#2460

Les deux premiers jours, Carmilla, la chatte noire, a résolument refusé de mettre une seule patte dehors. Elle avait déjà considéré avec un mélange de crainte et de méfiance l’escalier, lors de notre installation, et maintenant c’était au tour de ce terrible extérieur de lui inspirer une têtue réticence. La plus jeune, Mandou, fonça aussitôt dehors, trouva le moyen un soir de se glisser sur le toit, protesta lorsque nous finîmes d’installer la palissade de bambou — l’empêchant par conséquent de bondir sur le muret de la voisine pour aller explorer le jardin voisin — bref manifesta le plus grand enthousiasme pour cette nouvelle extension du domaine de ses expériences sensibles et de son espace de vie. Calmement, la grosse mémère grise, Jabule, explora avec circonspection puis adopta sans restriction.

Ce matin je n’avais encore qu’entrouverte la porte de la cuisine, vu la fraîcheur. Mandou, sortie par la porte du salon, considéra cette porte entrebâillée, se leva sur ses pattes arrières et, s’appuyant des pattes avant sur le battant, ouvrit en grand la porte offensante, avant de s’éloigner sur la terrasse. Quant à Carmilla, elle campe maintenant dans le jardin, au beau milieu du bouquet de myosotis, tache d’ombre percée seulement de deux lueurs jaunes clignant de satisfaction. Hier soir j’ai du aller la chercher afin de pouvoir fermer pour la nuit, et elle exprima son mécontentement d’une voix grêle.

#2459

Retour au calme hier soir, c’est-à-dire à la solitude, et est-ce en rapport mais l’écoute d’un CD de musique classique russe m’a légèrement mis le bourdon. Un peu de jazz éthiopien m’a remis d’aplomb, ainsi que la lecture du Larry Niven récemment méga-compilé chez Mnémos, L’Anneau-monde que je n’avais pas relu depuis mon adolescence, bien rigolo. De l’autre côté de la porte-fenêtre, j’ai maintenant un cossu jardin, installé ces derniers jours mais dont je ne profiterai guère aujourd’hui à en juger par le ciel blanc et bas. Les premiers repas sur la terrasse et les premiers pas félins à l’extérieur furent délicieux.

Gabriel Garcia Marquez vient de s’éteindre à un âge respectable, je n’ai lu que Cent ans de solitude (comme une majorité de personnes je suppose), en français d’abord, en espagnol ensuite, puis depuis de nouveau en français car j’ai perdu toute maitrise du castillan faute de pratique… Ah si, j’avais également lu l’histoire d’Erendira et de sa grand-mère diabolique, en espagnol itou.

#2458

Ma vie est ainsi faite que j’alterne entre des périodes de travail relativement détendu, des heures nombreuses mais calmes plus quelques promenades de fin de journée — et des périodes de travail intensif, le nez dans le guidon, la pression sur les épaules (parfois un chat aussi). Le deuxième cas de figure occupa ces derniers jours, pour le rituel désormais tri-annuel que je nomme « l’assemblage », à savoir les travaux de mise en page et de bouclage d’une livraison de la revue Fiction. Car pour être désormais coédité par les trois éditeurs du collectif « Indés de l’imaginaire », cet auguste périodique repose toujours sur mes épaules sus-évoquées pour ce qui est de la « direction de publication » — soit en clair, la maquette et les finitions diverses. Les deux chevilles ouvrières de la revue, Jean-Jacques et Julien, me rejoignirent donc en ma nouvelle demeure, et c’est en trio que nous trimâmes sur cette tâche, intense et concentrée. Le soir, Julien que je logeais cédait à la même envie que moi d’aller se détendre les jambes par une marche urbaine. Et d’apprécier comme moi aussi, la fraîcheur du fond de l’air comme la douceur de la blonde architecture. Enfin, blonde quand elle est nettoyée, sinon dans des nuances de beige tirant de plus en plus vers le gris, voir même dans le noir de mes années étudiantes pour certaines demeures encore délaissées en leur habit de suie.

