#2484

Le « camp des Romains », ce nom m’aura durablement fait rêver. Autrefois, mes parents avaient une maison de campagne de l’autre côté de la Vienne par rapport à Chinon, dans un étroit vallon dominé par des forêts. Et si vous montiez la rude pente du côté droit, tout en haut, avant de tourner vers le bourg de Cinais, débutait là un chemin forestier au bout duquel s’ouvrait soudain un endroit magique, hors du temps : le camp des Romains.

Après le bois, le ciel se dégageait sur un paysage de rochers blancs et de sol sableux, dessinant le vaste cercle d’un plateau cerné par les arbres. De larges avenues entre pierre et herbe sillonnaient ces lieux, de chaque côté desquelles s’étendaient des plages rugueuses, des éboulis crayeux, de souples pelouses, des jungles basses d’ajoncs et de bruyères, quelques mares dans les encoignures rocheuses, le tout ponctué des silhouettes tordues d’arbustes et de buissons. L’on pouvait pénétrer en dehors des avenues, par d’étroits sentiers, à peine des pistes, tracés par les troupeaux de chèvres qui venaient se nourrir là. Chaque pas se devaient d’être calculé, pour ne pas s’enfoncer dans la tourbe humide, ne pas se tordre les chevilles sur la caillasse, ne pas se faire griffer par les ronces… On aurait dit que le marteau d’un géant avait concassé ce terrain, révélant les os brisés de la terre. Et des géants il y en a, en Touraine, c’est bien connu : d’ailleurs, n’est-ce pas ici que Gargantua fit enterrer les morts de la guerre picrocholine ? Ignorant ce macabre détail, étant môme, je ressentais pourtant bien le mystère de ce plateau singulier, où le rose-mauve des bruyères frémissait en mousse piquante, où après un chemin secret entre les troncs de jeunes frênes, en évitant la piqûre des houx, l’on pouvait parvenir jusqu’à un jardin creux où l’herbe formait un tapis si épais au-dessus d’un point d’eau que l’été, quand toute humidité avait disparu, c’était comme un doux matelas végétal. Et la vie aquatique, les dytiques, les têtards, les grenouilles et les tritons, tous l’univers sans pitié des larves, trouble, ténue. Les notonectes ramant sur l’eau et les libellules planant au-dessus. Le chèvrefeuille tissait des cabanes vertes et odorantes, de jeunes arbres poussaient téméraires leurs troncs souples, érables, châtaigniers, pins, bouleaux, les tiges sombres du nerprun balançaient leurs baies, digitales, orchidées et réséda apportaient des touches fleuries au sein des nervures blanches du calcaire…

J’y suis retourné, ce week-end. La végétation s’y presse en rangs toujours aussi divers mais le temps ayant passé et les chèvres ayant déserté les parages, désormais le camp des Romains est une impénétrable énigme — littéralement impénétrable, tout a poussé, en un épais chaos végétal, que seuls lapins et cochons doivent encore parcourir. Nous sommes restés sur l’avenue, cueillant un peu de bruyère pour refaire les bouquets maternels, c’est étrange, d’ordinaire lorsque l’on retrouve les lieux d’une enfance ceux-ci semblent avoir rétréci, alors qu’ici, tout a grandi, le paysage s’est élevé, et les cheminements dans lesquels je pouvais me faufiler étant ado sont désormais clos à mon âge adulte.

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#2483

Un petit voyage down memory lane : je me promettais depuis mon retour à Bordeaux d’aller un jour me promener sur le campus de Talence, dans le triangle que je fréquentais il y a 30 ans — fac de lettres, BU, Village 5 et IUT. Je le fis donc tout à l’heure, avec un sentiment moins de nostalgie que d’amusement léger. Le tram n’effectue pas tout à fait le même trajet, mais j’ai trouvé sans problème. Tout cela n’a guère changé, les bâtiments années 30 à l’entrée du campus sont dans un état de délabrement avancé, les bâtiments années 70 que je fréquentais ne sont pas tellement plus usés, on a posé çà et là quelques lames de métal ou de bois pour camoufler des façades, mon aile du Village 5, où j’ai résidé deux ans, est d’une touchante vétusté. La pelouse n’existe plus où j’avais osé dire « je t’aime » à un garçon prénommé Patrick. Le petit bois de pin à côté de la BU est toujours là, grand et sombre maintenant. Sur les immenses prairies, les petits peupliers sont devenus des lances végétales géantes et toute une diversité arboricole les accompagne : chêne vert, bouleau, sapin, pin. L’IUT se barricade maintenant derrière des grillages verts et là où se tenait le journalisme et les métiers du livre (habillés de neuf en centre-ville) s’annonce maintenant un mystérieux « mediadoc », mais sinon pas grand-chose de neuf.

