For sorcery and acting both are informed by the will and temperament of their agents, and the end of both is to dazzle and to suspend for a time the ordinary course of nature. their common essence is desire — for power, for adulation, for command. Their common vehicle is passion.
Delia Sherman, The Porcelain Dove.
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#608
A Reminiscent Drive (bordel 3)
Dans cette si vilaine rue, l’immeuble où je louais une chambre faisait presque figure de beauté: une facade ordinaire en béton non peint, mais neuve, avec des fenêtres (toujours fermées) non décrépites. Ses volets proprement bondexés, aux encadrements de métal brossé, paraissaient presque pimpants, dans un tel environnement. Il ne semblait pas très vieux, cet immeuble: fin des années 1970 tout au plus, peut-être même années 1980. Pourquoi diable l’avait-on construit? Alors que déjà tout le « dernier carré » se trouvait promis à destruction?
Durant les deux années que je passais en ces lieux, je vis souvent Madame Zimmermann faire visiter l’immeuble. En vain, bien sûr: quel acheteur aurait été assez fou pour acquérir quelque chose en zone sinistrée? Durant tout ce temps, également, la gauche de la bâtisse ne fut jamais qu’un terrain vague, fermé de palissades, qui s’avachissaient lentement au fil des mois, et planté de buddhleias à l’habituelle victoire sur les espaces abandonnés des villes. Cet endroit vide, bordé de poutres de maintien des fois que, me fit toujours l’effet d’une dent manquante dans une vieille machoire. Comme l’annonce d’un futur rasé. À l’angle extérieur de « mon » pâté de maisons, côté Galerie des Beaux-Arts, il y avait une boutique à l’auvent en zinc surmonté par d’anciennes publicités peintes — en cours d’effacement comme tout le « dernier carré ». J’ai beau essayer de me souvenir, interroger les quelques images mentales qui me restent encore, je ne parviens pas à la voir ouverte. Une graineterie, peut-être? Je ne sais plus.
C’est terrible, deux années j’ai vécu là et cependant je ne sais pas vraiment quel visage donner à ces lieux, comment les décrire encore, dans leur anonymat grisâtre, avec quelques rideaux fanés devant leurs portes (tradition à Bordeaux) et des fenêtres opaques, souvent bouclées par des volets. Combien de personnes habitaient encore dans le « dernier carré »? Je ne croisais guère de monde de par la rue Léon-Valade, en dehors des trois parépapéticiennes et de leurs rares clients. Je m’amusais à penser que je vivais des instants fragiles, la toute fin d’existence des rues Léon-Valade, Millardet et de Foix. Pas ma vie en zone de guerre, non, pas même en « quartier rouge »: plutôt ma vie parmi les fantômes.
Traînant beaucoup à l’époque dans une petite librairie spécialisée en science-fiction, « Futurs au présent » rue des Bahutiers, y ayant même plus ou moins travaillé durant un été en guise de stage pour mes études de « métiers du livre », j’avais fait la connaissance de quelques lecteurs. Notamment un petit gros bien sympa, dont la mère tenait la boulangerie non loin de chez moi, juste de l’autre côté du cours d’Albret. Deux souvenirs: une fois, ce garçon (j’ai oublié jusqu’à son prénom) m’invita dans sa chambre. Je fus atterré: la boulangerie flambait neuve, mais l’appartement au-dessus… Une ruine. Murs sales, jamais retapissés depuis des décennies, les lieux respiraient un étrange air d’abandon et de misère. Et quant à la chambre du garçon, n’était-ce pas encore pire: murs moisis, maronnâsses, juste un lit poussé contre le mur et quant à sa « collection » de bouquins de SF, dont il semblait si fier, il ne s’agissait que d’une poignée de romans serrée dans un petit carton posé debout sur une table. Un peu plus tard, je croisai de nouveau ce garçon — dans l’entrée de mon immeuble. Il en sortait, accompagné par la blonde. Confusion, rougissement. Je ne le revis plus.
(to be continued)
#607
Journée shopping-livres, aujourd’hui. Avec une séance de farfouille au Père Pénard, mon bouquiniste favori, et un tour chez Glénat-Collines pour récupérer les dernières bédés m’intéressant.
