#389

Noté le dimanche 2 mars

Pour être vêtu de vert, le gros bonhomme tient plus du Père Noël que du Père Fouettard. Cheveux blancs, moustache blanche, ventre rond & ses mains sont un extraordinaire terrain de rides qui souligne une énorme bague dorée. Se levant soudain, en plein milieu du repas, il va au fond de la salle & ouvrant une des fenêtres prend le triste paysage en photo. Lorsqu’il revient s’asseoir un rire enfantine lui échappe qui fait luire ses joues couperosées & briller ses yeux malins. Mais qui est-ce ? Nous avons à peine le temps de nous poser la question qu’il sort un harmonica — musique à la fois vive & triste, aux accents tziganes. Sa présence, par son incongruité, jette comme un rayon de vie, un peu de joie dans ce local trop ordinaire, déprimant à force de médiocrité.

À l’image de tout St Claude ? Brr, quelle triste ville ! Les montagnes sont belles mais les maisons neurasthéniques, tout ici semble suinter d’ennui & respirer l’abandon ; St Claude s’étire de flancs en flancs comme les veines d’un bien pauvre minerai, entassement de longues strates brisées, souillées. La cathédrale visse au sol ce réseau confus, sous le poids d’un gothique splendidement gris, incroyablement laid : oh, ces moellons détourés ! ces tourelles carrées ! Quel art dans le pataud, dans l’hideur. Un crapaud gris au croisement des routes.

Et un peu plus loin le cimetière entasse les tombes comme des ardoises dans une décharge. Pourquoi les hommes n’ont-ils pas été capables d’approcher le pureté des pins, l’éclat de la neige, l’élégance de la roche, qu’ils ont pourtant sous les yeux toute l’année ? Ou bien les gens qui vivent ici aiment-ils tant leur montagne qu’ils méprisent leur cité ?

Ou bien suis-je influencé par le temps bouché, la pluie persistante ? Non : en sortant de la cantine, après une anecdote assez effrayante d’Olivier Berlion sur une invitation en Côte d’Ivoire, le soleil brille & St Claude demeure laide. Pour se trouver lavées par la lumière, les façades n’en acquièrent néanmoins pas plus d’esthétique.

Le salon BD/littérature auquel j’ai été invité se tient dans la salle défaite, au sein du même bâtiment que la caserne des pompiers — construction exemplaire des années 50, et rien n’a changé d’un iota en un demi-siècle : la peinture rosée des murs de la grande salle, le lettrage appliqué au-dessus des portes des toilettes, les rampes d’escalier, le lino & les carreaux, tout est d’époque, intact, préservé des atteintes du temps par l’immobilisme d’une petite ville sinon moribonde du moins tout à fait endormie.

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