#438

Cela peut sembler dérisoire, mais le fait est que je viens d’écrire pour la première fois de ma vie un article à propos d’un peintre — et que j’en conçois un certain bonheur. Tant il est vrai que ma dernière passion en date (depuis deux ans? Quelque chose comme cela) concerne l’art en général & la peinture en particulier (la majeure partie de mon budget « livres » étant allé durant cette période à la constitution d’une belle bibliothèque d’art).

J’avais déjà approché les arts graphiques dans le cadre de mes « Petits maîtres de la fantasy » (dans la revue Faeries), en rédigeant des essais sur Tove Jansson, Marten Toonder ou Ernest Shepard, mais chacun de ces artistes était également (plus ou moins selon les cas) écrivain, ce qui validait sa présence dans cette rubrique. Pourtant, me démangeait de plus en plus l’envie de me lancer dans des articles sur de purs illustrateurs. Et à lire des papiers sur les peintres, par exemple dans les magazines L’Oeil & Connaissance des Arts qu’Olivier achète chaque mois, l’envie me tenaillait également d’approcher la peinture comme sujet — la question demeurant: comment relier ces envies à mon sujet, la fantasy (la littérature du merveilleux)? C’est en voyant dans un récent catalogue d’exposition (Russes, du Musée de Montmartre) des reproductions d’Ivan Bilibine que je me suis décidé. Bien entendu: voilà un artiste trop peu connu (peu publié dans les pays anglo-saxons il se trouve donc toujours oublié par les commentateurs de la fantasy, qui sont généralement anglais ou américains), mais cependant en plein dans la thématique du merveilleux.

Et de rédiger un article sur Bilibine. Un joli défi (peu de renseignements disponibles) & un vrai petit plaisir d’écriture. La nette impression d’ainsi établir un pont (personnel) entre deux de mes domaines de prédilections: la fantasy et la peinture.

Et puis peinture toujours: je suis retourné faire un tour au Musée des Beaux-arts. Me suis de nouveau extasié devant cette fenêtre de Vuillard (lumineuse & quasiment inachevée); devant les deux Marquet (ces gris translucides & ces cieux brouillés, étonnante impression de lumière nordique); et devant les nombreux Dufy (dont je goûte de plus en plus le trait vibrionnant & les couleurs décalées). Découvert, aussi, les portraits d’Eugène Carrière — obscurs & comme emplis de spectres.

Une heure tout au plus, mais quelle heure: une plongée dans la beauté. En ressortant je vibrais, plein d’une sorte de bonheur pulsant, douillètement. Et me retournant vers la façade majestueuse du musée (dont le rythme régulier domine la place des Terreaux bien plus que le castel étroit de l’hôtel de ville), j’eus la vision de ce que Dufy en aurait fait: voir la réalité à travers le style, la palette, le trait d’un peintre ou d’un illustrateur, c’est là un exercice de ludique observation/subjectivisation du réel qui souvent m’enchante.

#437

« Ce n’est pas pour avoir vu les monuments célèbres d’une grande cité qu’on peut en entendre la chanson familière. » (Mac Orlan)

Il y a, dans mon coeur d’amoureux des villes, plus d’un amour: London en tout premier lieu (presque une obsession — oh, et à ce propos une délicieuse découverte: Literary London), mais aussi Bordeaux (où je rêve de retourner vivre), Bruxelles (qu’il faudrait que je découvre plus avant), San Francisco (où je regrette de n’être toujours pas retourné)…

Paris ne fait pas partie de ces amours — la ville est belle, séduisante, vaste… & cependant… Je ne sais, elle ne me parle pas réellement. Allez savoir pourquoi? Les élans du coeur ne s’expliquent pas, bien entendu. Mais une grande ville demeure une grande ville & à tout le moins Paris si elle ne me fascine pas, m’intéresse.

J’avais commandé sur Amazon, il y a des mois de cela, un gros ouvrage sur Eugène Atget, Atget Paris, qu’ils m’ont enfin déniché.

