#2799

Une fois encore je repensais à San Francisco, tout à l’heure en arrosant l’énorme bosquet de fuchsia qui occupe la moitié de ma minuscule parcelle de jardin : San Francisco. Une ville où j’ai passé trois belles semaines il y a une éternité de cela, et où il ne paraît que peu évident que je retourne un jour. San Francisco, le décor étonnant de cette série de romans et maintenant feuilleton tv que sont les Tales of the City d’Armistead Maupin. Mais pourquoi les fuchsias me direz-vous? Eh bien parce qu’avec Patrick, un jour, nous perdîmes notre chemin. Et que ce hasard demeure l’un de mes meilleurs souvenirs. Nous voulions nous rendre sur les Twin Peaks et, lisant mal la carte, arrivâmes au pied d’une autre colline, voisine – mais une colline dont les guides ne parlent pas du tout. Le genre de secret bien gardé comme une ville en a souvent, et qu’il fut une belle chance de découvrir. Il s’agissait du mont Davidson et nous l’avons grimpé, par un sentier de sous-bois : c’est là que l’on revient aux fuchsias, car sous les eucalyptus dont les feuilles jonchaient le sol comme des lanières de cuir, tout l’espace était solidement bouché par des buissons de fuchsias sauvages, formant une muraille végétale impénétrable. Jusqu’à la libération, au sommet : l’espace libre, le grand ciel, les pentes herbeuses et une vue miraculeuse sur la ville, avec un bus scolaire jaune serpentant dans les rues résidentielles un peu plus bas, et au loin le miroitement des voitures vers le pont, et tout le fatras charmant et chaotique de cette cité sur des bosses et des creux… San Francisco, que je n’oublie jamais, souvenir puissant et souvent ravivé, que cela soit par les œuvres de Maupin ou par mes propres fuchsias – une cité devenue part de mon paysage mental.

#2789

Ayant fort mal dormi cette nuit, j’ai fait un très long rêve consécutif : entre chaque bref éveil, je replongeais plus ou moins dans la même histoire, construite un peu comme la saison trois de Skam France mais avec un perso prénommé Alex, et une incursion vers la fin d’Olympia Dukakis dans son rôle de Mrs Madrigal (j’ai commencé à regarder la quatrième saison de Tales of the City) et, curieusement, de ma cousine Sylvie N. Étonnant comme tout ce récit se tenait grosso-modo sur la durée. Bon, ça c’est juste terminé par une grosse panne d’oreiller, comme on dit, ce qui m’arrive très rarement, j’ai été surpris et amusé de découvrir l’heure lorsque j’ai enfin émergé. (oui je sais, ma vie est palpitante)

#2770

Insomnie. Aux vagues anxiétés brassées par la chimie interne répond l’obscur immobile du petit matin. Le soleil ne se lèvera que dans une heure. Par moments de brèves averses heurtent le carreau, tandis qu’au dehors les oiseaux interrogent un ciel confus, qui n’étale encore qu’une pâte lavée de toute couleur. J’imagine le merle en vigie sur l’antenne de la maison voisine, le bourdon d’un scooter file au loin et près de moi lève et retombe l’haleine tranquille d’une des chattes.

#2759

Coutumier des insomnies, j’ai relevé le store afin de regarder au dehors cette clarté obscure qui sur le Bordeaux nocturne montait mélancoliquement. Seule brillait, dans l’échancrure à droite qui correspond à la voie ferrée, une façade fardée de lumière jaune, dont l’angle aiguë surgit d’un bouillonnement indistinct de la végétation. Au-dessus de mon toit, la cheminée étirait sa longue silhouette comme une protectrice du foyer, totem sombre et toujours aux aguets. Frissonnant un peu, je descendis au jardin et levais les yeux, mais rien ne se distinguait qu’une lune floue, perçant avec difficulté le couvercle de cuivre. Pas d’étoiles, repoussées comme au-dessus de toutes les villes par cet halo trouble et luminescent que fait l’haleine urbaine. Remontant me coucher, j’ai retrouvé avec plaisir la tiédeur de mon lit mais, vers 8h, me suis réveillé d’un coup, poussé à me lever par le poids d’une tristesse dans la poitrine, sans autre raison certainement que quelque déséquilibre chimique ou bien par le souvenir d’un rêve qui déjà s’effilochait.

#2779

Curieux fonctionnement de la mémoire. Lorsque j’étais en fac de lettres, à Bordeaux III, il s’est trouvé quelques fois un peu avant l’été que j’aille avec des copines ou avec des copains au bord de l’océan, à la plage du Truc vert (oui, c’est réellement son nom, c’est sur la presqu’île du Cap Ferret, du côté du large). À l’époque, le Truc vert était une plage nudiste, ce qui ces trois ou quatre fois-là me sembla merveilleusement libérateur. Mais ce qui est curieux, pour revenir au début de ce paragraphe, c’est qu’il semble que je ne me souvienne réellement que de l’une de ces occasions — ou bien, s’agit-il d’un amalgame dans mon souvenir de plusieurs épisodes distincts ? En tout cas, j’ai le souvenir distinct de deux garçons, que pourtant je n’ai vu qu’une seconde pour l’un, une heure ou deux pour l’autre. Il y a ainsi des images qui marquent profondément, des chocs esthétiques — par exemple le garçon rieur que je vis rentrer dans l’eau au moment où j’en sortais, tout comme des années plus tard le garçon torse nu que je vis traverser un pont à Lyon. Il faudrait pouvoir brancher une imprimante sur nos souvenirs afin d’obtenir une belle photo, sans doute un peu floue sur les bords, mais tout de même. Deux nuits de suite que je rêve des garçons du Truc vert, pourquoi donc ? Mystère du sommeil et de ce qui remonte en mémoire comme une écume sur le vague à l’âme.