Archives de catégorie : journal
#2377
Ma CDthèque vient de passer chez le coiffeur. Enfin, du moins est-ce l’impression que cela me donne. Je m’explique: au sommet de la CDthèque, qui est large et massive, trônent plusieurs pots de plantes d’appartement. D’ordinaire, lesdites plantes (des misères, un bégonia exotique dont je n’ai jamais su le nom, ce genre de verdure) tombent en mèches et en frisures sur une partie des disques, mais aujourd’hui, le soleil m’a donné envie de faire un peu de jardinage de printemps. Il était grand temps, et maintenant que tout cela est coupé / replanté / nettoyé, soudain tous les CD sont visibles, et même ma petite collection de Nelson, sur le côté.
Oui je sais, c’est passionnant.
Bien entendu, je continue à avancer dans ma lecture des minces volumes du coffret Penguin Lines. J’évoquais en passant, l’autre jour, un écrivain de nature, Richard Mabey, que j’apprécie. Justement, il a lui aussi contribué à cette collection, avec le très attachant A Good Parcel of English Soil, sur la Metropolitan. Une histoire personnelle des banlieues créées par le métro dans les années trente, le « Metro-Land », ainsi que des interactions entre urbanité et ruralité, dans ces zones troubles que sont les banlieues et les zones de friches industrielles. Je commence à presque mieux connaître les noms anglais que français des plantes. Et me réjouis lorsque des références extrêmement british, comme le documentaire Metro-land de John Betjeman, me sont familières. Tout cela m’a remis en tête les extraordinaires balades vertes de mon dernier séjour londonien — je dois dire que cela me frustre considérablement, de savoir qu’un appartement à Londres m’est disponible plus ou moins quand je veux, et de ne pouvoir en profiter, moi qui ne rêvais que de ça depuis des années, parce que je n’ai pas un sou. C’est nul, d’être pauvre.
Je commence The Blue Riband de Peter York, sur la Piccadilly Line, mais ne suis pas sûr d’apprécier. Fort logiquement, Penguin a confié ce volume-ci à un patricien, à l’humour patelin et aux références tellement posh qu’il doit expliquer qui sont les gens qu’il name-drop (Lord Bidule de la société Truc, Sir Machin le boss de chez Chose)… Une vision du Londres du luxe et du pouvoir de l’argent, eh bien, comment? Je ne me sens pas très concerné par ses références non plus qu’en grande sympathie, disons. Et puis, le monsieur écrit assez mal, en particulier il mets en italiques le moindre mot à défaut de savoir exprimer plus implicitement ses mises en valeur, et ça m’agace un brin.
Entre-temps, tout de même aussi, un peu de fiction : le premier polar de Peter Robinson, que je ne me souvenais pas avoir lu, et surtout, un très beau et ambitieux roman de fantasy, le premier d’Anne Fakhouri, Le Clairvoyage. Il est très difficile de totalement réussir un premier roman (je suis bien placé pour le savoir, m’escrimant à essayer d’alléger et d’améliorer un peu le style de mon propre premier roman), à plus forte raison avec autant d’ambition et une influence aussi particulière que le Parlement des fées de John Crowley. Alors Anne part parfois un peu dans tous les sens, il y aurait des petites choses à reprendre, mais qu’importe en fait : voilà une œuvre d’une grande beauté, saisissante, captivante, j’ai été immédiatement envouté. Et ne vais pas tarder à lire la suite.
