#479

Instant (trans) lucide

« If mankind had to choose between a universe that ignored him and one that noticed him to do him harm, it might well choose the second. Our own age need not begin congratulating itself on its freedom from superstition, till it defeats a more dangerous temptation to despair. » (E.M.W. Tillyard, « The Elizabethan World Picture », 1943)

Sur une terrasse des bords de la Croix-Rousse, un soir. Malaise palpable dés l’entrée: outre une chaleur excessive, nous ne sommes encore que trois — où donc se trouve la maîtresse de cérémonie, celle par & pour laquelle se trouve organisé cet étrange porte-à-faux en restaurant?

Mais enfin, trois quart d’heure ayant passé, notre Laura Palmer arrive & avec elle le principal de ses invités, suivis de près par deux éméchés qui se glissent dans les lieux, sourires gênés & mines de petites souris. On se trémousse plus qu’on ne s’installe: inconfort moral plutôt que physique, chacun se demande ce qu’il fait là. S’en souvenir: pour Laura Palmer, nous sommes là pour Laura Palmer. Dont le rire recèle déjà des fêlures audibles, des pointes hystériques, des gloussements forcés.

Les lieux: le luxe prétendument bon-enfant d’un prétendu bistrot. Anciens meubles à l’âge suspect, fruits argentés, boiseries confortables: l’art du paraître détendu & bourgeois. Juste une porte plus loin, une terrasse couverte abrite en vert & verre quelques convives dans un cadre qui m’eut paru plus en accord avec les pratiques New Age de notre hôtesse. Mais les ténèbres se pressent aux vitres & les feuillages cachent toute vue de la ville. Tandis qu’autour de nos tables en carré s’affère soudain une nuée de serveurs comme un vol de moineaux, furtifs & presque trop rapides pour que l’oeil les saisissent. Non moins efficace, le chef de rang, cassant sous sa rondeur, nous presse de choisir. Langue de bois hôtelière: quelle pitance se cache donc sous ces « brouillade », « mousse » & autres ronds de jambe stylistiques? Las: mes plaisanteries quant à une nourriture pour vieillards sans dentier ne seront que prémonitoires.

Toujours vifs & précis, les serveurs posent nos plats: étique & purement décoratif, un tout petit pâté comme un Ronron fluo dans une sauce aigrelette. Cela devrait bien se digérer.

Rires hésitants, volubilité de surface, les silences se font de plus en plus prégnants. Isolés à un bout de table (manque des convives), nos deux souris se réconfortent avec apartés & moult vins. À mon côté gauche, la solide Nat s’escrime en sottises & ragaillardises, courageusement secondée par une Liz faisant bonne figure. À mon côté droit, une Laure perdue, sans couleurs, ne pipe mot. En face, un copain par alliance éclate de rire à chaque horreur proférée par l’une des souris. Sa mie lance en staccato des « Tu te souviens de? ». Nous lui devrons le seul instant de réel rire, lorsqu’un peu confuse de devoir l’avouer, elle nous révélera son étonnant diplôme (un BTS d’adhésif?). Contre elle, une Lady Di effarouchée, son look aseptisé ne camoufle par les blessures de sa vie. Puis un couple « adulte »: lui bancal & hésitant, elle enveloppante & apprêtée. Le désespoir feutré de cette soirée me donne l’impression de voir à travers les gens, soudain translucides: meurtrissures, naïvetés, perditions ou duretés transparaissent en chacun. Onze portraits sous le mauvais éclairage. Et l’ennui massif qui s’installe, l’envie de hurler, de donner des coups de pied. Pourquoi tant de solitude, assez!

Vite, vite, les serveurs débarrassent, à peine le temps de finir son verre, hop, l’autre plat, nouveau Ronron fluo, nouvelle sauce aigrelette, cela devrait bien se digérer.

Trop brève escapade en bas de l’escalier, lorsque je remonte des toilettes j’entends des gens rires, plaisanter, s’esclaffer, ils s’amusent, on fait la fête. Mais quand j’émerge des marches abruptes, la réalité s’impose: ces bruits n’étaient que faux-semblants, simple voile sur un pathétique spectacle. Me rasseyant, subitement je vois double: mouvements de têtes, sourires, gestes exagérés sembles transparents, dessous, rigides, blêmes, sont les vraies personnes. Traits tirés, malaise: chacun de nous n’est qu’un pantin à la Giacometti, éclairé en vert, affreusement mal à l’aise.