Amusant comme ce plat paysage de prairies et de pins a influencé mon imaginaire, je rêve encore souvent de lieux semblables, alors qu’il me semble avoir passé mes trois années d’études essentiellement dans un état de grande insouciance et de superficialité — je ne connaissais quasiment mes camarades que par leur prénom, n’ai retrouvé un peu après ma copine Charlotte que par hasard. Au retour, du centre de Talence il ne reste absolument rien, en dehors de l’ancien château Margaux. Tout y est neuf et quelconque.

#2482

J’en suis encore à me rejuquer.

Il y a quelques jours de cela, je me rendis en ville en fin de journée dans le but d’assister à une conférence d’un ami. Laissant mon stagiaire à l’arrêt du bus, je filais seul jusqu’à la porte de Bourgogne et, en bas du cours Victor-Hugo, entrais dans une pâtisserie pour acheter deux donuts, me sentant menacé d’hypoglycémie suite à l’effort d’avoir écrit un article — activité toujours concentrée, dense, tendue, épuisante. Je n’avais pas plus tôt fait un pas sur le trottoir, devant cette boutique, que je sentis le monde tanguer. Dans la lumière dorée, je m’arrête pour essuyer des larmes dues tout autant au rhume des foins qu’à ce bref vertige, puis je regarde autour de moi. Je connais bien ce coin du cours Victor-Hugo, qui m’est familier de longue date. Pourtant… eh bien, en fait j’ai l’impression d’avoir encore du mal à faire coïncider ma réalité avec Bordeaux, une certaine incrédulité, voire même une incrédulité certaine, quant au fait de me trouver là. Un diffus sentiment d’irréalité qui fait qu’en centre-ville mes pas vacillent un peu — mais en fait c’est le réel qui bouge, pas encore bien fixé.

Ce rejuquer, en tourangeau, c’est le fait de se poser ailleurs, comme les oiseaux changent de perchoir. Je me suis envolé du Rhône-Alpes pour venir refaire mon nid en Aquitaine, traversant le pays dans toute sa largeur, et cinq mois n’ont pas encore été suffisant pour que mon cerveau s’acclimate complètement à une idée que j’ai pourtant mûrie longuement, celle de ce transfert en d’autres terres. La faute peut-être à la vitesse avec laquelle le déménagement lui-même se déroula ; ou bien justement au fait que ce fut si longtemps un rêve, une spéculation ; confronté à sa réalisation, mon cerveau hésite encore dans le souvenir de ce songe, un flou demeure, une distance. Vingt-huit ans à m’installer à Lyon, à y pousser toutes mes radicelles — en dépit du fait paradoxal que je ne m’y suis jamais senti réellement chez moi — et soudain crac! tout arracher, partir très vite, and to hit the floor running, mais si je cours toujours, la tête elle est restée un peu en arrière.

Le réel de mon environnement immédiat semble stabilisé, tout de même : ma maison, le jardin, les rues adjacentes, de Nansouty à la gare en passant par l’entrée de Bègles… J’ai déjà assez arpenté tout cela pour que le réel ait cessé de tanguer. Ces tanières-là commencent à se creuser, leurs ombres et leurs angles à prendre de l’épaisseur. Même les abords du boulevard et de la voie ferrée, objet de diverses promenades dominicales ou vespérales… En centre-ville en revanche, plusieurs phénomènes tendent à brouiller mes perceptions : j’y vais moins souvent, tout d’abord ; et puis j’ai conservé quelques repères anciens, qui superposent à la réalité actuelle des traces d’il y a trente ans. Un peu l’impression de voir double, en tout cas d’entretenir dans ma tête un monologue légèrement décalé. Je discutais de cela avec mon amie Christine, ces derniers jours, qui esquissa une piste fort plausible : « Peut-être aussi te donnes-tu des explications pour ne pas vouloir l’adopter trop vite ? Et aussi, simplement parce que tu as réalisé un projet qui te paraissait un peu trop bon pour être vrai, et tu ne te décides pas à en profiter sans réserve, au cas où ?… Le cerveau s’arrange parfois des circonvolutions étranges pour se préserver de déceptions très hypothétiques. »

