#614

A Reminiscent Drive (bordel 7)

Un peu plus tard, Jean-Christophe devait m’avouer que finalement ils n’avaient rien fait, selon lui les filles s’étant dégonflées…

Charmant garçon, ce JC, un métis à la belle peau café au lait très léger et aux yeux verts. Pas très grand, mais assez musclé et toujours d’une remarquable tranquilité. Caractéristique bien adéquate à l’établissement, Jean-Christophe était un fils de pute.

Je vis sa maman une fois, une pauvre femme vieille avant l’âge, toute menue, toute ridée, toute courbée. Elle venait faire des remontrances à son rejeton, sur son attitude par rapport à sa petite amie. C’est que ladite copine avait passé un accord avec Madame Zimmermann, elle voulait avoir le droit de tapiner devant l’immeuble — afin de payer ses études. Réellement: elle était en droit, je crois me souvenir. Jolie, pas spécialement vulgaire si ce n’est la coiffure qu’elle avait alors, châtaine avec des mèches blondes. La mère de JC se disait inquiète de son je-m’en-foutisme, il n’allait pas tourner comme son père au moins? La prostitution c’est terrible, il ne faut pas qu’elle fasse cela!

La conversation ayant lieu sur le pas de la porte de la chambre de JC, et donc également sur le pas de porte de la mienne, j’entendis tout cela. Et ensuite Jean-Christophe, avec le calme qu’il affichait apparemment en toutes circonstances, me confia qu’en fait sa copine avait renoncé à cette idée, elle avait trouvé un petit job.

(to be continued)

#613

A Reminiscent Drive (bordel 6)

Ma chambre avait tout d’une chambre d’hôtel — forcément. Ses murs se couvraient d’un papier peint abominablement seventies, marron et orange avec de ces grosses fleurs qui habituellement poussent plutôt dans les cauchemars; le large lit faisait une place et demi; une table de nuit étroite, un petit bureau dans le même placage sombre et une armoire brillante complétaient cet ameublement. Dans l’alcôve, un lavabo. Si pas spartiate, du moins un aménagement peu propice à la vie: je ne restais jamais chez moi, allais étudier dans des bars, squattais l’appartement de PJT (alors à Los Angeles), passais des nuits blanches chez BBB.

Le pire était la non-insonorisation des lieux. Encore n’entendais-je rien en provenance des deux chambres du bas, mais les talons de la pute du haut, le moindre bruit de la chambre à côté, les pas dans les escaliers et sur les passerelles, sans parler des hululements de la pseudo-lesbienne… Alors, je dormais avec des boules quiès. Deux ans de boules quiès: je mis ensuite plusieurs années à me réhabituer à un sommeil normal, à ne plus être dérangé par les bruits de l’extérieur…

Un jour, une des rares fois que je me trouvais à mon petit bureau pour étudier, j’entendis que s’étaient réunis dans la chambre mitoyenne mon voisin, Jean-Christophe, avec sa copine et les deux d’en bas, le joli gosse et la fausse gouine. Les filles comparaient les queues de leurs gars, avec force « ooh » et « aah » et gloussements et commentaires un peu gênés des garçons. Puis la copine de JC de proposer une partouze et JC, grande âme, de se dire embêté parce que dans ce cas, il fallait inviter André, tout de même.

André se glissa discrètement au dehors, histoire d’aller réviser ailleurs.

(to be continued)

#612

A Reminiscent Drive (bordel 5)

Après ce bout de couloir, s’ouvrait une sorte de courette, mais pas à l’extérieur, non: un atrium fermé, aux murs beiges, que dominait tout là-haut une verrière pointue. Droit devant, fermant l’immeuble, se trouvaient deux chambres. Elles ne voyaient jamais la lumière, vraiment, l’éclairage fournit par la verrière étant trop ténu pour baigner l’immeuble dans autre chose qu’un faux-jour grisâtre et tremblant. Alors ces deux chambres-là, en dépit de l’imposte au-dessus de leur porte, n’étaient vouées qu’à l’éclairage électrique. Qui vivait là, exactement, je ne l’ai jamais trop su. Deux vieux mecs, le teint cireux et la mine peu engageante, qui n’entraient jamais en conversation avec les autres résidants du puits.

Sur le côté gauche, contre le volet éternellement baissé de la fenêtre sempiternellement close de la chambre sans habitant, grimpait un étroit escalier en colimaçon, de métal sombre. Sonores, ses marches se tortillaient jusqu’à la première mezzanine: une chambre rectangulaire, qui servait de nid douillet (?) à un couple illégitime — un vieux bonhomme et une grosse dame, furtifs, qui amenaient de temps en temps leur bedaine, leurs cheveux gris et leur désir encore jeune en ce lieu de perdition.

Une mince passerelle enjambait l’atrium, pour rejoindre deux chambres carrées: la mienne et sa voisine. Avec chacune une haute fenêtre ouvrant sur le puits, version moderne de ces bordels d’autrefois au regard entièrement tourné vers la vie intérieure de l’établissement. Je me souviens avoir vu, à cette époque, un film fantastique chinois, Rouge, sur le fantôme d’une jeune prostituée hantant les rue du Hong-Kong contemporain, et m’être dit que les dorures et laques en plus, l’architecture ne semblait guère différente là-bas d’ici, en matière de maisons closes.

Et puis le colimaçon reprenait, au terme de la mezzanine, pour grimper au deuxième et dernier étage: au-dessus de ma chambre une grande pièce rectangulaire, quasiment un studio. Occupé par un professionnelle dont je maudis plus souvent qu’à mon tour les hauts talons claquant sur le lino. Et puis, le jouxtant, une minuscule chambrette genre « de bonne », à ma connaissance presque toujours inoccupée — comment quelqu’un aurait-il pu louer ce refuge désespérant de petitesse et de pénombre? Et de l’autre côté du gouffre, que l’on franchissait encore par l’une de ces passerelles chétives jetées sous la verrière, à la lumière éblouissante à cet étage, les WC communs.

(to be continued)

#610

A Reminiscent Drive (bordel 4)

Les deux filles trônaient généralement sur chaque bord de la porte, telles des cariatides un peu vulgaires. Assises sur l’appuie de leur fenêtre au volet éternellement clôt. Elles lisaient beaucoup, uniquement des Harlequin.

Après avoir poussé la porte, vous remontiez la pénombre d’un bref couloir — deux chambres de chaque côté. D’abord les deux chambres de la blonde et de la châtain, puis sur la gauche une chambre que je ne vis jamais occupée, et sur la droite la chambre d’un couple. Un très beau garçon et une très vilaine fille. Cette dernière traînait dans le milieu gay, elle se prétendait lesbienne. J’en connaissais plusieurs qui se faisait ainsi passer pour ce qu’elles n’étaient pas — par quelle idée tordue d’une certaine « branchouillitude » cela faisait-il mieux de se dire homo qu’hétéro, alors que l’on commençait tout juste à vaguement entendre parler d’une nouvelle maladie, le sida? Mais si éloignée, si américaine… Michel Foucault ne devait mourir que l’année suivante.

Pas loin du « dernier carré », aux abords de la place Gambetta, un petit bar à la simplicité rétro s’emplissait en permanence de mômes aux cheveux en pétard et yeux noircis de khôl, comme autant de clônes d’Indochine. Combien d’entre eux ne faisaient pas que singer les moeurs gays? En tout cas, la vilaine gigue de mon immeuble, la pseudo soeur de Lesbos, vivait bel et bien avec l’un des plus jolis garçons de Bordeaux. Et elle ne faisait pas que vivre, car l’immeuble n’était pas insonorisé.

(to be continued)