#352

La maison du sommeil

De la chambre d’Olivier s’échappe un souffle régulier, puis des froissements de draps, et le grognement décidé du dormeur replongeant tête baissée dans le sommeil.

Provenant du salon, une vibration ample & cadencée emplie l’appartement : Gianji dort en mélopée.

Enroulée sur mon pied droit, Drusilla ne bouge pas.

Nina lève la tête, pousse un petit cri, vient se blottir sous mon bras, ronronnante.

L’heure? Bah. Dodo.

#351

Je sais, oui je sais: trop peu de « posts » ces derniers jours… Il faut dire que comme chaque année à la même époque, je suis saisi par une sorte de phénomène psychologique particulier auquel j’ai donné le nom de « groumpf ».

Le « groumpf », c’est l’autisme qui s’empare de moi lorsqu’à l’approche de Noël je suis si fatigué (par le boulot de fou à la librairie) que je n’ai plus guère qu’une envie lorsque je rentre le soir: me déconnecter (joli paradoxe, lorsque l’on sait que je viens justement de prendre l’ADSL), me couper du monde, ne rien faire — et même: ne rien lire, c’est dire le malaise! À peine si je picore dans quelques bouquins d’art (l’idéal: Londres impressionniste, on croirait qu’on a fait ce bouquin exprès pour moi). J’ai pour le moment laissé en plan le pourtant très beau roman de Léa Silhol (La sève et le givre) et le non moins beau John Crowley (The Translator)…

Fierté quand même: hier j’ai écrit pendant presque toute la journée (juste une pause pour regarder le DVD de Schuiten & Peeters récemment paru, sur Auguste Desombres — chouette documentaire/fiction, décidément l’univers de ces deux créateurs-là me fascinera toujours & encore). Un peu avancé sur quelques nouvelles.

Mais pas pour « Volage » — je vais tout de même essayer de m’y tenir, de continuer en dépit du « groumpf », car le pari de cette publication régulière en ligne me plaît beaucoup (même s’il s’avère qu’effectivement la forme du weblog — ordre chrono inversé — n’est pas très pratique pour ça), c’est un aiguillon amusant & agréable.

Bon: à bientôt. Ne vous étonnez pas du (relatif) silence sur ce weblog d’ici janvier, je ne pense pas avoir l’énergie de beaucoup blogguer durant décembre…

#350

Qu’ai-je lu, sinon, durant ces quelques semaines où le présent weblog s’emplissait de réminiscences londoniennes?

Tant de livres, j’en perd parfois la trace: ainsi du Soviet des Fainéants d’Eduardo Gallarza, largement entamé puis (provisoirement?) abandonné au profit d’autres ouvrages… Tandis que j’ai enfin terminé de lire un gros historique du métro de Londres, et son « companion volume » largement illustré.

Si le style manquait cruellement aux polars de Michael Kurland, en revanche monsieur Assouline en a à revendre: lecture délicieuse de sa dernière biographie, celle de Paul Durand-Ruel, le marchand des impressionnistes. Tout en commençant un catalogue sur Manet, Monet et la gare St Lazarre. Et en poursuivant à petites gorgées (chaque midi) mon habituelle « tache de fond », L’éducation sentimentale. Ces lectures se répondent, s’enrichissent les unes les autres: plaisir fugitif & futile à comprendre ce dont Frédéric & les autres parlent, au détour d’une conversation politique chez Flaubert: monsieur d’Aumale, le grand duc Constantin, mais oui, bien sûr! 😉

Des nouvelles: Rhys Hugues, Edith Nesbit, Bradley Denton, Jean-Jacques Girardot, Agatha Christie…

Entamé le nouveau Francis Valéry: Le talent assassiné. Amusant mélange d’autobio & d’uchronie personnelle, totalement égocentrique, plein d’humour, superbement dédaigneux des étiquettes — mais lui manque encore, je crois, un p’tit quelque chose: le style, toujours le style! Francis n’a rien d’un grand styliste, j’en ai peur, alors qu’un tel projet aurait nécessité le surcroit d’esthétisation qui aurait validé sa démarche paresseuse… Mais tout le monde n’a pas un style. Hélas. Un Thomas Day, un Fabrice Colin, en voilà qui ont du style, parmi les jeunes auteurs actuels de la so-called « littérature de l’imaginaire » (comme si le reste de la littérature était condamnée au manque d’imagination). Des talents brillants — comme aussi David Calvo & Laurent Kloetzer, par exemple, quoi que pour ceux-là avec plus de scories, encore quelque maladresses. Francis Valéry pour sa part écrit limpide, simple ; il est déjà difficile de parvenir à une telle souplesse — mais il lui manque à mon goût une véritable couleur, un ton qui ne soit pas seulement celui de la gouaille orale du personnage.