#2376
Lors de mon dernier passage chez les parents, j’ai fini de trier les disques vinyles, on a tout descendu du grenier et apporté des caisses et des caisses chez Emmaüs. Au fil des voyages en Touraine, j’ai finalement rapporté (je viens de compter) 26 LP de classique et 140 LP de pop-rock. Une goutte d’eau dans l’océan de vinyle qui pesait sur les poutres du grenier, mais une sélection amplement suffisante je pense — mon père ne souhaitait pas conserver ses LP classiques et la majeure partie des LP de pop-rock que je possédais ne m’intéressait plus, qu’il s’agisse d’albums que j’ai depuis racheté au format CD, ou le plus souvent de choses que je ne pourrais plus écouter. Il faut dire que les LP d’occasion, ça ne coûtait presque rien à l’époque, donc j’en achetais des tonnes, parfois juste pour une chanson, ou pour la pochette, d’autre fois simplement pour essayer. Au sous-sol des boutiques d’échange, à Notting Hill Gate, les LP valaient moins d’une livre sterling, et dans les braderies on trouvait également quantité de vinyles pour presque rien. Tirant mes vieux LP, j’ai donc constaté que la plupart ne présentaient plus guère d’intérêt pour moi — et même dans ceux que j’ai rapporté, en fait, se trouvent des albums que j’ai déjà en CD. Mais il y a un certain confort, un peu nostalgique, assez amusant, à se mettre à réécouter des 33 tours. Même les craquements d’usures font partie du charme, comme un discret feu de bois dans la cheminée des souvenirs… (oh gosh, les lieux communs)
Ce que je n’avais pas prévu, cependant, c’est à quel point le classement et le rangement de tous ces 33 tours allait faire office de madeleine (proustienne, la madeleine, pas « pleurer comme une »). Je le sais bien, la musique a toujours été pour moi liée à l’influence d’amis, liées à des relations, des conseils, plus encore que les livres. Il y a un rapport très émotionnel à la musique, et plein de mes souvenirs y sont liés. Parcourir ce que j’ai rapporté de mes LPs fait donc office de chronoarchéologie, chaque lot de disques étant comme une mince strate d’existence. Genre, les albums de musiques de films de western et d’Henri Mancini: mon adolescence. Idem le double album de génériques de séries télé, acheté dans le sud de l’Angleterre, à Bournemouth-Poole, lorsque j’étais en 4e. Jean-Patrick Capdevielle (ne riez pas) c’est juste un peu plus tard, le spleen adolescent — et des ambiances que je liais alors à celle des premières nouvelles de Roland C. Wagner. Roland aussi, mais ensuite, les Vietnam Veterans, un groupe français de rock psychédélique. Le chanteur gay Tom Robinson (qui depuis a viré sa cuti), découverte de Jean-Daniel Brèque lorsqu’il habitait près de Dunkerque (je crois que c’est l’unique LP véritablement inécoutable que j’ai rapporté: de la variété Eigthies à deux balles, eurk). A Day et A Night de Queen, pour moi inévitablement liés à mon amitié avec Philippe Caille (mais pourquoi n’ai-je pas retrouvé Jazz? Curieusement, je n’ai pas remis la main sur plusieurs LPs que je voulais spécifiquement, comme également les Hawkwind — visiblement des prêts qui ne me furent jamais rendus).
Voyons voir encore: La Mort d’Orion de Gérard Manset (ouch), Earth de Vangelis et ses deux albums avec Irene Papas, mon cousin Bruno Bordier, à Bordeaux. Mais aussi du Tim Buckley (pour les jeunes ignares, c’était le père de Jeff Buckley), du Renaissance, Bruno aussi. Redécouverte de Ricky Lee Jones, eh mais c’est toujours aussi superbe — influence de Bruno encore. Deux albums de Poco, influence de Francis Valéry quand j’étais étudiant à Bordeaux. Yes, Genesis, Caravan, King Crimson: ma découverte du progressive rock. The Wall des Floyd, du Supertramp: le lycée à Cergy-Pontoise, premier amour et premières peines. Ah, les Police tardifs — j’aime toujours. Pas du tout rapporté de Ange, que j’ai pourtant tant aimé mais que je n’arrive plus du tout à écouter. Mes années à Bordeaux: la découverte du néo-prog (le revival prog-rock anglais des années 80), Pallas, Exposure, Twelfth Night, certains achetés au Virgin Megastore historique de Tottenham Court Road, un live de Twelfth Night acheté chez Bulle place du Parlement Ste Catherine. Et les Cure, plein de Cure, quasiment le seul groupe de ces fichues Eighties que je trouve encore écoutable (hot damn, Bronski Beat…).