Hier matin, le numéro étant bouclé, nous fîmes relâche et, comme si « arrache-pied » n’avait pas suffisamment défini ces derniers jours, nous allâmes user nos semelles de par la ville, ses rues, ses portes, ses quais… et sa méga-librairie. Une halte dans un pub pour une authentique nourriture britannique acheva de me requinquer. Rentré en mes pénates, je venais de terminer diverses corrections et retouches sur des couvertures, quand le téléphone portable sonna… Un ami de très longue date était de passage inopiné et pouvais-je le voir ? Ni une ni deux, je descendis à la gare et passais la fin de la journée avec lui, à discuter de livres numériques et de bande dessinée sous un soleil caressant. Dans un moment, je vais repartir, pour Toulouse, afin d’aider à tenir le stand apparemment immense des Indés de l’imaginaire au salon TGS SPringBreak, et la semaine prochaine retour annoncé d’un épisode de rythme mesuré, avec visite parentale pour faire le jardin — nouvelle étape de mon installation.

#2457

Ayant longtemps eu des « colocataires », qui géraient en aimables tyrans la chaîne hifi, je me suis habitué à avoir en quelque sorte mon DJ à domicile et ne me suis jamais vraiment fait, depuis le retour de la vie en solo, au fait de devoir effectuer de nouveau mes propres choix musicaux, dans ma CDthèque pourtant assez massive. J’ai donc énormément recours à la station Fip pour me fournir un fond musical agréable et inattendu. Fond qui cette nuit insomniaque, alors que je prenais une douche, m’a fourni une non moins inattendue madeleine new-yorkaise.

Je n’avais pas éteint Fip et j’avais omis d’allumer les lampes principales de la salle de bain, je me suis alors souvenu de la salle de douche du Pod Hotel dans Midtown Manhattan, sa pénombre chaude et en musique d’ambiance un peu de Gainsbourg… Et quand je suis sorti de la douche, Gainsbourg susurrait effectivement sur les ondes de Fip…

#2455

J’avais déjà cette vertigineuse impression de rupture lorsque j’étais môme : d’un coup, sans transition, l’on passait de jours sans fin à jouer dans le parc de la maison de Saint-Brévin, à aller à la plage, à laisser courir nos doigts sur l’écorce des pins, à cueillir des asperges sauvages, à lire des Philippe Ébly ou des Fantômette à l’ombre frêle des mimosas… aux jours d’école, le retour à la maussade normalité. Un jour, la vie quotidienne signifiait chants d’oiseaux de l’autre côté du volet (et sûrement ces oiseaux ne chantaient qu’ici), et un autre jour, le lendemain, tout cela n’appartenait qu’au passé. À chaque vacances la même rupture — et oh le bonheur, le soulagement, de revenir à Saint-Brévin la fois suivante, sortir de la voiture en arrivant, être sous les pins, fouler le sol sablonneux à l’herbe rêche, chercher du regard les petites fleurs jaune et noir dont je m’étais presque persuadé qu’elles ne poussaient que là.

Un peu plus tard, j’eus cette sensation de rupture à chaque convention. À l’époque, la convention nationale de science-fiction représentait l’un des sommets de mon année, avec la Braderie de Lille. Deux moments magiques, bien à moi, avec des copains et copines en vois-tu en voilà, seulement quelques jours qui lorsque l’on s’y trouvent semblent constituer une évidence, une réalité stable, et qui pourtant sans transition n’appartiennent plus qu’au passé, le cœur un peu lourd dans le train du retour, les oreilles tintant encore de toutes ces voix.

Partir de Lyon me fit le même effet. Un jour il s’agissait de mon quotidien, aux sillons creusés profonds, si familier, devenu presque un peu étouffant, rassurant cependant, « chez moi ». Et  soudain : Lyon lointain, tout entier dans le passé. Avec pourtant cette fois bel et bien une sensation de transition — le long voyage dans le noir de la nuit, à bord de la camionnette, Julien au volant, les chattes silencieuses à l’arrière, l’impression d’un long tunnel nocturne, traverser des solitudes naturelles, et l’épais brouillard du plateau de Millevaches. De l’autre côté : une nouvelle maison, tout le réseau des habitudes et des relations à recréer, et derrière moi, vingt-huit années de vie lyonnaise, maintenant devenues un « pays étranger » comme le disait L. P. Hartley du passé.