#1476

Routine actuelle: chaque matin, lire vingt ou trente pages du nouveau roman de Xavier Mauméjean, Lilliputia. En écoutant un peu de Satie, pour ponctuer le calme matitunal. Solitude d’été, rien ne bouge.

Oeuvre étonnante, décollant du réel pour brosser la fresque d’une cité factice toute peuplée de nains parfaits, de petites personnes réunies là pour les besoins d’un immense parc d’attraction. Réalisme magique, je pense à Mark Helprin, à Roland Fuentès, à Rhys Hugues. Et suis fasciné par cette lecture inorthodoxe, qui se savoure et ne cesse de me surprendre.

#1475

J’en discutais l’autre jour avec un ami: je ne peux parler de tout ce qui m’intéresse, sur ce blog, et par conséquent je « zappe » généralement la bédé et la musique. Pour cette dernière, la raison en est que j’ai l’impression à la fois qu’il est excessivement difficile de parler de musique de manière intéressante — en tout cas, intéressante pour quelqu’un qui ne connaît pas déjà ladite musique ; et puis, parce que pour moi, finalement, la musique est quelque chose d’assez intime. Souvent l’objet d’un partage avec une autre personne. Ainsi par exemple de cette compil que mon ex-coloc m’a envoyé par mail morceau par morceau durant cette fin juillet. De petites merveilles de jazz-rock Canterbury douces et folles comme je les aime. Ou bien cet opéra d’André Campra que vient de me copier Ugo Bellagamba, « Tancrède », fruit du travail de redécouverte et d’orchestration de son grand-père à l’époque où il dirigeait l’ensemble instrumental de Provence, avec son oncle au clavecin. Ou bien encore tel ou tel artiste « ça le fait grave » génie de la semaine selon Axel (et parmi ses enthousiasmes de l’année — scolaire — passée, j’ai tout de même conservé Elvis Perkins, Andrew Bird, Tuung et le jazz éthiopien). La musique, c’est une émotion très personnelle, la BO de relations humaines qui me sont chères.

Pour la bédé, il en va autrement: c’est simplement que j’en lis tant, que je ne trouverai jamais ici le temps d’en rendre compte. La série complète de Mushishi trouvée chez mon bouquiniste favori. Le deuxième tome de L’Idôle dans la bombe de Jouvray (bon sang que j’adore ce que fait ce mec!). Deux Michaël Steckerman déjà un peu anciens chez Atrabile. Les beaux albums de Lehman et de Colin chez l’Atalante. Le plaisir inattendu de découvrir dans le Spirou de cette semaine que Dodier ressuscite sont vieil et ô combien attachant personnage de Gully. Relire tous les Choucas de Lax dans la belle reliure noir et blanc. Me faire les délices pervers du machisme ringard et de l’esthétique atroce des Luc Orient de Paape dans la troisième intégrale qui vient de sortir. Dévorer les tpb de Tom Strong et ceux de ce qui est assurément une de mes bédés favorites de ces dernières années, les Fables (oh chouette, la dixième reliure m’attend chez mon dealer de comics). Et j’en passe, et j’en passe: je suis « accro » de bédé, et en lit en permanence, par petits moments de détente.

#1474

Chouette, deux titres des Moutons électriques sélectionnés pour le prix Rosny aîné 2008:

David CALVO : Nid de coucou (LES MOUTONS ÉLECTRIQUES)

Fabrice COLIN : Nous étions jeunes dans l’été immobile (in Fiction
tome 5, LES MOUTONS ÉLECTRIQUES)

Le père Colin avec son habituel esprit de contradiction indique que « Juste un détail : le texte n’est pas une nouvelle, et n’est pas de la SF non plus. » Mais chuuuut! quoi: il y eut de grands débats au sein du comité de lecture de Fiction, justement, quant à savoir si on pouvait y accepter un texte aussi peu SF — Laurent Queyssi et moi-même avions fait assaut de mauvaise foi afin d’emporter le morceau. Ce qui compte avant tout, c’est qu’il s’agisse d’un très beau texte à l’ambiance particulièrement étrange. Quant au fait que ce ne soit pas une nouvelle, ma foi, cette catégorie du prix est visiblement pour les « fictions courtes » de manière générale — et les recueils d’icelles.

