Fourbu ce soir, je ne vais pas sortir pour ma promenade vespérale et presque quotidienne. Mon grand-père tourangeau nommait cela « faire le tour de la maison du pâté », ces balades rituelles et d’une circonférence relativement réduite. Éveillant de grandes transparences, les cloches viennent de « sonner beau », cela c’était mon arrière-grand-mère berrichonne qui le disait, et cependant l’envie de déambuler ne me gagne pas ce soir tant le ciel se lisse de trop de bleu, presque ennuyeux en dépit de la qualité de la lumière. Je l’ai écrit déjà, le ciel bordelais a cette qualité d’immensité qui me séduit profondément : le plus souvent, dans mes flâneries, le spectacle de la voûte céleste me captive tout autant que celui des décors urbains. C’est qu’ici, le ciel ne demeure jamais longtemps contenu par les façades, au premier boulevard, à la moindre perspective, une inclinaison de toit ou une vague dénivellation : aussitôt il se déploie, qui bien souvent semble la voile nous emportant vers la pleine mer. Quant au périmètre réduit de ces marches de fin de journée, eh bien qu’importe, car les yeux n’embrassent jamais assez. L’habitude même érode la vue et soudain, je m’étonne de ce qu’à côté de l’opticien un bouillonnement de fleurs d’un rose pâle et d’un blanc cassé s’harmonisent si bien, comment n’ai-je pas vu cela plus tôt ? Ou rue de Bègles, le déhanché prononcé d’une cheminée, que ne révèle que l’éclat du jour à cet instant ; ou cette verrière, à l’angle ; l’arrondi d’une fenêtre inattendue ; le feu intérieur d’une façade plane. Les objets ne cessent de changer et savent me surprendre régulièrement, alors que je croirais avoir tellement « stabilisé » mon environnement qu’il pourrait en devenir monotone. Lassitude ce soir, et peu à voir là-haut, mais heureusement notre proximité océanique garantie en général une météorologie capricieuse, de grands paysages de nuages, tellement plus intéressants que ce grand bleu bête qui m’ennuierait vite.
#2917
À eux trois, figuier, fuchsia et abutilon, ils emplissent l’étroit jardin d’une jungle terrible jungle, dont l’on verra à l’hiver si je me résous à la sabrer un tant soit peu. Sous le ciel hésitant, en lisière d’orage, ils bourdonnent et grésillent dans l’air durci, tandis que très loin une tondeuse qui hoquette donne la mesure du vide comme d’une grande boîte dominicale (« Mais c’est samedi ! »).
#2916
On parle beaucoup de déboulonner des statues, mais l’on n’évoque pas l’absence peut-être regrettable de celles-ci à notre époque. On n’érige plus guère de monuments aux poètes locaux ni aux grands artistes, à peine un gros tas peu ressemblant au politicien Chaban-Delmas arpente-t-il les abords de la cathédrale de Bordeaux, mais avez-vous vu des statues de Françoise Sagan, de Jean Giono ou de Georges Simenon sur vos squares, où trouve-t-on les statues de Franquin, de Matisse, de Monet ou de Chaland, qui sculptera celle de Brétécher à Montmartre, où sera la statue de Jacques Higelin — et je veux que celle de Jacques Réda soit près de chez moi, si possible sous un marronnier qui lui déposera des feuilles au sommet du crâne, comme il l’écrivait !
#2915
Odeurs d’été. Celle fruitée des fleurs couvrant d’une neige drue les deux grands troènes dominant les jardins ; celle lourde et capiteuse des magnolias géants du parc sur le boulevard ; celle verte et franche des plants de tomate ; et le poivré, dans la cuisine, du bouquet de basilic acheté hier au marché ; ou ce mélange de périchor et d’humidité chaude, après l’arrosage, le soir. Cette nuit, lors d’une promenade, le quartier sentait le brûlé, une senteur âcre comme si après l’écrasante température du jour la ville se tenait prête à exploser.