Et moi, en ai-je du style? Ah, cela me va bien de critiquer mes petits camarades!

Lecture du moment, délice complet: The Translator de John Crowley. Pas du tout du fantastique, plutôt un mélange de « roman de campus » & d’espionnage, en tout cas avec la toile de fond de la guerre froide, très en demi-teinte, tendre & fascinant — et quel style, ça oui.

#349

Aussi lu: The Infernal Device and Others par Michael Kurland (sous-titré « A Professor Moriarty Omnibus »)

« The Infernal Device », premier roman de cet omnibus, nous permet de faire la connaissance d’un vieux professeur anglais et de deux jeunes gentlemen, dans le décor bigarré et exotique de la Turquie de la fin du XIXe siècle. Le Sultan se prépare à faire la démonstration de sa supériorité technique, en lançant devant la presse occidentale son premier sous-marin, le Garrett-Harris.

Poursuivi par une bande de coupes-bourse, le vieux professeur est sauvé par l’intervention du lieutenant Sefton, de la Navy britannique, et du journaliste américain Barnett. Quoique en fait, le professeur ne semblait guère inquiet: il pratique un art martial asiatique redoutable!

La carte de visite du professeur est assez énigmatique: James C. Moriarty, Ph. D., 64 Russell Square, consulting.

« Consulting »? Mais consultant en quoi? Le vieil homme ne répondra pas vraiment: il résoud des problèmes, il répond à des questions, très rarement il rend des services… Et en l’occurrence il est actuellement en route pour la Russie, où un client l’a demandé.

L’étrange Moriarty repart donc, avant même la démonstration du submersibles — qui est un désastre: le sous-marin explose en plongée! Le soir suivant, alors que le lieutenant Sefton a reconnu à son ami Barnett être un espion britannique, le journaliste américain découvre Sefton mort dans sa chambre, assassiné.

Accusé du meurtre, Barnett se retrouve dans une atroce geôle turque, sur le point d’être exécuté pour meurtre et espionnage, car on l’accuse aussi, tant qu’à faire, d’être le coupable du sabotage du sous-marin du Sultan!

Moriarty revenu en Turquie fait évader le jeune homme, mais exige de lui en retour… deux années de service. Le professeur établit le jeune homme chez lui, à Londres, et lui demande de lui servir en quelque sorte de secrétaire. La première tache de Barnett: mettre sur pied un service de renseignement journalistique, qui sous couvert de fournir des news anglaises à la presse quotidienne américaine, lui permettra de rechercher dans les faits divers toute indication un peu étrange. Car Moriarty a été embauché par les agents secrets du Tsar pour mettre un terme aux sinistres agissements d’un… agent du Tsar! Car la police secrète russe est ainsi faite que sa main droite ignore souvent ce que fait sa gauche, et une cellule extrémiste s’est constituée, intouchable, son dirigeant inconnu et protégé, une cellule ultra-secrète qui vise à la déstabilisation de l’Empire britannique par un acte d’éclat, une atrocité de grande échelle qui pourrait mettre à mal tout l’équilibre européen. En position délicate et presque aveugle, la police secrète du Tsar a donc fait appel aux services de Moriarty pour retrouver et stopper la cellule folle!

Mais ladite cellule est d’une redoutable intelligence, et Moriarty a une grande faiblesse: la haine qui lui voue le grand détective anglais, Sherlock Holmes! Une haine qui confine souvent à l’aveuglement, et en tout cas à l’obsession. Holmes est persuadé que chaque action criminelle menée à Londres ne peut être que l’oeuvre en sous-main de Moriarty, son ancien mentor, qu’il voit comme un Napoléon du crime organisé!

En fait, Moriarty est lui-même une sorte de détective, sauf qu’il n’a pas accepté les codes moraux de la société victorienne, biaisés et inégalitaires comme ils le sont, et qu’il a préféré suivre sa propre éthique personnelle, inflexible mais souvent peu conforme à la morale du temps. Et s’il « consulte », c’est souvent pour les dirigeants du monde souterrain de Londres: chef de la guilde des mendiants, grands bandits, etc. Au bien, c’est autant pour des états étrangers — tels que la Russie — que pour Scotland Yard (Lestrade consulte Moriarty dans des affaires délicates, tout comme il consulte Holmes).