#1473


Il y a quelques années, mon coloc avait organisé une série de conférences sur « Des écrivain si catholiques », faisant notamment venir François Angelier pour parler de Georges Bernanos. J’avais alors remarqué dans notre bibliothèque un roman dudit Bernanos, Un crime. Un polar écrit par Bernanos, tiens donc?

Je n’avais pas eu l’occasion de le lire, et puis l’autre matin je suis retombé dessus, chez mon bouquiniste préféré et en vieille édition du Livre de Poche, à l’époque où ils s’ornaient de peintures originales. Je viens de lire ce court roman — noir, très noir. Bernanos échoua à mener un véritable roman policier, mais donna de ce fait un véritable roman noir. Une sorte de Giono cendreux, nocturne, secoué d’un mauvais vent, empli de petites gens. Fascinant.

#1472

Dans ses Notes sur l’Angleterre, prises en 1861, Hippolyte Taine parle notamment des docks de Londres. Et il commence par:

Le tunnel d’abord: on descend cent marches ; d’en bas le trou paraît haut comme notre Panthéon ; cinq cent pas de long ; l’oeuvre est prodigieuse, mais, jusqu’ici, c’est une folie inutile. Petites boutiques dans l’intérieur, où l’on vend des jouets d’enfants et où on entend une pauvre et grêle musique ; le gaz jette une lueur vacillante, et les murs suintent ; cela est énorme et lugubre comme l’intestin d’une Babel.

Nulle part ailleurs il ne reparle de ce tunnel. De quoi s’agit-il donc?!? J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Une idée, quelqu’un?

J’ai trouvé. Il s’agit du Thames Tunnel, construit par les Brunel entre Rotherhithe et Wapping, dans le but de relier les deux rives des docks. Un héroïque et parfaitement inutile exploit, finalement, brièvement curiosité touristique et reconvertit ensuite en simple tunnel ferroviaire. Un universitaire en dit ceci:

THE EAST END OF LONDON was not a common destination for the upper- or middle-class sightseer in the early nineteenth century. The requisite steamer ride down the Thames from London Bridge for the excursion out of the city to Greenwich would show, along the way, in the words of one tourist, “The Custom House and the Tower, the only prominent objects rising out of the dreary range of shabbiness which stretches along close to the water’s edge” (Hawthorne 232–33). There was one exception to the habit of overlooking the East End: a significant proportion of the twenty-four million persons who passed through the Thames Tunnel between Wapping and Rotherhithe from 1827 to 1865 had indeed made the eastward excursion expressly for that purpose. Essential viewing at the time but little studied since, the history of the Thames Tunnel indicates the stakes and the consequences of remapping the urban topography of London during the era when middle-class tourism was being invented. Comprised of two 1200-foot-long arched passageways joined by a wall of open arches in an overall brickworked space of 22 1/2 feet high by 38 feet wide (Bobrick 58), the Tunnel was unique among the obligatory sights of the city in that it was also a practical thoroughfare employed as such almost wholly by the working classes. It was open twenty-four hours a day, and, as one visitor noted, it offered the unusual experience of emerging “in the midst of one of the most unintelligible, forlorn, and forsaken districts of London or the world” (Catlin 2: 112–13; qtd. in Altick 373), the docklands and slums of the East End. Through a half-century as a symbolic hub of London life from the years of its design and excavation (1824–43) to its conversion to a railway tunnel on the East London Line in 1869, the Thames Tunnel mobilized the tensions in the modernizing city between technological progress and social repression into a dense network of underground myths.

Et de fait il y a même un entrée sur Wikipedia. Fascinant sujet, stupéfiante entreprise.