Un plaisir du dimanche bordelais : revenir du marché avec une douzaine de bulots et les déguster au déjeuner. Lorsque j’avais quitté Lyon, moqueur mon camarade Ivan prétendit se répandre en commisérations, pour celui qui quittait la capitale de la gastronomie, pensez donc, pauvre de moi ! Eh bien tu parles. Au lieu du gros saucisson à la moutarde et des quenelles pâteuses, aujourd’hui j’ai changé d’alimentation et j’apprécie avec plaisir les aoxas, la piperade ou les chipirons, le poivron-piment long d’Arcachon, du poisson (alose! lamproie!), du canard, sans parler du fait qu’ici l’on trouve sans problème du Saint-Maure de Touraine (fromage de chèvre) et qu’il y a sur le marché de Bègles une vendeuse de steak haché de cheval et de saucisson fumé de cheval (j’adore ça, n’en déplaise à un certain politiquement correct alimentaire — pour moi ça a un goût d’enfance). Quant à la « cervelle de Canuts », ah ah, ici cela se nomme du greuil, ça vient du Béarn et il y en a également de temps en temps chez un fromager du marché de Bègles.
#2309
Il s’agit d’une très vieille question philosophique : en dehors de moi, le monde existe-t-il ? Si je ne suis pas parvenu à aller à Montélimar ce week-end comme je prévoyais de le faire, est-ce un simple concours de grèves et de circonstances, ou bien plus sérieusement la mise en place de tout le décor de Montélimar s’avéra-t-il trop lourd, trop compliqué, et en conséquence la réalité préféra-t-elle dans un mouvement de flemme (une grève, mais du réel) me cantonner à mon environnement habituel ? Parfois lorsque je descend chercher mon pain du matin, je m’interroge : les gens se ressemblent-ils tous, ou bien n’y a-t-il en réalité qu’un nombre fini et assez limité de figurants ? Tout à l’heure par exemple, j’ai croisé un J., une L., une F. et même, modèle beaucoup plus rare, un Eddy Mitchel. C’est tout de même étonnant, cette adhésion de tant de gens à des « types ». Je subodore un vaste complot.
#2308
Lectures… Quoi donc cette dernière quinzaine ? Voyons voir, que je n’oublie rien : une amusante comédie policière de 1942, The Six Iron Spiders de Phoebe Atwood Taylor. Autrice américaine du Golden Age quasi inconnue chez nous, je l’ai déjà dit, mais qui me plaît beaucoup, toujours divertissante et astucieuse. Dragonhaven de Robin McKinley, traduit chez Mnémos, c’est de la fantasy plutôt jeunesse, très originale, fort agréable et enlevée. Deux Patrick Modiano, Pedigree sur ses souvenirs de jeunesse — totalement éclairant sur la source de son imaginaire, sur les personnages que le hantent et sur la « magie des rues » qu’il affectionne ; et De si braves garçons, illustration directe de cette inspiration, dans un roman à la structure assez originale — que de la narration à la première personne mais l’on passe d’un protagoniste à un autre sans grands repères. J’ai plusieurs fois songé à Rêve de Gloire de Roland C. Wagner, construction proche, ambiances voisines du fait de l’époque en partie narrée, j’ai presque lu ce Modiano comme une suite du Wagner, en fait, et ce fut à la fois fort plaisant et un peu mélancolique, comme il sied après tout à Modiano. Et d’autres souvenirs : ceux d’Henry Muller dans Trois pas en arrière, sur ses années comme homme à tout faire éditorial chez Grasset, c’est désuet et snob, captivant pourtant, touchant, merci professeur X. de me l’avoir conseillé.
#2307
Ce week-end je vais quitter un peu mes douces pénates bordelaises, pour me rendre… oh pas très loin, dans le petit port répondant au nom chantant de Gujan-Mestras, pour tenir le stand des Indés de l’imaginaire au salon du thriller, en compagnie de ma consœur Marie — on va faire très « Chapeau melon et bottes de cuir », ensemble.
#2306
Ces derniers jours j’étais patraque, rien de grave, juste une petite crise de mon problème de digestion chronique — peut-être avais-je consommé du glutamate sans le savoir, enfin bref. Ce matin, après pourtant une nuit passablement blanche, je me suis levé étonnamment gaillard. J’ai donc décidé d’aller me promener un peu, en tentant une idée que j’avais eu. C’est fou ce qu’un simple billet de bus peut vous conduire loin. Car voyez-vous, la marche à pieds c’est bien, le vélo c‘est chouette, mais je ne peux explorer aussi loin que je le voudrais mon environnement bordelais, tout de même.
J’ai donc rejoins le bus 91, sur l’autre rive, et l’ai pris… jusqu’à son terminus, à Ambès. Le but étant de voir comment c’est, tout au long du fleuve… Et je ne suis pas déçu : intéressant de voir comment la ville cède vite la place à un long balbutiement entre ruralité et industrie, ici les ziggourats d’engrais et de pétrole, ici les prés et les blés, quelques villages et beaucoup d’espace naturel, tandis que l’eau enfle, s’élargit, ample Garonne qui descend vers sa confluence avec la Dordogne. Çà et là des panneaux rappellent le contexte fluvial, « Cale de mise à l’eau », « Voilerie de l’estuaire », « douane pétrolière »… Toute la rive se piquette de cabanes perchées, sauf dans les zones véritablement portuaires, où j’ai vu un beau tanker orange vif amarré auprès des hauts zigzags de passerelles en ferraille et des grandes grues. Après un curieux cimetière de caveaux pyramidaux alignés en rangs serrés, le terminus s’avère une déception, Ambès n’est qu’une bête banlieue sans âme, les pavillons alignés comme les tombes précédentes, aussi vivants. Une banlieue de rien, l’extrémité de cette terre n’est que zone industrielle. Et le bus 92 ne coïncide pas, j’espérais rentrer par le bord de l’autre fleuve, tant pis, je fis le retour comme j’étais venu, voyant d’autres choses, observant les yeux bien ouverts ces paysages du lointain bordelais, à la fois anodins et poétiques.