Fascination: Atget photographia Paris durant la majeure partie de sa vie, de 1897 à 1927. Des milliers et des milliers de clichés (la préfacière de ce recueil estime qu’environ quinze mille furent acquis par des musées & institutions), tous dédiés à une unique obsession: documenter le vieux Paris de long en large, fixer par la photographie une ville qui ne cessait de disparaître, des cadres de vie qui changeaient & sur lesquels Atget tenait à témoigner. Car Atget ne photographiait pas les réalisations d’Haussmann, bien au contraire: il fouillait ce que la capitale comptait de ruelles sinueuses, de vieilles bâtisses, de taudis promis à la démolition, de lieux anonymes, de murs couvert d’affiches, de godillots suspendus, de mannequins hébétés, de pissotières désuètes, de moulins abandonnés, de petits métiers, de vitrines incongrues, de murs pittoresques, de détails piquants, de pavés luisants, de passages ordinaires & de fontaines ébréchées…

Atget n’était pas un artiste — ou plutôt: il refusait ce qualificatif. Pour lui, qui dans sa jeunesse avait désespérément essayé d’être artiste (comédien puis peintre), « ce sont de simples documents que je fais ». Les artistes, c’étaient ceux qui lui commandaient telle série topographique, telle collection de gros plans, tel reportage sur un aspect de la vie parisienne: les Derain, Foujita, Vlaminck, Utrillo… Ou bien, à la fin de sa vie, c’étaient ses voisins les surréalistes (Man Ray, De Chirico) et leur copine la photographe américaine Berenice Abbott (à qui Atget doit largement d’être passé à la postérité). Lui? Un piéton attentif, d’une scrupuleuse honnêteté, rejetant toute idée de flou artistique au profit de la pureté des lignes architecturales, d’une complète maîtrise des cadrages, de la plus grande rigueur documentaire.

Et pourtant: en feuilletant ces 840 photographies (& tant d’autres: quantité de reproductions par la BNF, par exemple) né un véritable sentiment d’ivresse, l’émouvante sensation d’effectuer un voyage dans le temps…

« Ses photographies nous adressent une sorte de reproche muet, car la photo donne à la vue topographique une toute autre saveur que la peinture ou le dessin: celle de l’amertume qui naît du sentiment de l’immédiate proximité, celle de l’émotion que cause un pouvoir de résurrection infiniment plus fort. »

(Laure Beaumont-Maillet, dans sa préface)

#436

J’adore Sherlock Holmes, c’est un de mes « péchés mignons ». J’ai donc lu avec un certain plaisir une nouvelle anthologie « sherlockienne », Shadows Over Baker Street (réunie par Michael Reaves & John Pelan — lecture faite sur épreuves, l’antho doit paraître en octobre).

Les festivités y démarrent par ce qui est, peut-être malencontreusement pour l’équilibre du reste de l’anthologie, mais en tout cas sans l’ombre d’un doute: la meilleure nouvelle du recueil. « A Study in Emerald » de Neil Gaiman. Ainsi que son titre peut le laisser comprendre, il s’agit d’une réécriture presque ligne à ligne d’Une étude en rouge, mais avec une subtile déformation opérée par l’auteur… En effet, on apprend que la monarchie anglaise est dirigée par une créature colossale et monstrueuse, nommée la reine Victoria, tandis qu’une bonne partie de l’aristocratie européenne est constituée d’humanoïdes dotés de plus de deux bras, et de sang… vert! Peu à peu, entre les lignes déjà connues, se glisse un malaise sur la nature faussée de cette Angleterre-là, jusqu’à ce que Gaiman nous assène le coup de grâce final: le détective et le docteur dont nous avons suivi les exploits ne sont visiblement pas Holmes et Watson! Mais bien plus sûrement Moriarty et Sebastian Moran, tandis que les deux principaux terroristes anti-monarchiques seraient sans doute les Holmes et Watson de cet univers dirigé par les Grands Anciens!

Après tant de subtilité, l’ensemble des autres textes pâli légèrement — car il ne s’agit que de pastiches assez ordinaires, seul Gaiman y a apporté un tel grain de folie. Pour autant, la lecture est globalement agréable: chaque fois l’enquête de Holmes s’approche d’un mystère de type lovecraftien, et les auteurs s’amusent parfois à glisser quelques références extérieures — l’écrivain H.G. Wells remplace le docteur Watson indisponible dans « A Case of Royal Blood » de Steven-Elliot Altman, Barbara Hambly fait consulter Carnacki oar Holmes dans « The Adventure of the Antiquarian’s Niece ». Le tout forme un ensemble rès amusant et agréable.

