#2482

J’en suis encore à me rejuquer.

Il y a quelques jours de cela, je me rendis en ville en fin de journée dans le but d’assister à une conférence d’un ami. Laissant mon stagiaire à l’arrêt du bus, je filais seul jusqu’à la porte de Bourgogne et, en bas du cours Victor-Hugo, entrais dans une pâtisserie pour acheter deux donuts, me sentant menacé d’hypoglycémie suite à l’effort d’avoir écrit un article — activité toujours concentrée, dense, tendue, épuisante. Je n’avais pas plus tôt fait un pas sur le trottoir, devant cette boutique, que je sentis le monde tanguer. Dans la lumière dorée, je m’arrête pour essuyer des larmes dues tout autant au rhume des foins qu’à ce bref vertige, puis je regarde autour de moi. Je connais bien ce coin du cours Victor-Hugo, qui m’est familier de longue date. Pourtant… eh bien, en fait j’ai l’impression d’avoir encore du mal à faire coïncider ma réalité avec Bordeaux, une certaine incrédulité, voire même une incrédulité certaine, quant au fait de me trouver là. Un diffus sentiment d’irréalité qui fait qu’en centre-ville mes pas vacillent un peu — mais en fait c’est le réel qui bouge, pas encore bien fixé.

Ce rejuquer, en tourangeau, c’est le fait de se poser ailleurs, comme les oiseaux changent de perchoir. Je me suis envolé du Rhône-Alpes pour venir refaire mon nid en Aquitaine, traversant le pays dans toute sa largeur, et cinq mois n’ont pas encore été suffisant pour que mon cerveau s’acclimate complètement à une idée que j’ai pourtant mûrie longuement, celle de ce transfert en d’autres terres. La faute peut-être à la vitesse avec laquelle le déménagement lui-même se déroula ; ou bien justement au fait que ce fut si longtemps un rêve, une spéculation ; confronté à sa réalisation, mon cerveau hésite encore dans le souvenir de ce songe, un flou demeure, une distance. Vingt-huit ans à m’installer à Lyon, à y pousser toutes mes radicelles — en dépit du fait paradoxal que je ne m’y suis jamais senti réellement chez moi — et soudain crac! tout arracher, partir très vite, and to hit the floor running, mais si je cours toujours, la tête elle est restée un peu en arrière.

Le réel de mon environnement immédiat semble stabilisé, tout de même : ma maison, le jardin, les rues adjacentes, de Nansouty à la gare en passant par l’entrée de Bègles… J’ai déjà assez arpenté tout cela pour que le réel ait cessé de tanguer. Ces tanières-là commencent à se creuser, leurs ombres et leurs angles à prendre de l’épaisseur. Même les abords du boulevard et de la voie ferrée, objet de diverses promenades dominicales ou vespérales… En centre-ville en revanche, plusieurs phénomènes tendent à brouiller mes perceptions : j’y vais moins souvent, tout d’abord ; et puis j’ai conservé quelques repères anciens, qui superposent à la réalité actuelle des traces d’il y a trente ans. Un peu l’impression de voir double, en tout cas d’entretenir dans ma tête un monologue légèrement décalé. Je discutais de cela avec mon amie Christine, ces derniers jours, qui esquissa une piste fort plausible : « Peut-être aussi te donnes-tu des explications pour ne pas vouloir l’adopter trop vite ? Et aussi, simplement parce que tu as réalisé un projet qui te paraissait un peu trop bon pour être vrai, et tu ne te décides pas à en profiter sans réserve, au cas où ?… Le cerveau s’arrange parfois des circonvolutions étranges pour se préserver de déceptions très hypothétiques. »

D’autres éléments encore entretiennent pour l’instant ce léger flou, ce vertige du réel : le manque d’habitude, au sens de « choc culturel » — la magistrale ouverture du ciel et de la vision lorsque j’arrive sur les quais, par exemple. Après vingt-huit années de Lyon je dois réapprendre un peu tout, trouver d’autres repères, forger de nouveaux liens, et ça ne se fait pas vite, pas même en cinq mois, d’autant que je continue à travailler la tête dans le guidon, pressé par tout ce que je dois faire, essentiellement seul. J’avais voulu larguer mes amarres, ce fut réussi — je n’avais pas tout à fait réalisé cependant ce que cela sous-entendrait comme roulis, comme dérive des sens. Tiens par exemple, l’autre soir Patrick, star locale, salua tout le monde, était accosté par tous, familier, toutes racines fermement plantées. Tandis que je ne connaissais presque personne, ne reconnaissais pas les noms qu’il me donnait, et que même mes quelques relations présentes le sont de date toute récente. La librairie aussi m’est objet de cette sorte de « double vision », pour moi la Machine à Lire c’est encore le boyau tortueux tenu par un petit homme austère à moustache, pas ces voûtes monastiques sous lesquelles officient des dames à l’air sérieux. Et ensuite, le dîner en terrasse dans une vieille rue pavée, avec plusieurs personnes que je connaissais pas une heure auparavant… Je fais bonne figure, m’amuse et bavarde, mais en mon for intérieur une voix fait constamment « Wow, wow, mais où je suis là, mais où je suis ? ». Non que ce tournis, ce déséquilibre, soit déplaisant, loin de là. Je savoure mon dépaysement et chaque fois que je marche dans une rue cette même petite voix fait « Oh qu’c’est bô, oh qu’c’est bô ». Quittant les personnes avec lesquelles je venais de dîner (et tout de même assez troublé pour oublier de saluer une fille, avec laquelle il est vrai je n’avais pas échangé un seul mot), je remonte les rues tortueuses et pavées, luisantes des lumières nocturnes, flammèches oranges de l’éclairage urbain, et sur le cours tout soudain l’immense silhouette bleutée de la porte, quel bonheur, quel spectacle! Avec la flèche de Saint-Michel au-dessus des toits, émotion magistrale. Mais toujours la petite voix qui me souffle : « Je suis là moi, je suis vraiment là ? » Délicieuse dissociation.

Le facteur principal de stabilisation du réel, ce sera la réinscription dans ce réel de liens affectifs forts. Notamment, en l’arpentant avec des amis pas bordelais, des gens de ma vraie vie d’ailleurs. Ce que j’ai fait un tout petit peu avec mes parents et avec Julien, mais c’est encore insuffisant, me manquent d’autres regards, cet ami en particulier auquel j’avais demandé de venir dès la fin janvier, justement parce que je subodorais cet effet de décalage, et qui ne viendra finalement qu’en septembre peut-être. Enfin, même s’il me reste encore à gribouiller un peu partout les mots de ma nouvelle vie, celle-ci me plaît, pas de doute ni d’hésitation à ce propos. Je connais déjà plus de monde ici, ai un peu plus de vie sociale, qu’en ce Lyon qui pour moi s’était tant dépeuplé. Je passe de longues plages de grâce dans le jardin, assis, contemplant mon environnement, le matin ou le soir, et si j’ai toujours des moments d’anxiété, des solitudes à marcher de long en large dans le salon ou sur la terrasse, que quelqu’un me manque, que des doutes me démangent, car l’on ne se quitte pas soi-même… eh bien, elle me plaît, ma nouvelle vie. Je suis simplement surpris qu’elle ne m’ait pas semblé aussi immédiatement naturelle, normale, que lorsque j’avais fait ma précédente rupture, de libraire à éditeur. Mais je savoure, l’étrange comme le familier, le rêvé enfin concrétisé comme l’inattendu. Tout est neuf,  fait-il en clignant des yeux.

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