#2678

Il y a des fleuves constants, et des fleuves inconstants. Je parle de leur teinte : une fois, faisant visiter à des amis le CAPC, le musée d’art contemporaine de Bordeaux, nous avons ri plusieurs fois. Une première fois devant les escroqueries intellectuelles usuelles d’un certain art contemporain. Une deuxième fois devant l’exposition… du mobilier du musée. Une troisième fois, enfin, devant l’explication par le designeuse de la couleur beige dudit mobilier : il s’agitait selon elle de s’accorder à la teinte de la boue de la Garonne à Bordeaux, spécifiquement échantillonnée. Jaunes, nos rires, forcément, donc ton sur ton. Ah oui, car en effet la Garonne est d’une belle couleur de boue, tellement beige que ses eaux en paraissent épaisses, et parfaitement unies, les poissons dedans doivent n’y pas voir grand-chose (je n’ose pas écrire « n’y voir goutte ») mais au moins n’y sont-ils jamais dépaysés. Tandis que le Rhône, à Lyon ! Il en voit de toutes les couleurs. Croyez-moi si vous le voulez, un crépuscule je le vis même d’un ravissant turquoise presque lumineux. Et après l’on s’étonnera que la pêche y soit interdite, on n’ose imaginer les mutations monstrueuses du poisson du Rhône, ainsi baigné dans tous les rejets chimiques du fatal et puant couloir de Feyzin.

#2667

Les températures sont revenues à un niveau normal après cette soudaine explosion de chaleur de quelques jours. Les plantes en ont été saisies, au point que les trottoirs sont jaunes de pollen et que l’autre soir, lorsque Karim et mon sommes rentrés chez moi, toute la maison sentait le parfum citronné et un peu âcre du pierri, le petit arbre de la voisine qui surplombe le bord de la terrasse, couvert de grosses touffes de fleurs blanc-vert. Une des azalées a également ouverte ses fleurs en grand, quand sur l’autre elles ne sont encore que des griffes sombres. Les tulipes ont fanées et un premier iris est déjà fleuri. L’épaisse colonne d’une bardane laisse tomber au sol quelques-unes de ses petites fleurs blanches. Les pervenches couvrent l’herbe sous le figuier.

#2630

Un cyprès… « Intrusion sévère, violemment protestataire, de l’univers des solides parmi la folle agitation féminine, hystérique, des feuilles et des vergettes à chaque instant mises en émoi par le vent. Tout ici est refus exemplaire de la flexion. Les rameaux se referment sur le tronc comme le faisceau contreforté d’un parapluie, se soudent durement par la pointe comme les poils d’un pinceau encollé. Les fruits, minéralisés, d’une rigidité étrange de fossiles, font penser à de minuscules ballons de football éclatés aux coutures, mais ces segments disjoints qui provoquent l’ongle, nulle force ne peut les séparer. » (Julien Gracq, Carnets du grand chemin, 1992)

#2573

Les jours se suivant sans se ressembler, hier s’avéra assez atroce, aujourd’hui semble plaisant. De bonne humeur, j’ai donc été faire un brin de jardinage. C’est fou : j’ai semé de l’huître botanique et du jambon du jardinier. Et vu avec délice que les deux sauges dont mon excellent camarade Julien m’avait donné des boutures cet été sont déjà en fleur, petites pointes rouges. Une surprise, tout à l’heure : passant à la cuisine, je discerne une chose noire et minuscule filer par la porte du côté, faire un saut sur les dalles du dehors puis bondir dans l’arbuste au-dessus de la palissade : un merle, sans doute ? Sur la rétine je n’ai eu qu’une impression fugitive, genre les noiraudes chez Miyazaki. Quel culot d’ainsi s’introduire dans une maison où logent trois chattes.