#2363

Outre quelques manuscrits, qu’ai-je lu ces dernières semaines? Bien moins de livres que d’habitude, du fait d’un emploi du temps chargé et bousculé par différents salons, qui occupent et qui fatiguent… Mais tout de même : The Spirit Murder Mystery de Robin Forsythe, une réédition de polar Golden Age comme il s’en fait de plus en plus outre-Manche, encore un auteur que je ne connaissais pas. Amusant, astucieux, ma cervelle a besoin de manière régulière de ce style de gentils puzzles anglais. Trouvé dans une « boîte à lire », du faux polar historique, genre que je n’apprécie que peu en général, ne goûtant guère l’aspect carton pâte de la plupart de ces productions actuelles. Une reliure d’Emily Brightwell sur son personnage de Mrs. Jeffries, j’ai lu le premier, The Inspector and Mrs. Jeffries. C’est comme d’hab ces polar « cosy », à savoir du faux victorien par une Américaine qui n’y voit que l’aspect « pittoresque » et brode une comédie gentillette et fort peu réaliste, ici une gouvernante d’un flic de Scotland Yard complètement inepte, pour lequel elle résout les enquêtes en douce et à sa place. Ca se laisse lire mais c’est surtout bon lorsqu’on est si fatigué que le cerveau ne marche plus qu’en mode lent…

Bref, ensuite lu un peu de la production de mes petits camarades, à savoir La Stratégie des as de Damien Snyers chez Actusf – moué bof, c’est amusant mais trop peu écrit (des verbes être et avoir par pleines brassées), le côté film de casse transposé en fantasy un peu steampunk est fort plaisant mais ça reste trop léger pour mon goût, plus de la fanfic qu’une littérature aboutie. Enfin c’est court, vite lu, sans prétentions. Lu aussi le deuxième Nabil Ouali (chez Mnemos), et là en revanche c’est de la belle littérature, et en fantasy un projet narratif assez surprenant : alors que tant d’auteurs, comme par exemple Platteau ou Jaworski, « déplient » absolument tout, ce qui conduit à des tomes énormes, Nabil Ouali a au contraire le parti-pris de ne garder, de ne livrer, d’une saga que les scènes essentielles. Et comme il a du talent, chacune de ces scènes clefs sont parfaitement maîtrisées, on saisi bien l’enjeu de l’ensemble sans aucune pesanteur ni longueur, l’effet est même d’une singulière poésie au sein de la fantasy. Seul problème, aucun personnage ne pouvant être développé, ils ne sont que des noms, il manque une dimension peut-être. Mais en l’état je trouve le projet narratif fort intéressant et plutôt réussi.

Court est aussi Eos de GD Arthur, chez Mnemos également. On a un beau début en forme de fantasy pastorale, je n’aurai pas été contre tout un roman comme cela (mais c’aurait été invendable je suppose), puis une scène de violence, puis un développement plutôt sociétale et tendant vers l’utopie, ce qui en fantasy est carrément original (Parleur est le seul autre exemple que je connaisse). La langue est très littéraire – un peu trop maniérée pour moi -, les perso pas assez développés là encore (problème de vouloir faire une fantasy courte) et un gros défaut, le protagoniste est un peu petit con chiant, j’ai beaucoup de mal avec les persos antipathiques. Enfin, le côté un peu mystique ne me parle jamais, mais ça c’est personnel. Pour moi un bon premier roman, ambitieux.

#2362

Je disais hier ne plus écouter autant de musique qu’auparavant, en particulier parce que la musique étant pour moi en grande partie un partage intime, je n’ai plus, seul, le « réflexe musique ». Pourtant j’en écoute toujours, mais plutôt selon des modes différents de l’écoute ponctuelle : une journée ou deux je réécoute tout Coltrane, ou tout Soft Machine, ou tout Nucleus (groupe anglais de jazz-rock de Ian Carr, peu connu en France je crois), ou bien encore beaucoup de Phillip Glass et/ou de Steve Reich. Binge listening ?