Seuls reproches: la relative linéarité des auteurs (qui presque tous choisissent de débuter leur enquête holmésienne de la manière la plus canonique qui soit, à savoir un visiteur débarquant à Baker Street et se faisant scruter par le grand détective), et le manque de surprise induit par le fait que dans une telle antho, forcément, le lecteur s’attend à rencontrer des créatures lovecraftiennes. Les personnages se retrouvent donc en général nettement plus décontenancés que le lecteur lui-même.

Mais qu’importe: ces défauts sont inhérents à l’exercice, bien entendu, et le tout demeure un recueil de fort bonne tenue, plein d’inventions baroques et d’enquêtes distrayantes. Pas de quoi s’en relever la nuit, certes, il ne s’agit pas là de grande littérature — j’avoue même m’être un peu lasser au bout d’un moment & n’avoir fait que parcourir les deux dernirèes nouvelles. Il faut avouer, d’ailleurs, que je n’ai jamais tellement apprécié les récits lovecraftiens, alors… Mais enfin, se trouvent dans ces pages quelques belles petites choses, astucieuses. La palme allant bien entendu à monsieur Gaiman, toujours éblouissant.

#435

« Je réalisais d’un coup que le monde dans lequel je vivais était beau, intégralement beau, simplement parce qu’il était vrai. Dés lors, je brûlais d’en apporter la preuve. » (René Zuber, photographe de la « nouvelle objectivité », dans les années 30)

#434

Instant lucide du 21 juin

Tellement hybride qu’il ne devrait pas fonctionner: « Les Triplettes de Belleville ». Un film d’animation comme même Jacques Tati, influence numéro un, n’aurait sans doute pas osé le faire… Parce que outre la référence à Tati (acrobaties vélocipédiques, humour burlesque, gens de peu d’une France disparue, dialogues à peine parcellaires & généralement inaudibles), d’autres références encore se dévoilent à qui sait les voir, en strates étranges. En priorité: Dubout (dans les « figurants ») & Nicolas de Crécy (vieux complice du réalisateur Sylvain Chomet) — qui s’il n’a pas participé au film, semble pourtant partout présent! Tous les décors sont dans le style De Crécy, c’en est renversant.

Et puis toutes ces idées bizarres qui infusent le film, c’est dingue: les petites vieilles mangeuses de grenouilles, de Gaulle, Trenet & Joséphine Baker en « guest stars »… & surtout: ce fantasmatique New York nommé Belleville, où l’on semble au moins en partie parler français, avec ces Américains forcément obèses & sa maffia…. française, le pif piqué au gros rouge, sous le béret!

Plein de bonheurs visuels & tant de gags génialement idiots, le régal! Les gardes du corps bâtis comme des armoires à glace (littéralement). Les deux-chevaux limousines!

Ébloui, je fus. Titubant presque au sortir du cinéma, ivre que j’étais d’images, encore dans cet autre monde. Et le monde, le vrai, le nôtre, de répondre à mon exhatation amusée par sa propre féerie: du bleu, du bleu! Même l’air que je respire, enfin plus frais, me semble bleu.

Tout vibre & résonne & brille dans l’outre-marin, la ville ce soir se noie dans un embrasement saphir. Et les facades les plus banales en gagnent une nouvelle élégance, un mystère qui n’est pas le leur d’ordinaire — détails & lignes habituellement invisibles prennent les devants, lampadaires & fenêtres ourlent le bleu d’un éclat rose-jaune.

Et surtout les plus banales, je dirai même: sur le fond uniformément bleu sombre du ciel se découpent comme numériques, en tout cas chimériques, en une double brillance argentée, la tour du Crédit Suisse & la cheminée de l’usine de chauffage — d’habitude les éléments les moins notables du paysage urbain, pourtant transformés le temps d’une heure ou deux en monuments flamboyants. Léger, le pas rond & la tête distraite, je rentre chez moi par un VIe arrondissement transmué en festival bleu.

Puis la nuit s’imposant enfin, le cours Lafayette se vêt de vert — où je manque de devenir amateur de ping-pong, deux jeunes gens y disputant une partie torses nus. *vision adorable*

Le temps d’atteindre la place Ste Anne & le monde a retrouvé sa grisaille usuelle, au sein de cette cacophonie abominable que l’on nomme « défaite de la musique ». Chez moi, lumière rouge-orange, la voix d’Isa & une bonne odeur de tomate, « Le dîner est servi! ».

À nouveau chaud, tant de chaleur, mais toujours sous le charme.