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>> Intermède salon (2)

Un grand parc à la verdure gorgée d’humidité, une vieille fontaine moussue, l’hôtel aux créneaux vaguement mauresques érige sa façade hâlée dans un décor de rêve aristocratique anglais. L’intérieur poursuit ces contrastes: jonchant le sol en telle profusion qu’ils se chevauchent, des tapis couvrent le carrelage; la réception occupe l’essentiel d’une vaste véranda, et dans les salles attenantes, de nombreux tableaux cachent les murs. L’exhubérence du décor s’explique en fait par l’organisation d’une vente aux enchères — tout est à vendre. Dans la première pièce, mon oeil se trouve accroché par… un Monet? Certes pas, bien entendu: une copie. Détail amusant, le catalogue de vente ne précise nullement qu’il s’agit d’un faux, le donnant tout bonnement comme « Paysage d’automne ». Joëlle Wintrebert, ma collègue de conférence, y lit avec effaremment le texte crypto-juridique où le prétendu « expert » se dédouane de… tout. Enfin, le nom du peintre confirme ses dons de mimétisme: Flaubert. Pierre, pas Gustave. Dans la salle du fond, une collection de livres d’art et d ‘ouvrages critiques de l’époque des débuts des modernes — Paul Valéry, Théodore Duret, etc. Quel antiquaire ami du commissaire-priseur va donc se gaver de tout ça, vu la discrétion de cette vente?

De l’autre côté de l’hôtel, une terrasse domine un bassin où deux canards glissent sur l’eau verte. Une barque de la même couleur dodeline sur le bord. La percussion d’un pic vert retentit au sein des arbres dénudés, que gomme partiellement les rubans bleutés de la brume.

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