La note: exorbitante, vite présentée. Pressés, pressés, chassons vite les clients. Scandaleuse gargote que celle-ci: la Maison Villemanzy, retenez le nom — pour ne point vous y rendre. Rien à manger, médiocre, mais coûteux: un repas pour snobs sans appétit.

Regroupé dans l’air glacé, en pleine nuit, le groupe marmonne, piétine; nous ne sommes pas ensemble, tout juste au même endroit. Excédé, je dégringole à grands pas la montée St Sébastien, puis la remonte. Bon, on y va? Non, on traîne, sourires crispés, rires ébréchés. Soit: je marche, vite. Il fait froid, je tremble, accélère le pas, le coeur serré, colère & tristesse. Totalement seul, malgré soudain ces pas rapides derrière moi; j’allume le lampadaire à l’entrée du porche: ma souris grise a couru pour me rattraper.

#478

Versé dans la tasse noire, le thé coule en un robuste filet de liquide trouble, qui monte dans un remou nébuleux & d’où s’élève une vapeur légère, fumet emboisé du Lapsang tarry souchong — douce senteur de fumée, en avant-goût d’une saveur qui se fait corsée, âpre ou suave, mais toujours caressante, selon les fois & le sucre. Rond sous la langue, parfois un rien astringent, ce goût familier qui développe toujours subtil la ligne rouge sombre de sa saveur, avec par-dessous le frémissement insaisissable de la théine, & par-dessus le voile de sa fumée.

#477

Ah, la magie du web! J’ai décidé de situer une nouvelle dans & aux alentours de deux petites églises de la City, à Londres, et me suis dit « bon, maintenant faut que je sache exactement à quoi elles ressemblent. »

Et hop: le moteur de recherche déniche immédiatement un site qui me détaille plaisamment toutes les églises de la City. Wonderful.

#476

Lectures en cours:

The Poison Master de Liz Williams — de l’excellente science-fiction, sophistiquée & prenante, servie par un style renversant de subtilité & de richesse. rarement nous est donnée l’occasion de lire une oeuvre contemporaine de SF américaine qui soit d’une telle qualité d’écriture. J’avoue que je n’avais guère envie de lire ce roman, à la vue de sa minable illus de couverture, mais j’avais tort: se découvre en ces pages deux mondes complexes & passionnants, emplis de sensualités, de synesthésies, de doutes & de mystères.

Un siècle démodé de Jean Borie — jubilatoire recueil d’essais sur le XXe siècle & ses grands écrivains, que l’auteur divisent en prophètes & réfractaires. Une langue riche, une pensée dense, un humour délectable, une érudition renversante: le bonheur.

Observatory Mansions d’Edward Carey — très étrange récit de la vie quotidienne dans un drôle d’immeuble, un semi-taudis perdu en banlieue de Londres au centre d’un carrefour & peuplé d’individus associables, que l’arrivée d’une nouvelle locataire va singulièrement bousculer. Intriguant.

A Wild Sheep Chase d’Haruki Murakami — complètement zarbi, cette histoire de recherche d’un mystérieux mouton unique dans l’archipel nippon, par un publicitaire & sa petite amie. On nous donne en passant le numéro de téléphone de Dieu. Tu vois, Fab: je suis tes conseils!

#475

Je disais l’autre jour qu’il n’y a plus guère qu’en Grande-Bretagne que la peinture est encore hautement considérée comme art. Ainsi, une de mes cousines, Yolaine (que je n’ai hélas pas revu depuis notre adolescence), a épousé un peintre anglais — & une recherche sur le web révèle que le monsieur est un artiste assez connu. En plus d’être visiblement talentueux!

Par exemple: voici ce que dit de lui la Hayward Gallery (un important musée londonien):

Jonathan Parsons was born in Redhill, Surrey, in 1970, and studied at Goldsmiths College, London. Parsons recreates found marks and explores the three-dimensional illusory quality of the flat surface. His rendering of lines and markings lend them a significance which relies on our familiarity with visual language. What we see is informed by what we know, and painting can draw from this infinite possibility to go beyond its own surface. Recent exhibitions include « Sensation », Royal Academy of Arts, London (1997), « Furniture », John Hansard Gallery, Southampton (1999), and « Anthem », Milch Gallery, London (1998). Jonathan Parsons lives and works in Farnham, Surrey.

Bon, en fait il vit maintenant à Guilford, mais allez donc voir quelques exemples de posters réalisés d’après ses oeuvres — & il y a ainsi dans le monde entier des sites vendant ses affiches. Fichtre!