La cellule criminelle décide donc de lancer Holmes contre Moriarty: paralysés mutuellement, les deux grands hommes devraient ainsi lui laisser les coudées franches. Ce qui est sans compter sur l’intelligence supérieure de Moriarty, qui va parvenir à persuader Holmes de collaborer provisoirement avec lui, afin de fouiller la rade où la Reine Victoria va bientôt apparaître pour une cérémonie navale.

Le deuxième texte de cet omnibus est une nouvelle, « The Paradol Paradox », écrite récemment. On notera d’ailleurs que l’auteur s’est trompé dans ses propres dates — voilà qui ne fait guère sérieux…

Il s’agit d’une enquête dans le style de Holmes, sur des meurtres grand-guignolesques commis dans le cadre d’un club très privé pour gentlemen.

Enfin, « Death by Gaslight » est un autre roman sur Moriarty, durant lequel un serial killer semble décidé à abattre de nombreux membres de l’aristocratie anglaise. Une fois encore, Moriarty et Holmes vont devoir d’abord s’affronter, puis tenter de travailler plus ou moins dans la même direction…

Stylistiquement, il ne faut pas ici s’attendre à des miracles. Vraiment pas… D’ailleurs, je ne vois guère que les pastiches signés par Laurie R. King pour atteindre à une qualité véritablement littéraire. Kurland, pour sa part, écrit sans génie particulier, de cette manière plate et utilitaire qui est habituelle en littérature populaire. Qui m’agace de plus en plus souvent, il faut bien l’avouer, tant elle ne satisfait pas mes aspirations.

Mais pour autant, c’est du boulot sympa, bien fichu. Kurland sait camper son Moriarty de manière convaincante: à la fois très sec, très froid, et en fait plein de bonté, le professeur est un intellectuel tellement supérieur au reste des hommes qu’il est forcément un peu en retrait, semble souvent incompréhensible tant son éthique est singulière. Mais vu de l’intérieur, il apparaît un être passionnant et passionné, physiquement fragile mais jamais froid, réellement compatissant. C’est littéralement un Sherlock Holmes âgé.

Le seul problème que j’ai vis-à-vis de ce style de pastiches, c’est Sherlock Holmes lui-même: il apparaît un peu trop foolish, obsédé comme il est par son idée fixe sur son ancien professeur… Considéré par Barnett (un Watson nettement plus vif que le bon docteur, d’ailleurs), Holmes semble un peu trop naïf, il perd de la superbe qui s’attache à son mythe.

Niveau intrigues, rien à redire: ce sont de bons Holmes. Kurland avait déjà prouvé il y a des années, avec ses faux Lord Darcy, la qualité de son talent de romancier policier. Bien sûr, son Londres demeure superficiel, très cliché — il n’y a pas chez Kurland le souci de documentation qu’ont Carole Nelson Douglas et Laurie R. King dans leurs propres pastiches. Kurland demeure un petit faiseur, plaisant mais sans étincelle. J’ai lu ces trois récits avec plaisir, confortablement, mais sans jamais voir remis en cause mes habitudes de lecteur de « holmeseries »… et c’est sans doute dommage. A dire vrai, s’il ne m’avait pas été demandé d’en rédiger une fiche de lecture pour un éditeur, je n’aurai peut-être pas été jusqu’au bout de ce pavé. Tant d’indigence stylistique fini généralement par me lasser — cette sorte de manque de stimulation intellectuelle, en fait, me fait de plus en plus « décrocher » de ce style de littérature « facile »… Tant qu’à lire du polar classique, ce que j’adore toujours, je préfère (& de loin) lire des nouvelles (genre Agatha Christie, dont je grignote toujours quelques recueils). D’ailleurs, la forme courte demeure encore & toujours une préférence de lecture, chez moi: je n’en parle pas ici en détail, mais je lis tout le temps des nouvelles (notamment de SF: cf. le très beau recueil de Jean-Jacques Girardot, Dédales virtuels).

#348

Lu: Interstate Dreams de Neal Barrett, Jr. (roman datant de 1999).

Lorsqu’explosa l’hélico à bord duquel il se trouvait, durant la guerre du Viet-Nam, Dreamer se retrouva le seul et unique survivant. Traumatisé à vie par l’horreur de cet événement — lui qui était pilote et aimait tant les avions frémit rien qu’en en voyant passer un dans le ciel, désormais.

