On est peu de choses mon bon monsieur. L’autre matin comme je poireautais près d’une heure dans la foule d’une gare Montparnasse plus rébarbative que jamais vu les travaux, toute cette foule, tous ces mouvements, tous ces visages, me mirent en mémoire quelqu’un à qui je n’avais pas repensé depuis fort longtemps — mais je sais pourquoi, un universitaire suisse m’ayant questionné à son sujet il y a peu. Maurice G. Dantec. Je ne l’ai croisé qu’une seule fois, littéralement dans un dîner parisien, et cet écrivain alors débutant ne m’avait pas fait grand effet, je l’avais trouvé immature, pensant en noir et blanc tranchés, bref un mec assez sot. Pourtant il demeure connu, célèbre, quand tant de personnes tellement plus bonnes et humainement talentueuses disparaissent aussitôt à leur mort. Oui je sais, j’étais sans doute un peu morbide ce matin-là, la fatigue aidant. Puis je vis une vieille dame caresser, deux fois, la joue d’un garçon de 15 ou 16 ans à l’air boudeur de cet âge, et cette tendresse me fit revenir un autre souvenir, de la même soirée : la main de notre hôtesse tendrement posée sur mon épaule, quand elle passa derrière moi, et moi de poser la mienne par-dessus et d’être étonné de la découvrir si rêche, si ridée — je n’ai jamais oublié cela car cette dame décéda quelques semaines plus tard, d’une crise cardiaque. Et là j’eus un bref instant d’angoisse, je ne me souvenais plus de son nom, je cherchais un moment dans ma tête, enfin quoi, Annick, elle se prénommait Annick… Annick Béguin, voilà, une vieille libraire parisienne, qui organisait alors le prix Cosmos 2000. Dans le haut-parleur une voix féminine crachota le numéro de quai de mon train, mettant un terme à ces ruminations, mais vraiment, nous devenons bien peu, à peine un souvenir.
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
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Il m’amuse de prendre de manière assez régulière une photo de la pile de livres lus récemment, mais ce n’est pas si simple : outre qu’il s’ajoute à mes lectures pas mal de numérique, me souvenir à quinze jours ou trois semaines de tout ce que j’ai lu et (donc) déjà rangé ne s’avère pas toujours exhaustif. Enfin, pour le principe, voici un aperçu ce que j’ai englouti ces dernières semaines…
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Eh bien, voilà qui fait sacrément plaisir : deux prix Imaginales, sacrebleu ! Roman étranger pour Lisa Goldstein (Sombres cités souterraines, trad. P. Marcel) et prix spécial pour le trio Ascaride, Bétan & Rivero (Tout au milieu du monde), les Moutons électriques sont contents, contents, contents. 🙂
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Je ne sais jamais si je dois m’amuser ou m’attrister de cette espèce de culte du maussade qui règne sur la littérature « blanche » en France. Entre telle librairie « sérieuse » dont l’intérieur est pénombreux au point que le manque de lumière me tire sur les yeux les rares fois où j’y vais, et cet auteur de chez Finitude qui l’autre jour commençait à raconter son roman et s’interrompit soudain pour nous assurer qu’il ne s’agissait pas d’un roman « feel good » — ah ah ah, eh bien OK alors garde-le, ton roman pas « feel good » mon gars… À croire que pour cet establishment français qui dit « blanche » dit forcément « triste », quelle misère franchement que cette idéologie du sérieux-chiant. Ça en devient ridicule : je lis en anglais un Salman Rushdie, dont le texte de 4e de couv chez Vintage laisserait presque à penser qu’il s’agit de fantasy urbaine, tandis que le 4e chez Actes Sud est du lugubre de rigueur chez nous ; et un roman traduit du suédois, que j’ai en anglais (je ne sais plus l’auteur, flemme de chercher sur les étagères), annoncé comme plein d’humour tandis que le petit éditeur français l’ayant publié évoque sa mélancolie ! Ne l’ayant pas encore lu je ne sais laquelle de ces deux 4e reflète correctement le texte, mais un tel écart, ça devient un peu caricatural. La littérature peut être lumineuse sans manquer de sérieux, tout de même, eh.