#2361

À la recherche d’un bout de texte que je ne retrouve que sur papier (vais devoir le retaper), je tombe sur un mien billet datant d’août 2008. À l’époque, j’écrivais : « je ne peux parler de tout ce qui m’intéresse, sur ce blog, et par conséquent je « zappe » généralement la bédé et la musique. Pour cette dernière, la raison en est que j’ai l’impression à la fois qu’il est excessivement difficile de parler de musique de manière intéressante — en tout cas, intéressante pour quelqu’un qui ne connaît pas déjà ladite musique ; et puis, parce que pour moi, finalement, la musique est quelque chose d’assez intime. Souvent l’objet d’un partage avec une autre personne. […] La musique, c’est une émotion très personnelle, la BO de relations humaines qui me sont chères. »

C’était il y a 8 ans et depuis mon écoute la musique s’est singulièrement amoindrie : ne plus avoir à domicile un « DJ personnel » comme c’était encore le cas en 2008, quelqu’un qui mette de la musique, me manque et à « cassé » mon approche des disques. je ne suis pas réellement parvenu à revenir au fait d’écouter seul, de mettre seul de la musique. Pourtant, j’ai un plein mur de CD et pas mal de LP, mais ce n’est que sporadiquement que j’écoute quelque chose, et je n’achète presque plus rien depuis longtemps. Hier encore j’ai hésité devant un CD et ne l’ai pas acheté, sachant qu’en vérité je ne l’écouterai guère — non par manque de goût, mais par manque de geste quotidien d’écoute, par perte d’habitude de la musique comme environnement de vie. La musique pour moi n’est plus un flot mais un filet sporadique, une envie ponctuelle… à défaut de partage.

(ah ah : mon assistant écoute du métal, je déteste ça !)

#2360

Lorsque nous étions à Londres, Julien et moi avons passé un temps certain dans les librairies à nous extasier sur les couvertures. L’esthétique anglaise des livres, y’a pas, c’est souvent superbe — et à mille lieux de la relative tristesse franchouillarde, de cette sage dominance du plat, du beige et du blanc, je trouve. Autant je suis excité dans une librairie anglaise, autant j’avoue que dans une librairie française je m’ennuie, c’est terrible… Et du coup, hier j’ai eu un pépin : embauché pour nous faire deux couv « à la françaises », d’ailleurs fort réussies dans leur style, un graphiste s’est avéré incapable de nous en faire une troisième plus dans le style anglais, Melchior va donc venir voler à notre rescousse. C’est là que j’ai encore mieux réalisé cette différence entre deux esthétiques, deux approches des couvertures actuelles. On voit bien entendu peu à peu l’influence anglaise se glisser dans les rayons français (surtout au niveau des poches), mais il demeure encore une grande différence — et en cultivant le « look anglais », plus ou moins, il est clair que les Moutons cultivent ladite différence, positivement.

#2359

Cette nuit j’ai mis le nez dans une curiosité littéraire fort ancienne. En dépit de la lassitude qui m’ensable les yeux et me froisse le dos, je ne parvenais pas à dormir alors j’ai saisi un livre que je venais de trouver dans une « boîte à lire » : The Swiss Family Robinson. Je n’avais jamais lu cela, à peine vu étant enfant quelques épisodes d’une série télé. J’ai pris cette édition car la grosse reliure rouge était belle, offerte à l’époque par le lycée d’Agen il s’agissait d’une traduction anglaise datant de 1905, sur un beau papier très épais et avec quelques illustrations. Je ne suis pas certain que personne ait jamais lu ce volume en entier : des notes à la plume, insérées en page 12, semblent prouver le contraire. Je me suis d’abord amusé de l’anonymat de l’ouvrage, où seul le traducteur est crédité, mais il s’avère que de fait toutes les premières éditions étaient anonymes. Je me suis également amusé du caractère outrageusement bondieusard des propos tenus par le bon père de famille, mais j’ai depuis réalisé que ledit auteur, un Suisse allemand nommé Johann David Wyss, avait rédigé Le Robinson suisse entre 1794 et 1798 — c’est ancien, bien plus que je ne le croyais. Première parution en 1812 : encore un cas de roman rédigé par un père pour ses enfants et n’ayant connu publication et succès que plus tard, hors du cercle familial. À cette lecture, je me suis souvenu de mon instituteur de CM1, monsieur Gouttière, qui toujours sévère dans sa blouse grise, avait pourtant pris un plaisir visible à nous raconter par le menu les aventures de Robinson Crusoé sur son île, allant au tableau pour dessiner les détails de la grotte, sa situation, son installation… Il y a dans The Swiss Family Robinson la même minutie, certainement un délice pour plusieurs générations d’enfants — mais ce n’est presque plus lisible, embourbé dans une morale chrétienne n’ayant plus trop cours et empesanti de trop de leçons, de trop de pieux détours.