Mais parmi ces séquelles il s’en trouve une de… pas banale, disons! Dreamer voit des couleurs, il sent des couleurs. Des couleurs qui lui emplissent la tête, lui servant de perceptions et presque de mode de pensée. Ses « couleurs » ont notamment une bien curieuse particularité: elles rendent Dreamer parfaitement immunisé contre tous les systèmes électroniques.

Il suffit que Dreamer agence ses couleurs d’une certaine manière, dans sa tête, pour qu’ensuite les systèmes électroniques l’oublient complètement. Aveugles, sourds et muets: alarmes, serrures, compteurs, caméras, rayons laser, etc.

Dreamer est donc un cambrioleur parfait! Non pas qu’il ait besoin de ça pour vivre: il s’est ouvert à Austin, Texas, une petite boutique de vente de poissons tropicaux d’aquariums, qui vivote. Mais ladite boutique s’est avérée bien pratique lorsque Dreamer a décidé qu’il s’ennuyait! Et que pour rompre son ennui il s’est mis à se prendre pour un justicier de la nuit — enfin, une sorte de Robin des Bois, en tout cas, mettant ses services de cambrioleur parfait à la disposition de causes intéressantes, genre cambriolage de la propriété d’un très riche et très puissant escroc. Les aquariums sont ensuite là pour blanchir l’argent illégalement (mais jouissivement) gagné.

Hélas, ses talents ne passent pas exactement inaperçus. Une certaine personne s’est même fait une spécialité de ne rien laisser passer qui puisse lui servir: le maffieu Mako Binder. Qui vient donc parfois acheter des poissons à Dreamer…

Lequel Dreamer se retrouve dans de beaux draps lorsque sa petite amie, la pute étudiante en droit Eileen, le convainc de répondre à une offre d’un autre fameux maffieu, plus important encore de Mako Binder: Gus Brauweiler. Qui possède la moitié du Texas, et une bonne part de plusieurs autres états. Et qui voudrait que Dreamer dérobe pour lui… Un avion! Histoire de l’ajouter à sa collection. Pauvre Dreamer, lui qui a la nausée rien qu’à voir un zingue… Pauvre Dreamer, qui ne sait pas résisté à la beauté des filles et quitte la résidence avec la très très jeune et très très belle Cindy. Pauvre Dreamer, que surveille de près le flic Asher.

Tout se dérègle: Cindy disparaît — enlevée? Par qui? Est-ce par l’escroc Mako Bidner, par son complice le scientifique magouilleur & lâche Halloran Horn, ou encore par Gus C? En tout cas, la femme de se dernier, l’énergique & lesbienne Mary Lee, n’est pas contente, vraiment pas: parce que prostituée ou pas, Cindy est sa petite soeur!

Le flic Asher n’est pas content non plus: il avait prévenu Dreamer de ne pas s’approcher du gang de Brauweiler, et d’en éloigner Eileen. Mainetannt il se retrouve à couvrir clandestinement les arrières de Dreamer, dans l’espoir de chopper un des trois big boss locaux…

Et Mako Binder n’est pas content non plus, furieux que Brauweiler marche sur ses plates-bandes…

Et la petite Diane a disparu aussi: il s’agit de la très précoce gamine de Horn. Qui connaît Dreamer pour l’avoir gentiment surpris lors d’un cambriolage et l’a fait son chevalier. Mais Dreamer est-il bien un chevalier, est-il le Green Hornet comme il rêverait?

Un roman totalement loufoque, pas sérieux pour un sous, au style incroyable, en paragraphes courts tissé de métaphores outrées. Bourré de personnages (il y en a sans doute un peu trop, et aucun n’est réellement étoffé: j’avais tendance à confondre en particulier les trois boss escrocs), de visions hallucinées, de magie (pas beaucoup mais un peu, avec le personnage de Mama Lucy, voyante extra-lucide noire, dont certaines révélations vont être communiquées télépathiquement à Dreamer et à son neveu), d’arnaques invraisemblables, de courses-poursuites, de culot.

Il a hélas les défauts de ses qualités: trop court, trop rapide, trop tiré par les cheveux, persos pas développés et pas tous très nécessaires, bouts d’intrigues qui traînent, style clinquant par endroit un peu dérisoire… Pour être très amusant et fort bien écrit, ce divertissement déglingué me semble tout de même parfaitement vain et un peu trop mal fichu…