#3022

Maman m’a dit ce midi que la maison de ma marraine reste abandonnée. Je ne sais pourquoi je m’étais imaginé qu’elle avait été vendue, nous la supposions même rasée étant donnée l’évolution radicale du coin de campagne angevine où elle se situe. Étrangement, il n’en est rien et Damiette resta donc suspendue dans le temps, à l’abandon depuis le suicide de ma pauvre marraine il y a quoi, une quinzaine d’années ? La solitude de cette vieille infirmière eut raison d’elle et imaginer cette maison, une longère que j’ai si bien connue dans mon enfance, close, immobile, lentement croulante, m’est comme un vertige mémoriel. Je l’habite encore si aisément, cet endroit particulier de mes jeunes années, dans un ensemble de souvenirs si intimes et formateurs – le frigidaire, les poules, le lit si haut, les allées, les courges à l’entrée du potager, les champs à perte de vue… – que j’ai peine à l’envisager comme encore présent, mais si réduit, en friche, figé dans une telle absence.

#3021

Premier jour de vacances-à-domicile, dans une bouffée estivale. Au miroir d’eau, des geeks maigres à la chair blême font du skateboard torse nu.

Attente à un arrêt de tram sur les quais. L’air léger s’emplit de chants d’oiseaux, des piaillements qui saturent l’espace bleu entre les façades. Des pigeons vont et viennent d’une balustrade à un trottoir, d’une affiche au bord d’un toit, muettes présences volatiles alors que les chanteurs demeurent invisibles.

À portée de tram, une ville aussi vaste que Bordeaux offre des respirations tout au long de l’eau, à suivre la Garonne sous la pluie des pétales d’acacias et de marronniers. Après la priapée serrée des nouveaux immeubles Ikea enserrant les bassins, le vieux Bacalan étale toujours son calme populaire, jusqu’à l’utopie Claveau. Après sont quelques jardins ouvriers et la berge tranquille où frémissent les champs de roseaux.

#3020

Pourquoi ai-je tant de livres ? Discutant l’autre jour avec mon assistant de romans que je venais de retirer de mes étagères, pensant que je n’aurai guère l’occasion de les relire, le garçon esquissa un coup d’œil interloqué vers la bibliothèque la plus proche et me demanda si je pensais que je pourrai relire tout cela ? Certes non, et depuis quelques temps je m’interroge un peu sur ces murailles de papier que j’ai érigé chez moi. Question existentielle. À quoi bon ? Je connais pourtant deux éléments de la réponse : tout d’abord, parce que cet entassement me procure un étonnant plaisir, et ensuite parce que la source de cette réjouissance c’est sa potentialité : tous ces récits que je n’ai pas encore lus, tous ces récits que je peux relire. Un potentiel de lecture, un réservoir qui me comble et me rassure. Tant qu’il y a de la lecture il y a de l’espoir, en quelque sorte.

#3018

Le cerveau vide et le corps las, souvent une barre de ras-le-bol pesant sur la nuque, faut-il accuser le printemps ou plus simplement la longue traîne du régime autoritaire de la pandémie ? Chaque jour le soleil monte un peu plus haut et demeure plus longtemps en scène ; le jour tiède et les pluies nocturnes, tout semble un peu alangui. Encore une semaine et je me mettrais en congés, avec une forme de défi : volontairement aucune connexion du 8 au 16 mai, pour « lâcher prise » comme me l’a exprimé un ami. Je n’ai plus fait ça depuis mon emménagement à Bordeaux, il y a 7 ans. Et pris aucunes vacances depuis novembre 19, aussi, cela peut expliquer une certaine dolence.

#3017

Zéro transports en commun aujourd’hui donc on va se restreindre un peu pour la balade urbaine — on va se promener à partir de la rue Robespierre, j’envisageais de pousser jusqu’à la rue Lénine mais c’est un peu trop éloigné. Oui, j’aime bien Bègles et Talence, anciennes « banlieues rouges ».