D’autres éléments encore entretiennent pour l’instant ce léger flou, ce vertige du réel : le manque d’habitude, au sens de « choc culturel » — la magistrale ouverture du ciel et de la vision lorsque j’arrive sur les quais, par exemple. Après vingt-huit années de Lyon je dois réapprendre un peu tout, trouver d’autres repères, forger de nouveaux liens, et ça ne se fait pas vite, pas même en cinq mois, d’autant que je continue à travailler la tête dans le guidon, pressé par tout ce que je dois faire, essentiellement seul. J’avais voulu larguer mes amarres, ce fut réussi — je n’avais pas tout à fait réalisé cependant ce que cela sous-entendrait comme roulis, comme dérive des sens. Tiens par exemple, l’autre soir Patrick, star locale, salua tout le monde, était accosté par tous, familier, toutes racines fermement plantées. Tandis que je ne connaissais presque personne, ne reconnaissais pas les noms qu’il me donnait, et que même mes quelques relations présentes le sont de date toute récente. La librairie aussi m’est objet de cette sorte de « double vision », pour moi la Machine à Lire c’est encore le boyau tortueux tenu par un petit homme austère à moustache, pas ces voûtes monastiques sous lesquelles officient des dames à l’air sérieux. Et ensuite, le dîner en terrasse dans une vieille rue pavée, avec plusieurs personnes que je connaissais pas une heure auparavant… Je fais bonne figure, m’amuse et bavarde, mais en mon for intérieur une voix fait constamment « Wow, wow, mais où je suis là, mais où je suis ? ». Non que ce tournis, ce déséquilibre, soit déplaisant, loin de là. Je savoure mon dépaysement et chaque fois que je marche dans une rue cette même petite voix fait « Oh qu’c’est bô, oh qu’c’est bô ». Quittant les personnes avec lesquelles je venais de dîner (et tout de même assez troublé pour oublier de saluer une fille, avec laquelle il est vrai je n’avais pas échangé un seul mot), je remonte les rues tortueuses et pavées, luisantes des lumières nocturnes, flammèches oranges de l’éclairage urbain, et sur le cours tout soudain l’immense silhouette bleutée de la porte, quel bonheur, quel spectacle! Avec la flèche de Saint-Michel au-dessus des toits, émotion magistrale. Mais toujours la petite voix qui me souffle : « Je suis là moi, je suis vraiment là ? » Délicieuse dissociation.

Le facteur principal de stabilisation du réel, ce sera la réinscription dans ce réel de liens affectifs forts. Notamment, en l’arpentant avec des amis pas bordelais, des gens de ma vraie vie d’ailleurs. Ce que j’ai fait un tout petit peu avec mes parents et avec Julien, mais c’est encore insuffisant, me manquent d’autres regards, cet ami en particulier auquel j’avais demandé de venir dès la fin janvier, justement parce que je subodorais cet effet de décalage, et qui ne viendra finalement qu’en septembre peut-être. Enfin, même s’il me reste encore à gribouiller un peu partout les mots de ma nouvelle vie, celle-ci me plaît, pas de doute ni d’hésitation à ce propos. Je connais déjà plus de monde ici, ai un peu plus de vie sociale, qu’en ce Lyon qui pour moi s’était tant dépeuplé. Je passe de longues plages de grâce dans le jardin, assis, contemplant mon environnement, le matin ou le soir, et si j’ai toujours des moments d’anxiété, des solitudes à marcher de long en large dans le salon ou sur la terrasse, que quelqu’un me manque, que des doutes me démangent, car l’on ne se quitte pas soi-même… eh bien, elle me plaît, ma nouvelle vie. Je suis simplement surpris qu’elle ne m’ait pas semblé aussi immédiatement naturelle, normale, que lorsque j’avais fait ma précédente rupture, de libraire à éditeur. Mais je savoure, l’étrange comme le familier, le rêvé enfin concrétisé comme l’inattendu. Tout est neuf,  fait-il en clignant des yeux.

#2481

Ce matin, vers 8h ou quelque chose comme ça, l’aube quoi, grand bruit au rez-de-chaussée de chats galopant et dérapant sur le plancher. Soit, les bestioles s’amusent. Je me rendors, émerge à 9h, mon heure coutumière, les mirettes ensablées par une sottement mauvaise nuit, pas de minettes sur ma couette, voilà qui est inhabituel. Descendu, je constate que les trois animales (oui, au féminin) semblent toutes dehors, ce qui est également inhabituel à cette heure. La réponse s’inscrit en rouge au pied de la porte vitrée: deux gouttes, comme du sirop de framboise me fait mon cerveau encore engourdi. Me voyant m’accroupir devant les preuves du crime, la petite et la noire viennent quémander quelques caresses, tandis que la grise plisse des yeux entre deux lavandes.

