#484

« Intertextualité — ensemble des relations existant entre un texte (notamment littéraire) et un ou plusieurs autres avec lesquels le lecteur établit des rapprochements »

Cinq jours à Paris, d’une flânerie que j’oserai qualifier d’intense, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Qui disait que prendre des vacances c’était changer de fatigue? Anyway: plein les yeux mais plein les pattes, retour à la maison hier. Où la journée fut celle du repos complet — & de la lecture, boulimique, passionnée, d’une traite, d’un pourtant énorme pavé: L’Ère du Dragon par Xavier Mauméjean (chez Mnémos).

Rarement le terme « intertextualité » se sera-t-il aussi bien appliqué à une oeuvre de science-fiction. Ou de fantasy, peu importe les chipotages définitionnels des ayatollahs de la littérature de genre: ce qui importe, c’est la littérature, bien entendu. Et le plaisir de lire — une notion subjective mais profonde qui trouve notamment son origine dans une autre forme de plaisir, celle antérieure au lecteur, de l’écrivain: l’envie de raconter une histoire. De partager une érudition. De s’amuser avec les archétypes. De serrer les fils d’une dense tapisserie.

Et il ne s’agit pas là de quatre méthodes, ou de quatre plaisirs, différents, mais bien d’une seule démarche d’auteur, que Mauméjean conduit avec une évidente jubilation.

Fantasmes d’Albion & littérature populaire se fondent en un colossal roman — où selon la culture de chacun l’on reconnaitra ici Sherlock Holmes, là Tarzan, ou encore un détail de l’histoire de Londres, une enquête d’Hercule Poirot (basculée cul par-dessus tête au détour d’une seule phrase), des pages de l’art russe (Bakst, Diaghilev, mais aussi Malevitch, Prokofiev, Maïakovski et le constructivisme), l’île du docteur Moreau & la Machine à explorer le temps, King Kong & Peter Pan, le Baron rouge & Bob Morane, Fu Manchu & Doc Savage… Un brassage qui fait sens, qui se paye même le culot de bâtir plusieurs niveaux d’intrigues, des mondes qui s’emboîtent & se répondent avec des jeux de miroir internes aussi complexes qu’à l’extérieur résonnent leur intertextualité & leur nature trans-générique.

#483

Émilie Simon, concert à Lyon

Après le p’tit tour & puis s’en vont de deux pas doués genre sous-France Inter, ouf, quel ennui, voici de nouveau la scène vide. Dans les enceintes, une disco monte, typique de ces vieilles scies redevenues « branchées » en ce début de XXIe siècle… Vous avez dit « branché »? Un roadie apporte une chaise: verte, la chaise, une beauté design triangulaire d’un vert pomme aiguë. Et qu’est-ce donc que cette forme en plastique, sur le devant? Comme l’entassement de trois tabourets Knoll qui surmonte un mini-dôme transparent. Le tout bourré de bidules électroniques: la version seventies du savant fou?!

En parlant de savant fou, voici qu’arrive l’électronicien du groupe, petite barbiche & t-shirt genre Emmental (plus de trous que de tissu). Suivi par l’élégance du guitariste & du contrebassiste, tous deux vêtus en costumes velours marron & grands cols de chemise, ah, il n’y a pas: ça va être de la musique design! La claviériste au look Everything But the Girl se glisse derrière ses instruments, tandis qu’enfin voici la belle: Émilie Simon. En Tara King version légèrement borg: jupette N&B mais sur le bras gauche quelques instruments futuristes, gros boutons & leviers graciles.

Les notes naissent: sifflements diffus, bruits électroniques, puis éclatent des noisettes électriques, rondes & craquantes, avant que notre douce Tara King n’élève sa voix de petite fille. Bientôt je suis immergé dans ces couches & ces couches de sons subtils, morceaux trop brefs (flûte le format chanson!) mais si doux, si étranges, si nets aussi. Acoustique & électro se conjuguent sans heurt, quant à l’étonnant totem, c’est encore une machine à sifflements: Émilie y domestique les larsens, tandis que ses prothèses borgs lui servent à jouer de l’effet sur sa voix. Magique & technologique! L’élégance parfaite. Et tant & tant de rappels, jusqu’à une divine reprise de Kate Bush. Comblé, conquis, je fus: son grain de voix fit mon bonheur.

#481

« I know. It sounds like science fiction. And maybe it was. But it was magic, too. How else can you explain a computer program that was self-aware? Some voodoo spirit made of nothing but ones and zeros, that was able to create a living being out of neurons and electricity and air and send it off into the world to be its own being. »

Ravi: le nouveau roman de Charles de Lint, Spirits in the Wires, reprend le personnage de Saskia, qu’il avait créé dans la nouvelle du même nom. Nouvelle que je tiens pour l’une des plus innovatrices qui soient dans son oeuvre, liant comme elle le fait l’univers de la fantasy urbaine & celui de l’informatique, du cyberespace, des bases de données. Faisant donc entrer de plain-pied le merveilleux sur un plan de la réalité actuelle qui n’intéresse d’odinaire que la science-fiction.

Et cette nouvelle, « Saskia », je m’en retrouve l’heureux éditeur français, dans ma prochaine anthologie, Magie Verte (fin novembre chez L’Oxymore). Puisque personne ne s’est soucié de la publier, il était grand temps que je trouve le moyen de le faire moi-même…

#480

« Dring » à la porte ce matin: un gros sac en toile de jute, marqué d’un M-BAG délavé. C’est ainsi qu’arrivent les colis en provenance de chez DreamHaven Books, la librairie de Minneapolis auprès de laquelle je me fournis le plus volontiers en nouveaux ouvrages de SF & fantasy.

Et cette fois plus que jamais j’attendais la livraison avec impatience — sachant que cela peut prendre jusqu’à deux mois. Pensez donc: le nouveau roman de mon idole, Charles de Lint; le nouvel album illustré de Neil Gaiman & Dave McKean; & puis, last but not least, le seizième Year’s best Fantasy & Horror de Datlow & Windling — dernière année où Terri s’en sera occupée, en plus.

Pour autant, je n’ai pas passé ma journée à bouquiner — j’aurais bien aimé, mais outre que j’avais du travail sur la planche concernant la maquette du prochain Yellow Submarine, ainsi que deux fiches de lecture à faire pour Denoël, je devais aussi & surtout rendre visite à un ami à l’hôpital.

Pour ce faire, j’ai pris le chemin des écoliers. Il faisait si beau, aujourd’hui, avec un de ces cieux automnaux d’un bleu translucide à peine voilé par quelques fils de coton blanc. Je flânai donc par les rues & les avenues, glânant toitures de guingois & céramiques de façades, passant par une « rue des prévoyants de l’avenir » (?!) puis par une « rue Jules Vernes » (voilà qui est sympathique), faisant un crochet par un kebab, louvoyant par les petites artères de Montchat, louchant sur les petites demeures bourgeoises & le haut des arbres dans les jardinets. La colline passée, de l’autre côté du boulevard, l’hôpital neurologique étale le vaste dédale de ses bâtiments sans identité. Au retour, nouvelle errance dans Montchat — j’adore ce quartier, en fait encore presque un village au bord de la ville, qui a su préserver une bonne part de son charme provincial. Entre petites maisons, beaux jardins, artères commerçantes feutrées, anciennes usines pas encore tombées (j’y ai cueilli des fleurs) & voie ferrée en friche, Montchat est un peu tout ce que Villeurbanne a oublié, n’a pas su conserver, pas su protéger des entrepreneurs de grandes barres interchangeables & d’anonymat ennuyeux.