#2878

Éveillé de bonne heure, j’ai décidé de ne pas me rendormir et me suis présenté au bureau de vote presque à l’ouverture, avant que de rejoindre le marché, où l’affluence fort chenue me permis de ne faire la queue nulle part. Les transports en commun étant interrompus je m’en suis retourné à pieds, sous ce ciel tendrement bleu qui embrasse la ville matinale d’une haleine dorée et frisquette. Croisé du monde : deux chats noir et blanc étendus dans un jardinet ; un autre, gros tabby aux yeux bridés, placidement assis sur le trottoir ; et un petit chien blanc et brun, basset peut-être, observant la rue depuis le rebord d’une fenêtre. Des pigeons, aussi, picorant dans mon impasse les miettes qu’une voisine jette chaque jour devant sa porte. Paisible fin du monde.

#2877

Nécessaire mais pas forcément raisonnable, une réunion commerciale me réclamait hier à Paris. Il convient d’espérer que nous passâmes entre les gouttes du virus, si j’ose dire, et ce fut en tout cas du travail fructueux, porteur de pas mal de bonnes choses pour les Moutons électriques je pense – et on en aura bien besoin, vu la conjoncture économique inquiétante. Enfin, tant qu’à n’être pas raisonnable je me suis rendu en ces superbes antres de perdition que sont Shakespeare and Co et Album Comics et… me suis perdu, grave. On va dire qu’il faut renforcer les provisions de livres pour ces semaines de confinement qui s’annoncent. Au retour, suis parvenu dans une Gare Montparnasse plus chaotique que jamais a entr’apercevoir juste un pan de beauté qui m’y fait chaque fois plaisir : les fresques de Vasarely, splendides œuvres offertes au regard publique, témoins d’un certain génie des seventies pas encore supplanté par les époques suivantes (j’ose espérer qu’elles sont classées ?).

#2876

Pourquoi le sentiment s’est-il ancré en moi de bonne heure que, si le voyage seul – le voyage sans idée de retour – ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment notre vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière ?

(Julien Gracq, Les Eaux étroites)

#2875

Ce doit bien être la troisième fois que je lis le Paris insolite de Clébert, saisi de nouveau par ces chocs géographiques et sociaux, ce quotidien si exotique et si familier, ces surprises temporelles, terrains vagues et venelles, bistrots et charrettes, taudis et « verdure maigre ». La deuxième fois devait être au moment où mon camarade Mare bouclait son beau Paris, une physionomie, et je le redécouvre encore, devant sans doute louer mon exécrable mémoire pour la fraîcheur avec laquelle je replonge en ces pages – mais aussi grâce à cette splendide édition Attila, illustrée de photos prises à l’époque en compagnie de l’auteur. Et cette nouvelle plongée dans le Paris populaire du tout début des années cinquante me fait repenser à un autre ouvrage des Moutons électriques, bien maltraité par le diffuseur : les Nombreuses vies de Nestor Burma de Jacques Baudou, ce portrait saisissant lui aussi d’un Paris disparu, sur lequel j’avais eu tant de plaisir à travailler avec un oncle photographe.