#2861

En cette période où le jour brillant prend des aspects de faux printemps, il m’est bien difficile de résister à l’envie d’aller parcourir la paisible intimité des rues du quartier et, souvent vers les 17h, je m’invente quelque prétexte à sortir un moment. Entre les façades blondes, je lève le nez vers les — ah mais non, on n’a pas vraiment le droit de dire « ciels » au pluriel, en tout cas on n’est pas censé le faire, c’est plutôt d’usage artistique, et cieux est pour sa part un pluriel à usage religieux, ou bien désigne des contrées, comme c’est étrange ; mais alors quels synonymes pour « ciel », bon sang, ces fragments d’espace bleu, ces émois plus ou moins vastes au-dessus des toits et qui, à mon heure de sortie, se teintent d’un rose tranchant et de cette clarté décisive d’avant l’instant indécis où le soleil plongera ?

#2858

Éprouvant le besoin de respirer, faire quelques pas sur la terrasse humide, sous un ciel brouillé où la brume et la nuit s’empoignent pour ne plus faire qu’un bloc. Avec ce sentiment d’appartenance intime au moment nocturne s’installe une sorte de flottement, comme une houle de l’obscurité à laquelle répond d’ailleurs un grondement ferroviaire.

#2851

Ces dernières matinées, si j’ouvre la porte sur la rue et fais quelques pas dans mon fond d’impasse, afin de rapporter par exemple ma poubelle et celle de ma vieille voisine, mademoiselle Rose, sur le gris du trottoir se dessine une dentelle noire qui zigzague tout au long des façades : le dessin laqué de la fonte des brefs stalactites de givre formés à la faveur de ces quelques nuits flirtant avec le zéro. Le jardin ne s’en ressent guère et, sous le ciel si peu lumineux, en capuche grise, la masse indisciplinée des capucines, près de la fenêtre, comme celle du grand fuchsia, au-dessus de l’herbe hirsute, forment toujours leurs îlots de verdure têtue. Les feuilles d’acanthe se vernissent d’humidité tandis que, dans la rue, la buée sur les carrosseries confèrent aux voitures noires un effet mat, comme un surcroît de réel. Dans la froidure humide flotte une odeur de fumée.

#2845

De façon régulière, des mots viennent me hanter un moment avant de replonger dans les profondeurs inexplicables de mon cerveau. À l’instant, comme j’admirais paresseusement le paysage de la campagne automnale – tons de terre, d’ardoise, de roux, de citron, de cuivre ou de vert tendre – à travers lequel file le train vers Paris, sous des nuages tour à tour blancs et pommelés ou d’un gris étirement, alors que je me disais combien il me semble plus plaisant que celui du même voyage depuis Lyon et que le jeu de la lumière chaude et rasante découpait de longues ondulations sombres sous un alignement d’arbres en dentelle, tout soudain : Octolasion tyrtaeum ! Le nom latin d’une espèce de vers de terre. Why oh why ?