Plissant derechef moi aussi, mais pour protéger mes iris encore sensibles de la blancheur d’un jour voilé de nuages, je fais quelques pas sur la terrasse et vais jusqu’à la lisière verte. De mes petits yeux, je constate avec un rien de surprise que les pissenlits ne sont pas encore ouverts. Les fleurs n’ont plus leur aspect de boule blanche serrée-serrée qu’elles adoptent en fin de journée mais les pétales ne sont pas encore déployés, ils ne forment encore que de minces cils jaunes et recroquevillés.

La chatte grise lève la tête vers moi. À ses pieds, l’objet du crime bien entendu, un quelconque moineau, que la grosse mère semble s’attribuer alors que je me doute bien que cette chasse fut celle de la petite, agile et vive. Et je ne pense pas médire. Enfin, le pauvre petit cadavre se trouva encore l’objet de quelques courses et d’un léger semé de plumes dans le couloir, avant que je ne puisse jeter à la poubelle la piteuse dépouille.

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#2480

Me promenant dans un bois de pin, l’autre soir, j’entendis un chant d’oiseau que je ne connaissais pas du tout. N’y connaissant rien en volatiles, j’ai bien entendu été dans l’incapacité de l’identifier. Non plus que je ne sais quel est ce petit oiseau qui, perché sur l’antenne tévé de la maison d’à côté, chante chaque soir avec une belle énergie. Curieusement, son chant commence comme un raclement de gorge, un chrtt-chrtt quasiment électrique, comme le début d’un enregistrement abîmé, puis éclate en quelques  trilles. Il me faudrait des jumelles, tiens, pour essayer de distinguer au moins son plumage.

Je regarde beaucoup le ciel : à Lyon, je le faisais aussi, mais pas selon le même angle. De la fenêtre de ma cuisine, j’aimais particulièrement admirer les jeux d’éclairage au-dessus des toits, comme un vaste paysage qui s’ouvrait en un immense cône devant moi. Tandis qu’ici, depuis le jardin, il s’agit plutôt d’une vue de dessous, le nez en l’air, les yeux vers le firmament. Bien que ne faisant que, combien? une trentaine de mètres carrés, je suppose, ce bout de terrasse + jardin change ma vie. Espace de détente, à tout moment, où venir respirer ; portion de dehors où il fait bon vivre ; terrain d’amusement, à voir tout pousser, le moindre végétal m’intéresse, tout est neuf, excitant, comme le fait hier soir d’avoir mangé une petite salade de mes propres tomates assaisonnée de mes propres aromates… La petite chatte se tort de joie à mes pieds, sur la pierre blonde, ventre blanc arqué, pour exprimer le plaisir qu’elle a également à vivre là. Ces matins-ci, le jardin est couvert de petits pissenlits, fleurs jaunes brillantes, comme une constellation flottant juste au-dessus de la terre verte. Je n’ai pas encore saisi à quel moment elles se referment, peut-être quand le soleil passe de l’autre côté du haut mur ? Avant le soir en tout cas.

Les oiseaux, disais-je. Moineaux et merles bien entendu, comme partout. Observé une pie, l’autre matin, qui s’évertuait à tirer quelque subsistance du bord du toit de la maison mitoyenne à demi-abandonnée, la toiture doit en être bien vermoulue pour que la pie ait picoré tant et tant. Un faucon, grandes ailes étendues, qui s’en alla au-dessus de la résidence proche. Quelques colombes roucoulantes. Et quelques hirondelles, le soir, tournant et sifflant tout là-haut, j’assimilais depuis longtemps les hirondelles (ou sont-ce des martinets, je ne sais jamais? Swift en anglais, expression de leur rapidité) au ciel lyonnais, où aussi bien de la rue Récamier qu’ensuite du fond de la cour de la rue Paul-Bert j’ai toujours observé d’assez prêt leurs évolutions. Ici elles sont bien plus haut dans le ciel, moins nombreuses, moins bruyantes. Et puis souvent le vent souffle, les dispersant plus vite, le feuillage du palmier cliquète, un train gronde, les cloches du Sacré Cœur tintent, sur le boulevard grince un bus double, de la calme rumeur de la ville ne monte guère que ces sons métalliques, la ville semble en métal.

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