’ve written the latter, to be sure, but an overall view of my work will show that such stories are very much the exception, rather than the rule.

Pour revenir à Gaiman, voilà quelqu’un qui ne cesse de me surprendre, de me séduire…

Je vous recommande, par exemple, une interview qui vient de sortir sur le web. J’aime particulièrement ses propos quant au fait de savoir quelle est son oeuvre la plus importante pour l’instant… Longue citation:

1930. Probably the most prominent English essayist was A.A. Milne. The editor of Punch, famed for his comedic essays and a man with several plays running in the West End concurrently. A man who had bestselling books with titles like The Daily Round and hilarious collections of essays and sketches. One of the funniest writers of his generation and an accomplished playwright. I did an Amazon search several months ago just out of interest to see just what of his was actually in print. And it listed 700 books: all of which, as I went down page after page, were variant editions of the two Winnie the Pooh books and the two books of comic verse for children that he wrote. And that’s all that we have left of A.A. Milne (…).

Actually, that’s not true: there’s one other thing we remember him for. His attempt to revive something forgotten which, again, worked brilliantly. To the point now where we didn’t even know that it ever was forgotten. (…) if Milne had not been a huge fan of this one book, there is no particular reason to think that The Wind in the Willows would have gone on to become the classic that it is.

It’s quite possible that in 100 years time, people will say: You know that guy who wrote the book The Day I Swapped My Dad for 2 Goldfish? He did all this other stuff too? And people will say: No.

J’adore aussi cette phrase — ô combien vraie:

Writers may be solitary but they also tend to flock together: they like being solitary together.

#15

Grosse frayeur pour l’instituteur Alex Hunter: une nuit, sur une petite route du Devonshire, une jeune femme blonde apparait brusquement dans la lumière de ses phares. Sortant de la route, Alex va percuter un arbre. A son réveil, dans le village de Strangehaven, on lui assure que la jeune apparition blonde est inconnue, et n’a bien entendu pas été retrouvée. Convalescent, Alex va découvrir les charmes ruraux de Strangehaven, et son amicale population. Il n’y a qu’un hic: impossible de repartir. Chaque fois qu’Alex tente de sortir de Strangehaven, il se retrouve dérouté, perdu. Il croisera d’ailleurs un randonneur, Surfer Steve, victime du même phénomène. Apparemment, Strangehaven ne désire pas les voir partir! Du coup, Alex va devenir le nouvel instit’ du village. Et plonger bien malgré lui dans la vie de cette étrange petite communauté, à la surface tranquille cachant des remous assez insolites…

Késako? Une BD anglaise, auto-éditée par l’auteur (Gary Spencer Millidge): Strangehaven. Et un régal rare. Enfin une BD dont le pouvoir de séduction par l’étrange équivaut à un bon Jonathan Carroll, par exemple. Ou à un Charles de Lint, mais encore plus en demi-teintes — le surnaturel demeure extrêmement discret à Strangehaven, en dehors de l’apparition blonde. J’oserai dire, en fait, qu’il s’agit d’un des très rares exemples de « réalisme magique » que je connaisse dans le domaine de la BD — avec l’incroyable Stigmates de Mattoti & Piersanti (au Seuil).

On peut trouver Strangehaven sous la forme de deux grosses reliures, aux séduites couvertures, qui réunissent les fascicules 1 à 12 de ce comics. Arcadia et Brotherhood sont leurs sous-titres, chez Abiogenesis Press. Si le scénario est impeccable de bout en bout, en revanche le dessin de Millidge y évolue d’une maladresse pas trop désagréable à une maitrise quasi-photographique. Le tout au trait, N&B.

Mais à quand la suite? Eh bien, le fascicule n°13 vient enfin de paraître, après un silence d’un an et demi. Je l’ai lu l’autre soir. Avec grand plaisir! Et le graphisme de Millidge y a encore évolué, avec cette fois l’adoption d’une mise en relief (à défaut de parler de mise en couleur) par l’adjonction de lavis. Pour le reste, Strangehaven est toujours le village le plus étrange d’Angleterre — et des meurtres viennent d’y être commis!

Sinon, je viens de lire Reconquérants de Johan Heliot, chez Mnémos. Et je suis déçu. Je n’y ai pas retrouvé la plaisante excitation intellectuelle que j’avais ressentis à la lecture de son précédent roman, La Lune seule le sait (aussi chez Mnémos; un chouette steampunk sur Jules Verne & les Communards). Il ne m’a même pas réjouit comme l’avait fait son premier, Pandémonium (toujours pas paru, à sortir chez Bifrost/Étoiles Vives; un amusant délire sur Vidocq & les ET). Non, cette fois il s’agit d’aventure pure, musclée et sans répit, dans un cadre extravagant (une Europe prisonnière de créatures extraterrestres presque divines, redécouverte par l’armée d’une Amérique colonisée par les légions romaines antiques). Pas de psychologie, pas d’enjeu social ou politique, quasiment pas de lien avec la réalité. C’est de la littérature de simple divertissement — et traitez-moi de fichu intello si vous le voulez, mais finalement je n’y trouve pas mon compte. Pour bien fait que soit ce roman, pour astucieux qu’il soit, il m’a semblé… un peu plat, et radicalement vain. Oh, Reconquérants n’est sans doute pas un mauvais bouquin, mais… il ne s’agit pas ma « tasse de thé », tout simplement.