#1965

Chaque fois, au bout de quelques jours l’impression de déjà connaitre la ville, de s’y repérer, d’en reconnaitre des endroits et de savoir par où passer. Une impression qui se teinte d’une sorte de fierté: on a apprivoise la ville, on l’a faite à notre taille. La ville ne tarde pas à nous détromper, cruelle, elle ne se laisse pas dompter si aisément.

Descente vers le bas de la ville, grands pas et nez en l’air. Je suis retourné un peu dans l’Alfama mais je ne pense pas y avoir vu des vampires. En revanche, j’ai vu des super-héros dans une petite rue de Sao Sebastiao. L’un descendait, dans son collant jaune et noir. L’autre montait, en collant bleu et noir, un grand logo sur la poitrine. Je n’ai pas eu l’occasion de les observer de près, le temps que j’arrive à leur hauteur ils s’étaient envolés.

#1964

Plus de voiles, le vent marin les a tous levés. Lisbonne à bien d’autres déguisements: d’un quartier à l’autre, sa physionomie change considérablement, c’en est étonnant. Et comme l’immensité d’une ville nous oblige souvent à user de comparatifs, tout comme nous avons tendance à réduire les personnes que nous croisons à un rôle, à un élément, je me surprend à songer que tel alignement de façades me fait penser à Nice ou telle ruelle à Bordeaux. Références forcément méridionales, éclairées par la brutalité de la lumière maritime et hivernale. Le ciel se fait selon les moments d’un bleu transparent, délicat, ou d’un azur sombre, vibrant.

Nous montons depuis le Campo de Santa Clara jusqu’à la petite citadelle de Sao Jorge, dans un air nettoyé de frais par le vent. La masse blanche d’un monastère érige une muraille de blancheur éclatante en haut d’une pente, les ruelles sinuent alentours, passent des tramways jaunes que l’on croiraient hissés sur leur pointe des pieds, après avoir soulevé leurs jupons. Nous en emprunterons un après le déjeuner, pour rallier une toute autre hauteur lisboète.

Descendre, monter, descendre, monter encore, la ville se traverse en brinquebalant, chocs, grincements, le vieux véhicule à l’intérieur de bois vernis défi la gravité et les effets de l’âge. Il nous relâche devant un autre grand gateau blanc de la superstition dominante, la Basilica da Estrela, aux portes ressemblant cocassement à celles d’une gare. Face à elle un jardin, sous les pas craquent ce que ma provençale de mère nomme des pétouls, les baies du micocoulier. Goût sucré comme d’une date. Gamine, durant la guerre, ma mère remplissait ses poches de ces fatouls (en patois) et se faisait gronder parce qu’elle les mangeait en classe. Des oranges brillent dans les arbres, des palmiers élèvent leur cou immense. Nous traversons pour gagner le cimetière anglais — fermé l’apres-midi mais l’on nous ouvre quand même. Allées moussues, grands arbres, tombes grises en désordre dans une senteur de buis. Henry Fielding, auteur du classique Tom Jones, repose sous un empilement de marbre. J’aime visiter les cimetières, tranches presque champêtres d’histoire.

Au retour, thé sous les arcades ministérielles de la Praca do Comercio. Des bourgeois lisses, sophistiques et parfaitement anonymes dans leur rôle de hauts fonctionnaires s’attablent avec mines affables et sourires fats de leur propre importance. Un seul sort du moule ministerielo-universel, qui avec ses gants noirs, sa canne qui en une autre époque eut été canne-épée et un monocle vissé dans l’orbite droit, sort de la norme et s’est créé une persona de chef des services secrets anglais. Le thé n’est pas du Lipton Yellow mais aussi infect, seule l’étiquette diffère.

#1963

Telle une vieille dame voulant cacher ses rides, Lisbonne s’est faite pudique ce matin, sous des voiles de brume marine. Descendre ses pentes populaires depuis Gomes Freire jusqu’au quadrillage relativement riche du Baixa permet malgré tout de se familiariser avec la beauté craquelée et menacée de la ville. Le contraste avec la précédente capitale dont j’avais feuilleté les pages ne saurait être plus complet: Vienne est toute d’opulence et d’aparat, de pompes et de monumentalité. Lisbonne vit, elle a la simplicité du peuple, sa pauvreté aussi. J’ai pense souvent au Bordeaux que j’ai connu dans les années 80: la décrépitude touchante d’une ville magnifique, les plantes surgissant d’une facade qui fut belle, la balafre sombre d’une goutière poissant tout un mur…

Mais qu’importe la brume, qu’importe la beauté fanée, je suis conquis. Ceux qui auront lu mes deux romans de science-fiction savent combien j’aime les villes en pente, les effets de dénivelé, les cités sur plusieurs niveaux… Lisbonne me comble forcément. Et donc, Baixa, descente jusqu’au Tage dont seules les dernières vagues contre le quai pouvaient se voir, cri rauque de la corne de brume; puis une petite portion de l’Alfama, avant de grimper dans Bairro Alto. Ravissement d’une petite place entourée de librairies, puis d’une esplanade sur ce qui pouvait se discerner de la ville. Nous poussâmes jusqu’au jardin botanique, espace de quiétude sous les hautes silhouettes d’arbres ô combien exotiques – caoutchoucs géants, pins poilus, palmiers de toute sorte. Dans la luxuriance énigmatique des lieux, je m’attendais presque à voir surgir un ptérodactyle.

Tristesse en sortant de cet endroit enchanteur: une affichette écolo appelant à sauver le jardin botanique, menacé d’être rasé (!) pour construire un complexe d’immeubles. Crime impensable. Déception, sinon: la fameuse Confeitaria Nacional s’avère assez surfaite: on y mange sur une nappe en papier de gras gâteaux trop sucres à l’anglaise et le thé n’est qu’un infâme Lipton Yellow – insulte suprême à tout buveur de thé, et breuvage que je soupçonne de longue date d’être composé de déchets radioactifs. On est loin du salon de thé très chic que j’imaginais. Pour finir la journée: le quartier neuf et somme toute anonyme de
Saldanha (on pourrait se trouver à Paris), pour une amusante cafétéria très Seventies. Étonnant comme la vieille dame peut présenter de visages différents.

#1962

Comme d’habitude dans ces cas-là je m’émerveille des techniques modernes et m’interroge sur l’impact écologique de notre mode de vie…

Me voici dans une chambre d’hôtel à Lisbonne, il fait très doux, les arbres portent encore leurs feuilles, j’ai vu des rues aux trottoirs de blancs pavés et des façades superbement couverte d’azulejos (carreaux décorés)… Je sens que mon cadeau de Noël (ce séjour de trois jours à Lisbonne) va me plaire…

Doux sentiment d’aliénation, de perte des repères. Arriver de nuit dans une ville qui m’est tout à fait inconnue, prendre pour la première fois son poul, tout est neuf, étranger, identique et tellement différent. Comme l’écrivait Jonathan Raban en 1974: « For at moments like this, the city goes soft, it awaits the imprint of an identity. For better or worse, it invites you to remake it, to consolidate it into a shape you can live in. »