À savoir, en priorité: le dernier Bone! Argh, ça y est, c’est fini! 55 fascicules, d’accord ça impressionne un peu moins que les 300 numéros de Cerebus, mais tout de même « ça fait quelque chose » de voir enfin s’achever cette série qui m’a tant séduit… Merci, m’sieur Jeff Smith.
Dans mon panier, également le nouveau Monster Allergy, toujours rigolo, enfin un 13e Génie des Alpages (effectivement toujours aussi génial, sans rien avoir perdu au fil des ans de son excentricité), et un très beau livre d’art sur Jean-Claude Forest — où manquent hélas des repros de couvertures de Fiction, mais il apparaît que l’artiste ne les avait pas conservé. Ah, et puis un recueil de nouvelles de Taniguchi, touchant et zen comme d’habitude.
#606
A Reminiscent Drive (bordel 2)
Madame Zimmermann, une grande et grosse femme aux cheveux d’un faux blond criard, était ma proprio. Vérité ou légende, on m’avait dit qu’il s’agissait de la veuve d’un ancien caïd local, ce qui expliquait qu’elle protège les quelques filles du « dernier carré »: une atroce d’une cinquantaine d’années, le cheveux poivre-et-sel et la tronche piquetée de petite vérole, la silouette cependant bien droite et toujours aimable; et deux nettement plus jeunes, une blonde et une châtain. La noiraude officiait plus haut dans la rue Léon-Valade mais les deux filles siègeaient de chaque côté de la porte de mon immeuble.
Vérité ou légende, encore, Madame Zimmermann protégeait les trois filles sans rien trop demander en échange, sur la force des relartions de son défunt mari. Une rue libre, en quelque sorte.
Une rue bien vilaine, en tout cas: uniquement bordée d’immeubles bas, deux ou trois étages, sans style ni charme, grisâtres, fenêtres bouclés et portes sales, deux-trois rues en berne, usées. Puis une rue moins triste, façades blanches, Madame Zimmermann habitait là, en haut de quelques marches. Et un peu plus, l’unique boutique du « dernier carré » — une échoppe de « surplus militaire », comme une bouche sombre dans l’alignement clair, encore obscurcis par les pendeloques, les fringues en étendard, vert bidasse et tachées pour le combat. Tout ce que je déteste, jamais je n’y suis entré.
(to be continued)
#605
A Reminiscent Drive
Ou bien ce titre ne devrait-il pas mieux être quelque chose comme « Ma vie au bordel »?
Parce que j’ai habité durant deux ans dans un bordel, une maison close, si, si.
Au 13 rue Léon-Valade, en plein centre de Bordeaux. Dans un petit immeuble anonyme, tout près de la Galerie des Beaux-Arts. La dernière fois que je suis passé à Bordeaux, il doit y avoir deux ans au moins, les bulldozers venaient d’emporter une partie du quartier et aujourd’hui il n’en reste plus rien.
Cette rue, et deux ou trois autres, formaient le dernier carré du vieux Mériadeck, un quartier populaire qui, tout comme le Tonkin à Villeurbanne par exemple, ou comme la Vilette, l’ex-village où j’habite maintenant, sur la rive gauche de Lyon, se trouva dans les années 1970 au centre des grands projets urbanistiques de l’ère pompidolienne. Avec bien entendu centre commercial clot, passerelles et tours éparses. Arguons tout de même que, contrairement au piteux résultat de La Part-Dieu, Mériadeck n’appartint pas (tout à fait) à la cohorte de ces projets bâclés et mal conçus qui défigurèrent nombre de centre-villes. De fait, je dirai même que j’aimais bien me promener dans Mériadeck, lorsque j’habitais à côté. Il faut dire qu’ayant passé mon adolescence à Cergy-Pontoise, j’ai des références esthétiques sans doute un peu « différentes » de la majorité, en matière d’urbanisme seventies.
Le dernier carré: on m’a dit qu’autrefois, si commune était la prostitution que de grosses bonnes femmes s’installaient sur la rue sur des sièges en toile, afin de raccoler tranquille. La rue Léon-Valade et ses ultimes voisines n’avaient plus une telle outrecuidance, mais quelque chose demeurait tout de même de l’ancienne gloire péripapéticienne, en la personne de Madame Zimmermann.
(to be continued)