Mon ami Olivier aime bien m’aiguillonner, et notamment, rire de ce que j’avais voté pour le Modem lors d’une élection. Mais j’ai toujours recherché l’espoir: je votais pour les Verts, autrefois, durant longtemps, et puis je les ai vus, après le départ de Waechter, s’allier avec les socialistes qui avaient toujours essayé de les torpiller (qui se souvient encore de l’affaire de Ere, hein?), glisser peu à peu vers le centre. Alors j’ai cessé de voter pour les Verts. Et puis j’ai trouvé plaisante l’idée qu’un mouvement indépendant aille bousculer le centre en question, alors j’ai donné ma voix, une fois, au Modem. Mais ce ne sont que des conservateurs comme les autres, bien entendu, et moi je veux pouvoir encore espérer. Et je place cet espoir en Mélenchon et dans le Front de Gauche.
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
#2172
Il est rare que je fête les réveillons mais là, oué, pas mal. Siroter du champagne dans le studio 168 de Radio-France en regardant les animateurs de « Mauvais genres » semer le chaos tandis que Patrick Marcel et Jean-Marc Lainé (et Olivier Broche) surfaient sans sourciller, ça valait vraiment le déplacement. Eh, j’ai fait la bise à Jean-Pierre Dionnet pour le nouvel an, quand même. Et ensuite la longue dérive dans un Paris bondé, c’était… surréaliste, jusqu’à échouer dans un bar bruyant et étincelant de la Madeleine, en compagnie de Pat et Jim. Sans parler du breakfast avec le toujours adorable JPJ. Je suis revenu à Lyon fourbu et moulu, mais content. Bonne année, les gens !
Jean-Luc Mélenchon : En 2012, prenez le pouvoir ! par PlaceauPeuple
#2171
Londres décembre 2011, digressions – 5 (fin)
Sans doute le moment le plus curieux du séjour : ma virée à Putney Bridge. JPJ m’avait parlé d’une librairie de comics d’occase, avec beaucoup de vieilles publications anglaises pour la jeunesse, et puisque je n’avais jamais poussé jusqu’à Putney, ma foi… Je débarquai donc à la station Putney Bridge. Au dehors, sous la lumière orangée des lampadaires qui transformait cette arche du pont en un décor reconstitué en studio, un passage étroit indiquait la passerelle piéton. Je m’y glissai, tournai, et dans l’escalier de briques jaunes se tenait un jeune garçon, 11 ou 12 ans, bien habillé et la tignasse bouclée blonde. Je passais devant lui, perplexe, un peu mal à l’aise : le garçon chantonnait à mi-voix, tournait sur lui-même les bras tendus… Un gamin perdu dans sa rêverie, overdose de Billy Eliot ou bien ? Dans sa main une bouteille en plastique de Perrier. Mais s’agissait-il vraiment d’eau ?
Interloqué je continuais, sur la passerelle piétonne suspendue au bord du pont du métro. La Tamise luisait tout en bas, silencieuse, énorme masse d’ombre entre les rives obscures, loin devant brillaient faiblement les lueurs de la ville, Putney c’est déjà presque la campagne. En bas d’un nouvel escalier, je débouchais sur une banlieue peu éclairée, petites maisons endormies, mais où étais-je donc, comment retrouver mon chemin ? Tout cela ne correspondait pas au plan que j’avais consulté. Plutôt que de sortir le Mini AZ de ma poche, je partais vers la droite, me fiant à mes souvenirs, le pont routier devait être dans cette direction, et c’était à sa droite qu’il fallait tourner pour trouver la librairie, le pont du métro, lui, devait être un peu loin sur la gauche. Bref, je trouvai une rue un peu plus large et un peu plus éclairée, puis une longue rue sombre sillonnée de voitures. Là, à l’angle d’un immeuble bas, dans une flaque de lumière dorée (toujours cette impression de décor en studio), une petite tête de chat pointait à une porte entrebâillée. Me voyant, le jeune chat, un an au maximum, mince et élancé, tout doré lui aussi dans le sodium haze, fit quelques pas sur le trottoir et je m’accroupis devant lui. Insouciant, innocent, il joua un peu avec la frange de mon écharpe, se laissa caresser en ronronnant légèrement. Je levais le nez vers la porte : un digicode, sans doute n’aurait-elle pas dû rester entr’ouverte ? Avec l’impression de faire une B.A., je soulevai le chat, si léger, qui ne protesta pas, et le posai sur le carrelage de l’entrée. Il partit dans le couloir en courant, je tirai la porte, « clac » de l’aimant : derrière moi vibrait le trafic automobile.
Un peu plus loin encore, toujours vers la droite, je rejoignis un carrefour animé, magasins, voitures, distinguais la bouche du pont vers laquelle je remontais puis tournais, encore à droite. D’après le plan la librairie se trouvait dans cette rue — vide, juste des immeubles, des arbres côté fleuve, je m’obstinais, une boîte de nuit formait un angle aiguë contre la rive, toujours rien et allais me décourager quand soudain, dans la nuit, une barre baignant dans une lueur blafarde : une série de petits commerces. Oui, la librairie : vitrine violemment éclairée de blanc, barrée de guirlandes blanches. Poussant la porte, je trouvais non pas les couleurs vives des habituels comics en facing et étalages d’action figures, non, mais une boutique emplie de cartons blancs bien alignés, sous d’impitoyables néons. Seul élément typique, le gros libraire barbu renfrogné, sans lequel une librairie de comics ne serait pas une librairie de comics. Pas un bonjour, il discute avec deux jeunes geeks, j’avance entre les travées de cartons blancs, juste libellés au gros feutre noir DC ou Marvel. Dans chacun, bien serrés, des comics placés sur une grande carte blanche, sous plastique. Pas du tout control freak, le libraire. Jamais vu un tel ordre.