#2375
Une charmante lectrice, à moins qu’il ne s’agisse d’un robot astucieusement flatteur, me reproche de ne pas assez bloguer. Eh bien, mais c’est là la liberté du blogueur, que de n’alimenter sa page qu’au fil de son inspiration et de ses caprices. Comme toujours, les Moutons électriques occupent le principal de mon temps, et ce qu’il en reste est consacré au lent et minutieux retravail stylistique de mon premier roman, Cité d’en haut, qu’un éditeur nouveau et nordiste a le bon goût de souhaiter rééditer. Ce sera ensuite le tour du deuxième, renommé Vent du Sud (sa fort discrète sortie chez Rivière Blanche avait été titrée Les Vents de Spica par l’éditeur, don’t ask me why). Et puis, ensuite, ensuite, eh bien il sera temps que je mette à la rédaction des tomes 3 et 4 de cette tétralogie, mais oui. Mais chaque chose en son temps, et celui de l’écriture m’est compté, de temps.
Au même moment, je bosse avec Fabrice Colin et les responsables de chez Deux Coqs d’Or sur notre prochain album pour la jeunesse, qui fera explorer par les petites filles une île des chevaux magiques. Avec plein de pop-ups, flaps, dépliants, etc.
Le temps est d’une douceur enfin printanière, avec une menue bruine et un ciel gris perle, qu’anglophile comme je le suis je trouve, ma foi, fort agréables. Je suis d’ailleurs sorti ce midi, ayant besoin de refaire quelques provisions de thé. En ai profité pour acquérir les n°2 et 3 de la publication en grand format journal d’une nouvelle adaptation des Nestor Burma, cette fois par Barral qui s’en tire magistralement, son trait rond et souple est idéal pour cet exercice « à la Tardi », contrairement au trait raide son prédécesseur.
#2373
Régulièrement me prend l’envie d’entamer une série de lectures thématiques — mais rarement je ne m’y tiens, bifurquant presque à chaque fois, par exemple pour une lecture « obligée » pour des raisons professionnelles (ce qui peut bien entendu être extrêmement agréable, comme ces derniers jours le roman Le Clairvoyage d’Anne Fakhouri), ou bien déraillant sur une autre piste, une autre envie — comme ce week-end encore avec rien moins que trois polars de Léon Groc à la suite (cet auteur était vraiment fort et je prépare, avec mon amie Christine Luce, deux recueils de la veine policière du cher homme).
Mais bon, bref (je dis souvent « bref »), malgré tout je poursuis ma lecture des minces volumes du coffret Penguin Lines, consacrés à chacune des lignes du métro de Londres. Earthbound de Paul Morley est un absolu délice, un de ces essais aux méandres et apartés menés par une intelligence brillante. Ça parle de la ligne marron, la Bakerloo, et du passé de journaliste musical de l’auteur, et de la musique, donc, de John Peel, de Can, de Stokhausen… Allez, au suivant : Heads and Straights de Lucy Wadham. Qui curieusement serait censé concerner la Circle Line… mais ne parle absolument pas du métro, et seulement du quartier de Chelsea, qui se caractérise pourtant par sa quasi absence de stations du métro. Pour autant, je ne me suis nullement senti volé, car la manière à la fois grave et légère qu’à l’auteur de raconter sa jeunesse m’a semblé remarquable, elle a une voix, un humour, une tendresse… Wow ! Et beaucoup de modestie, aussi : en fait d’autobio, elle évoque surtout sa grand-mère, ses parents, ses nombreuses sœurs, quelques oncles, et fort peu sa propre petite personne. Jeunesses des Sixties, et toujours ces questions de classe sociale, qui comptent tellement en Angleterre. De très belles tranches de vie, que je suis heureux d’avoir découvert — et du coup, bifurcation : ça m’a donné envie de lire la première autobio de Christopher Fowler, Paperboy, sur sa jeunesse de lecteur obsessif.
Je l’avais achetée il y a un petit moment, le temps est venu de m’y plonger. Et c’est drôle, tellement drôle ! Pourtant, il n’est vraiment pas tendre avec ses parents, Chris Fowler, et avec ses grand-parents encore moins. Narquois, sarcastique, tout en conservant pourtant aussi la vision de l’enfant, innocent, tout le temps en perplexité devant le monde étrange des adultes. Sixties encore, l’étrangeté de ce passé anglais dont je connais mal les références (c’est tout l’exotisme de cette culture à la fois proche et différente : ce passé est littéralement un autre pays), corsé de notes toujours amusantes et débité à une cadence aussi étonnante que la précision des souvenirs ainsi exposés.



