A l’extérieur les murs sont blancs ; à l’intérieur ils se couvrent de livres, et les pièces prennent des aspects de cosy labyrinthe où chaque pas, chaque regard, accroche une reliure de Pipolin, un tas de romans photo, une pile de recueils de contes, un alignement de Marabout, des Conan au lettrage seventies ou les dos jaunis de quelques Théo Varlet. Que la conversation roule sur de vieux « Présence du Futur », sur une nouvelle de Heinlein ou sur les romans de Bérato-Dermèze et il suffit de consulter les rayonnages, derrière le désordre de fauteuils et de canapés. Le bordeaux sombre du plafond et la noirceur des poutres rappellent un pub anglais. Au dehors, un dîner de chat laisse sur les dalles rouges deux ailes et une poignée de plumes blanches, tandis qu’au dessus de nous tournent les fuseaux noirs des chauves-souris. Les tourterelles commèrent dans les grands arbres, les humains simplement sur des chaises. Les nuages prennent des langueurs et des teintes à la Maxfield Parrish. Chaque bouteille de bière porte des noms étranges et même le thé se métisse de coquelicots. Une piéride des choux tressaute dans l’air comme un copeau de lumière. Les baies noires du sureau dodelinent au pied du houx, dont les fruits ne sont encore qu’orangés.
#2822
Sorti sous un ciel bouché de chaude grisaille, il constate bientôt que les nuées se dégagent en des déchirements d’huître où un soleil pâle joue les perles. Lorsqu’il prend le chemin du retour, un cobalt vif occupe le ciel, qui s’estompe en lactance sur les bords.
#2821
Parfois, il descend jusqu’au boulevard et, sous le halo du soleil déclinant, il observe les chamailleries des étourneaux. Comme des copeaux tombant du ciel gris-rosé, les petits corps foncent d’un bord à l’autre de la rue, toujours du feuillage des mêmes six platanes. Pourquoi ceux-là, il y aurait-il un office HLM aviaire qui les leur aurait attribués ? On nomme cela une murmuration, mais de près, quel vacarme. Tous les soirs cette nuée va et vient, chacun cherchant la meilleure place, les copains, la sécurité des autres, et l’on dirait qu’ils repoussent ainsi le moment de dormir, comme des enfants turbulents. Il regarde les arbres mais ne distingue des oiseaux que ceux qui fusent, la lumière poudreuse camouflant les autres, pourtant si nombreux sur les branches. Curieusement, ce miracle urbain journalier semble passer inaperçu.
#2820
#2819
Lorsqu’il sort pour sa promenade vespérale, deux tourterelles surprises s’envolent dans des claquements d’ailes. Elles se posent sur une antenne, tendant leur cou fin pour le regarder passer. Au bout de l’impasse, le soleil le surprend à son tour, encore vif, qui grille l’ouverture du fossé ferroviaire dans un brasier de lumens. Une grande absence l’accueille au tournant du sentier, le surprenant encore : un soir récent, déjà, un grand effondrement de feuillage désignait la catastrophe, l’arbre qui avait été si bien protégé durant les travaux, tranquille maintenant mais succombant sans doute à son âge, s’était fendu, écroulé. Il n’y a plus rien, ce soir, qu’un espace choquant, un manque d’ombre au sol et au-dessus, le vide comme seul souvenir d’un si bel arbre. Cette placette, de toute manière, constitue un mystère : pourquoi n’a-t-elle pas de nom ? Trois rues découpent son triangle, mais c’est tout. Pourtant, sans doute ne manque-il jamais d’obscurs politiciens à visser sur une plaque bleue, se dit-il. Que n’a-t-on trouvé quelque serviteur de l’État parfaitement oubliable dont le patronyme servirait ici de seule trace ? Sous les tilleuls, des bancs attendent l’hypothétique badaud, ce sera lui, il va s’asseoir, mais tâte tout d’abord, prudent, les deux lattes restantes. Granuleuses et sombres, mais elles ne cèdent pas encore. Il s’installe un instant, pour une solitude estivale à trois pas de chez lui. Quand il repart, il remonte jusqu’au boulevard, observe les petites jungles que chacun abrite derrière chez soi, voit une jeune fille qui traverse, les épaules brillant d’or un instant dans le soleil déclinant. Rebroussant chemin, il jette un regard machinal vers un balcon, mais une vision si ravissante ne se répète pas : un jour, il observa là un jeune homme roux, entièrement nu, se pencher à la balustrade de brique. Comme il remonte la rue, le dépasse un vélo, que chevauche un garçon qui fredonne, au chignon haut serré sur la tête. On ne s’étonne plus d’une telle coiffure masculine, d’ailleurs un autre cycliste passe, à chignon lui aussi.