Un escalier étroit descend au sous-sol, bien sûr, c’est obligé dans une librairie anglaise. Encore des cartons blancs, sur deux hauteurs, libellés Boy ou Girl ou Action ou Disney, je m’enfonce dans ce boyau blanc, toujours sous les néons, je tire de temps en temps un comics ou un autre : c’est extraordinaire, toutes les revues anglaises pour la jeunesse sont entreposées là, bien propres, sur leur plaque blanche. J’hésite devant des rangées et des rangées de Gem, me décide finalement pour un numéro de The Magnet « Coronation spécial », 15 mai 1937 (Gem et The Magnet étaient des nouvelles illustrées, sur les aventures toujours semblables d’écoliers à St Jim ou à Greyfriars School, avec dans le deuxième cas comme anti-héros l’obèse Billy Bunter et ses compagnons les Famous Five — bien avant Enid Blyton ; je venais justement de lire un article d’Orwell à ce propos, et la vrai Greyfriars School est Charterhouse, l’établissement médiéval qui s’élève au bord du même square que l’immeuble Art déco d’Hercule Poirot, Florin Court). Je craque aussi pour un Eagle très abîmé et donc presque donné (avec Dan Dare en couv, bien entendu) et pour six Mickley Weekly comme j’en avais admiré chez JPJ. Mieux vaut remonter avant de trop céder à la tentation. Je paye au barbu, sans oser me présenter comme ami du Jennequin, ressors dans la nuit. Par où rentrer ? Je prends le pont routier, pour changer, et regagne sans encombre la station de métro par des rues un peu mieux éclairées, avec toujours cette persistante impression que la ville n’est qu’une reconstitution dans un studio d’Ealing et que la netteté de l’air n’est due qu’à un tournage en vidéo.
#2170
Londres décembre 2011, digressions – 4
Souvent seul, voilà un point saillant de ma pratique psychogéographique. Et du défi que représentait pour moi ce séjour : me confronter à la solitude, cette monture qu’il me faut tout le temps dompter, dominer, presque chaque jour. La légère gêne du célibataire en vacances avec un jeune couple : essayer de ne pas embarrasser, de n’être pas trop présent, prendre la tangente. Par exemple en allant à la gare de Paddington à pied, le matin du départ prévu pour une journée à Reading. Et au retour, le soir, idem : un moyen de prendre un peu de distance et de tester, non seulement ma solitude, mais aussi ma perception de la ville. Aller le matin et retour le soir : la ville changeante, comment la reconnaître, par où passer, retrouver dans l’ombre ce que l’on a vu dans la lumière rasante. De nouvelles histoires à se raconter. Fascination par exemple d’un immeuble entièrement emmailloté de blanc, c’est ainsi que l’on procède en Angleterre : les échafaudages sont couverts d’un voile épais, qui transforme même le bâtiment le plus ordinaire, le plus pouilleux, en son propre fantôme. Éventré, cet immeuble bée ses étages brèches-dents, ses portes sur le vide, et je tente de deviner la silhouette d’origine de ce grand tas de béton en cours de… pas de démolition, vraiment : de démontage. Sans doute un immeuble années trente, de ce vilain Art déco comme il en poussa tant à Londres. Je ne crois pas être déjà passé par cette rue, et ne suis pas persuadé pouvoir la retrouver avec certitude une fois qu’on aura reconstruit quelque chose. Mais même dans des lieux amplement visités, connus, ma mémoire vacille devant une transformation radicale.
Qu’il y avait-il au carrefour derrière Central Point, à l’intersection de Shaftesbury, par exemple ? L’espace a été conquis par ce gargantuesque immeuble que l’on croirait bâtit tout en Légo, vert, orange, jaune : je connais l’endroit par cœur, il ne doit guère y avoir de coin où je ne sois passé plus souvent, depuis si longtemps, et pourtant je ne trouve pas trace dans ma mémoire de ce qui s’élevait ici avant cet événement urbain, cet élément si étranger. Il faudrait que Google Earth permette d’aller, un peu, dans le passé. Ah, tout de même je n’oublierai pas ce qui pour l’instant est un immense trou, au carrefour suivant, juste au pied de la tour : l’Astoria, où j’ai vu Caravan et Renaissance en concert ; le Virgin Megastore historique, où je suis tant et tant allé, ceux-là sont figés dans ma mémoire et ce que l’on construira à la place ne les effacera pas si aisément. Il faudrait également inventer l’appareil à saisir « en dur » les photos que l’on a en tête, tous ces visages, tous ces endroits, tous ces instants. Ou pas : c’est la trame intime de nos souvenirs, notre cinéma à nous, je suppose. Au même titre que ce que l’on retient d’un concert : Marillion au premier soir de ce séjour, Steve Hogart au dernier, dans un club de jazz sous Oxford Street — un Noël vraiment anglais.
