#734

>> Intermède salon (2)

Un grand parc à la verdure gorgée d’humidité, une vieille fontaine moussue, l’hôtel aux créneaux vaguement mauresques érige sa façade hâlée dans un décor de rêve aristocratique anglais. L’intérieur poursuit ces contrastes: jonchant le sol en telle profusion qu’ils se chevauchent, des tapis couvrent le carrelage; la réception occupe l’essentiel d’une vaste véranda, et dans les salles attenantes, de nombreux tableaux cachent les murs. L’exhubérence du décor s’explique en fait par l’organisation d’une vente aux enchères — tout est à vendre. Dans la première pièce, mon oeil se trouve accroché par… un Monet? Certes pas, bien entendu: une copie. Détail amusant, le catalogue de vente ne précise nullement qu’il s’agit d’un faux, le donnant tout bonnement comme « Paysage d’automne ». Joëlle Wintrebert, ma collègue de conférence, y lit avec effaremment le texte crypto-juridique où le prétendu « expert » se dédouane de… tout. Enfin, le nom du peintre confirme ses dons de mimétisme: Flaubert. Pierre, pas Gustave. Dans la salle du fond, une collection de livres d’art et d ‘ouvrages critiques de l’époque des débuts des modernes — Paul Valéry, Théodore Duret, etc. Quel antiquaire ami du commissaire-priseur va donc se gaver de tout ça, vu la discrétion de cette vente?

De l’autre côté de l’hôtel, une terrasse domine un bassin où deux canards glissent sur l’eau verte. Une barque de la même couleur dodeline sur le bord. La percussion d’un pic vert retentit au sein des arbres dénudés, que gomme partiellement les rubans bleutés de la brume.

#733

>> Intermède du week-end: un salon du livre à Bagnols-sur-Cèze

Dans le paysage javellisé par le froid, le poste d’aiguilage de la Guillotière surgit de la brume tel une forteresse médiévale. Sa carrure orangée s’impose un instant puis disparaît à nouveau, gommée par le flou hamiltonien du petit matin. Surgit un second poste d’aiguillage, château pâle, qui s’estompe également, ne laissant dans le coton du ciel tombé à terre n’émerger que la brillance des rails, qui s’affolent et s’enfuient.

Un soleil rose de douce apocalypse apparaît brièvement au-dessus de l’horizon filigineux pour peindre de jaune un décor de prés gelés, découpant chaque branche morte d’un filigrane d’or avant de sombrer encore dans la fumée.

La longue ligne orange d’un autorail immobile paraît rongé d’une rouille blanche. Passé la ville, le soleil s’impose enfin, qui ne fait que caresser des paysages de givre et d’absence, la campagne poudrée de brouillard, le poil sombre des forêts, la chair blafarde des prairies.

#730

>> En direct de la bergerie (1)

Par nécessité, un peu de silence sur cette page durant un moment: les Moutons électriques sont en plein marathon de bouclage — trois titres à la fois, réunis pour diverses raisons de plannings convergents. David Calvo a élu domicile sur mon deuxième bureau, et les deux ordinateurs ne chôment pas. La vie trépidente d’un petit éditeur!